Concert “Beyond Black”  : le jazz de Nicole Mitchell et la kora de Ballaké Sissoko

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Un envoûtement sonore, dès les premières minutes  : au Musée du Quai Branly, ce samedi 18 octobre, le malien Ballaké Sissoko et l’américaine Nicole Mitchell ont créé une bulle musicale hors temps et hors frontières, réduisant l’Océan Atlantique à ruisseau entre Bamako et Chicago. Deux facettes musicales de la Black Music, l’une de la tradition malienne, l’autre dans le jazz made in USA.

 


Concert



À la co-direction musicale de ce concert exceptionnel, Ballaké Sissoko, côté cour, tenait son rôle ultra-discret de maître-sage, assis derrière sa kora, harpe-luth mandingue à 21 cordes, dont  le maniement lui a été appris par son père, Djelimady Sissoko (directeur de l’Ensemble Instrumental du Mali). Côté jardin, Nicole Mitchell, regard bienveillant et sourire confiant, donnait à sa flûte traversière le souffle le plus suave qu’une flûte puisse émettre, une brise jazz, aux syncopes très contemporaines, mais parfois orientale, toujours aérienne, convoquant même des accents des plaines des Indiens d’Amerique.

Le premier morceau fût joué comme on lance un sort (d’excellent augure), au goutte à goutte, mesure après mesure. Joshua Abrams lança la marche, en pilier central, barbu et classe, menant sa contrebasse d’un club new-yorkais à une cave baroque ; aux percussions, Jovia Armstrong ponctuait en équilibriste les mélopées de Nicole Mitchell, balais sur peaux et cymbales délicates, senties. La kora déversait encore ses notes scintillantes, Ballaké faussement imperturbable, alors que le balafon de Fassery Diabaté, en garant du charme africain, s’insinuait comme une pluie douce.

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Ambiance plantée, ce premier morceau avait déjà embarqué le public quand la chanteuse Mankwe Ndosi, tresses en chignon bas et élégant boubou vert, donna de sa voix : posément, d’abord, faisant monter l’intensité de ses lignes désordonnées comme on cherche une connexion avec les esprits, puis souple, puissante, modulable à souhait. Impressionnants, ses effets à la fois maîtrisés et instinctifs s’alliaient à sa danse, neuvième instrument du concert. L’ensemble afro-américain, réuni exceptionnellement pour l’occasion, livrait toujours son premier titre (près de 15 minutes lancinantes de transe tranquille), et c’est le plus discret des huit, Felton Offard, à la guitare électrique, qui se lança dans solo jazz très libéré et libérateur.

Ce projet “Beyond Black” porte bien son nom : on plane au-delà des continents, alors que le pari n’était pas gagné, les approches de la musique entre l’Afrique du Sahel et les grandes villes nord-américaines ayant peu en commun, ne serait-ce que techniquement : tradition orale vs musique écrite. Dès le deuxième morceau, on revient à une africanité plus traditionnelle, avec le chant joyeusement rocailleux de la griotte Babani Koné (de son vrai nom Fatoumata Koné)  ; est-ce que ces noces de Bamako avec un jazz made in USA vont réellement tenir ?

Mais au fil des morceaux, le blues se fait mandingue, le balafon s’empare des grandes vallées, la voix de Mankwe Ndosi emmène le chant jazz à ses racines, celles où rythme corps et esprit ne font qu’un.  Aucune des deux cultures n’est idéalisée par l’autre, cela se sent, s’entend, et rend cette création musicale touchante, mettant de côté toute forme de compétition. Le chant des ancêtres se sera même aventuré sur une impro jazz vocale qui lorgnait du côté de la musique concrète...

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Au-delà des images associées à leurs instruments respectifs, on sent la liberté de création chez Nicole (après tout, l’instrument-roi des peuls, en pays malien, est aussi une flûte), et la recherche d’harmonies universelles dans les notes de Ballaké, dont les collaborations avec des musiciens comme Vincent Segal laissent trace. A chaque chanson, le mélange prend et on se surprend à oublier de quelle “école” ou de quel coin du monde vient tel chant, tel solo, telle divagation mélodique. Cette black-music là a bien fait d’associer ses traditions, histoire de mieux les dissoudre, et de recréer une musique qui finalement, coule de source.


Anne Romel




Générique :

En coproduction avec la Filature de Mulhouse et le festival Jazzdor de Strasbourg avec le soutien de la SACEM.
Un partenariat Fondation Royaumont / Musée du quai Branly, dans le cadre du 50eme anniversaire de la Fondation.

Ballaké Sissoko, kora
Babani Koné, voix
Fassery Diabaté, balafon

Black Earth Ensemble de Chicago  :
Nicole Mitchell, flûte
Josh Abrams, basse
Jovia Armstrong, percussions
Jeff Parker, guitare
Mankwe Ndosi, voix

Ballaké Sissoko, Nicole Mitchell, direction musicale