Jean Mas à Nice.

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Jean Mas exposait à Nice en novembre son dernier travail préludé de quelques pièces repères de son itinéraire depuis la fin des années soixante. Pour cette occasion Alain Amiel mettait en perspective ce parcours qu’objets et discours, indissociables, ont toujours jalonné en un dialogue fécond. (M.A.)

 

 

Exposition

L'attitude de l'art

On reconnaît les grands artistes à une œuvre qui, au-delà de son esthétique, de sa polysémie, des ruptures qu'elle induit, possède la particularité de remettre en question le statut même de l'œuvre d'art (Duchamp, Dada, Fluxus, etc.).

Depuis ses premières Cages à Mouches, Jean Mas n'a cessé de jouer avec les frontières de l'art, ses limites, ses bordures. Au-delà de la représentation ou de l'objet, il travaille avec les mots, avec les signifiants dont il se sert comme d'une couleur ou d'une forme plastique. En les mettant en perspective, en les triturant pour leur en faire dire plus, il remet en question le monde des idées et des objets, nous montre leur complexité, leur secrète intimité, et au-delà de leur multiplicité, la singularité de toute chose.

Pour mieux attirer notre attention sur certains aspects invisibles ou indicibles, les différentes œuvres qu'il nous soumet, nées du presque rien, du très peu (cages sans mouches, bulles de savon, ombres, lettre p, etc.), se jouent des mots et de nous en utilisant l'outil, l'arme absolue de l'humour.

Le witz freudien, le trait d'esprit, on le sait, entretient des rapports avec l'inconscient. L'humour (l'humeur) est la meilleure façon de prendre du recul, de souligner le ridicule, l'absurde du discours courant. Celui de Mas est dans la langue : pédagogique, militant, jamais insultant.

En prenant au mot les mots et les choses, en éclairant l'inconscient des objets, il pratique un art extrême. Comme van Gogh décidant qu'il fallait exagérer les couleurs, Mas outrepasse les mots en mettant en déroute leur rapport habituel au réel, à sa signification.

Dans cette exposition hommage à Elaine Sturtevant (qui se contentait de copier de grandes œuvres en signant de son nom), Jean Mas va au delà. Il copie la copie, mais surtout s'attaque au geste princeps, primitif, de l'art : celui du coloriage.

Exposition

Les images simplifiées, simplistes (bonhommes, animaux, fleurs etc.) et donc iconiques, des premiers albums à colorier apprennent aux enfants à respecter un code (1, rouge, 2, bleu clair, 0, blanc, etc.), mais surtout à savoir arrêter leur geste, à respecter des limites symboliques... Des codes, des espaces limités par des traits, mais pas d'invention, pas de choix à faire, pas de création... Est-ce de l'art ?

Mais Mas ne s'arrête pas là. Après avoir remis en question le statut de l'image, il nous propose une révision radicale de celui de l'objet.

Autant que les hommes ou les animaux, les objets doivent être considérés comme des sujets de droit, et donc être assujettis à des lois et mis en examen si nécessaire.

Ainsi, dans son réquisitoire (deuxième acte de sa performance), cet aspirateur de table qui n'aspire, ni n'inspire presque plus, a été mis en sursis, tandis que cette photocopieuse qui faisait de très mauvaises impressions à été condamnée à la destruction (exécution immédiate).

Le regard acéré, la capacité de l'artiste à saisir les multiples sens des choses, sa façon particulière de sonder le réel en connectant les objets et les mots, aboutit à des résultats étonnants. Au fil de ses discours décalés, des formes insolites qu'il crée (objets à pousser, art encombrant, etc.), on discerne la rigueur qui sous-tend tous ces gestes.

Alain Amiel