Un ménage sur le fil du rasoir

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Le Moral des ménages est en tournée jusqu’en décembre dans l’hexagone. Habilement adaptée du roman éponyme d’Eric Reinhart par la metteure en scène Stéphanie Cléau, la pièce offre deux rôles puissants, au troublant Mathieu Amalric et la talentueuse comédienne Anne-Laure Tondu.

 

 

Spectacle

Micro à la main, Amalric endosse le costume mal taillé de Manuel Carsen, un quarantenaire qui se livre à des confidences malhabiles, sur fond musical. Bien qu’il poursuivre mollement son rêve chimérique d’être un chanteur à succès, son album, Initiales Middle Class, resté dans les tiroirs provoque un électrochoc introspectif qui pourrait bien tourner au cauchemar… Blessé, révolté, dégouté, les états d’âmes qui le traversent sont autant de coups portés à ses parents, au banc des accusés. Il les fustige de n’être que de médiocres sujets de la classe moyenne. Emporté par son monologue outrageant, il plaint son père, ce anti-héros technico-commercial, doublement humilié par sa hiérarchie et son épouse castratrice. Quant à sa mère (au foyer, ça va de soi) grippe-sous, il lui reproche son étroitesse d’esprit et son incapacité à jouir de la vie (ah ! l’éternel gratin de courgettes et le camembert qui doit tenir la semaine…).

Spectacle

Sur le fil du rasoir, notre homme convoque à tour de rôle les figures féminines de sa vie, incarnées par la jeune Anne-Laure Tondu au talent de transformiste : la mère, l’amour de jeunesse, la femme, la maîtresse… C’était sans compter sur sa fille qui s’invite à l’improviste et qui agit comme un effet boomerang, le dernier contrepoint à ses élucubrations verbales.

Malgré la cruauté des propos, Mathieu Amalric réussit ce coup de maître à rendre touchant son personnage de fils rebelle, magnifié par les crayonnés du dessinateur Blutch en toile de fond. S’il est aussi intense sur les planches qu’au cinéma, Anne-Laure Tondu est une révélation ! La comédienne se plie à tous les fantômes de son partenaire sur la chorégraphie chaloupée et minutieuse de Stéphanie Cléau. Elle se promène, avec une aisance féline, du rôle muet de la maîtresse à celui de la progéniture insurgée en passant par la mère hiératique.

Spectacle

Intrigant, dérangeant, questionnant, le texte de Reinhart est sans concession. Il rappelle que les rivalités de classes et les conflits de générations sont des paradigmes encore bien tenaces. Si l’auteur avait lu Comment tuer ses parents sans crime ni châtiments d’un certain Oreste Saint Drôme, peut-être aurait-il pu « défaire sans trop de souffrance le nœud gordien qui le relie à ses géniteurs » ? Mais ni le roman ni la pièce n’auraient vu le jour !


Aurèle Ricard


Le Moral des ménages d’après le roman d’Eric Reinhardt.

Avec Mathieu Amalric, Anne-Laure Tondu

Adaptation et mise en scène : Stéphanie Cléau

Dessins : Blutch / Lumières et vidéo : Sylvie Garot / Costumes : Alexia Crisp-Jones

Dates de la tournée : 25-26 septembre - Le Rayon Vert (Saint-Valery-En-Caux) / 2-3 octobre - Le Phénix (Valenciennes) / 7- 8-9 octobre - La Filature (Mulhouse) / 14-15 octobre – Théâtre de Sète / 22 au 31 octobre et 3 au 20 décembre - Théâtre de la Bastille (Paris) / 4-5-6 novembre - Le Théâtre (Saint-Nazaire) / 28-29-30 novembre - Les Colonnes (Blanquefort)