OLIVIER ESTOPPEY , Un matin d’or fin

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A l’occasion de la Triennale de sculpture Bex & Arts 2014, Olivier Estoppey a imaginé une immense sculpture1 (3,50 mètres de haut et 32 mètres de diamètre), insolite et magnifique, en parfaite symbiose avec les particularités topographiques du paysage. Semblable à une crinoline constituée de ressorts métalliques rouillés et aplatis, crochetés à la main, sa partie inférieure épouse les inégalités du sol dont elle paraît issue.

 

Exposition

Ces entrelacs créent à la fois une certaine pesanteur et une légèreté, tant la lumière s’infiltre en rais innombrables entre chaque maille. Si ses dimensions rendent l’œuvre impressionnante2, les formes douces et rassurantes de cette dentelle singulière aux courbes gigantesques nous plongent tout droit dans le monde du rêve, également dénoté par le titre Un matin d’or fin. De par sa texture dont l’artiste affiche clairement la matérialité, l’œuvre s’adresse autant au doigt qu’à l’œil. Les volutes du réseau irrégulier aux boucles plus ou moins serrées ou lâches s’apparentent à un textile singulier apparemment délicat mais en réalité robuste. Jouant de ce contraste, la sculpture propose une réflexion sur les liens entre le plein et le vide, le pondéreux et le léger, l’épaisseur et la transparence, le profond et le superficiel. Le plaisir du regard s’associe à la sensation physique de la tactilité, la vision à la palpitation qui anime l’ensemble. Cette impression est encore accentuée par le spectaculaire « ballet » de cent trente-sept volatiles virevoltant qui effleurent la surface de la guipure, tandis qu’au sommet de la structure, un nid géant et accueillant - métaphore du foyer3 ou de la matrice - suggère le confort d’un lieu intime où l’on se sent protégé du monde extérieur. Face à sa taille disproportionnée, l’homme semble encore plus petit qu’il n’est par rapport au monde qui l’environne. A la fois expression de la nature et du règne animal, ce cocon douillet revêt l’aspect d’un symbole originel, nous entraînant dans les abysses de la mémoire collective, au point de susciter un désir d’y pénétrer, voire de s’y nicher, s’y lover4. Le sculpteur rend ainsi hommage à la nature créatrice et plus précisément à la dextérité des oiseaux capables de construire à partir de graciles brindilles leur maison, surpassant l’habileté humaine.

 

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En recréant cette élégante nuée qui rappelle les circonvolutions graphiques des migrations d’oiseaux dans les cieux, Olivier Estoppey célèbre leurs figures aériennes et gracieuses. Son œuvre exalte le rêve de voler, telle une rébellion contre la gravité, une évasion. En ce sens, ce qui habite ici cette création, c’est l’éternelle aspiration humaine à l’affranchissement individuel. Le vol suggère l’élan vers le firmament quand bien même il n’existerait que par la pensée, l’esprit, le vœu. Ce grand poncif alimente depuis toujours l’imaginaire collectif5. L’oiseau symbolise la dualité de l’individu : le matériel et le spirituel. Trait d’union entre Terre et Ciel, il propose de réconcilier les contraires. Pouvant planer haut dans les cieux, il incarne la liberté pour l’âme de prendre son essor, de monter loin de ce qui la rattache à l’existence terrestre. Image du Surmoi avec tout ce qu’il contient de buts élevés, d’idéaux, d’envolées vers une perfection plus ou moins imaginaire, il invite chacun à méditer sur sa propre voie intérieure : « Où nul chemin n’était tracé nous avons volé. L’arc en notre esprit est encore marqué. »6

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Comme à l’accoutumée, on note chez l’artiste l’omniprésence de la gent animale. Ainsi cinq paons7 paradent sous forme d’une ronde tout autour de la sculpture. En contraste avec cet élan et cette joie synonymes de vie, un gisant placé à même le sol nous rappelle combien nous sommes voués à la terre, ne lui échappant que l’espace d’une foulée ou d’un bond.

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S’il est le sculpteur qui a imaginé l’œuvre, Olivier Estoppey est aussi le « maître d’œuvre », « l’ingénieur inspiré » qui s’est chargé de former et de fédérer un petit groupe de « tisseurs de métal » venus bâtir, telles de minutieuses fourmis, cette gigantesque sculpture élaborée depuis le début en collaboration avec sa fille Lara. Ces hommes et ces femmes ont aidé l’artiste à couper, tresser et lier le matériau afin de donner forme à son concept. Rappel des proportions humaines, le diamètre de l’index a servi d’étalon pour réaliser chaque boucle métallique. Ce long et laborieux ouvrage fut un apprentissage de la patience, puisque sa réalisation nécessita plusieurs mois d’application et d’efforts intenses pour entrelacer les fils si peu malléables, à des fréquences variables de travail. Ainsi, dans son atelier d’Ollon, des personnes de tous horizons - dont sa fille - se sont côtoyées avec pour seul but commun d’édifier cette œuvre grandiose et féérique. Ce projet fou renvoie plus largement à l’idée fondatrice de notre civilisation selon laquelle le monde équivaut à une étoffe en perpétuelle élaboration, où la communauté des hommes a sans cesse à tisser et à retisser des liens avec toutes sortes de fils symboliques. Participant de la mémoire collective8, le déroulement du seul chaînon de trame évoque les Parques, le filage du temps ou de la destinée et représente celui de la vie. Il constitue la trace visible du passé qui métaphoriquement permet la continuité du chemin, de l’existence. Ce double trajet, matérialisé par le fil d’Ariane, dévidé à l’aller, retrouvé au retour, construit la fidélité.

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Alors que l’œuvre d’Estoppey témoigne dans son ensemble d’une homogénéité plastique, on cherche parfois à départager en elle la vision du sculpteur de celle du dessinateur. De fait, il s’agit de deux activités essentielles et parfaitement complémentaires relevant d’un même point de vue. Ainsi, considérant la démarche artistique comme partie intégrante d’une œuvre, du croquis initial à son aboutissement, la Galerie du Crochetan (Monthey) s’attache à mettre en valeur le processus créatif de ce travail : dessins à l’encre de Chine sur papier calque, maquettes, plans, échantillons de matière et photographies nous sont donnés à voir. Nous suivons ainsi au fil de son évolution la pensée de l’artiste, sa maîtrise, tandis que se révèle l’ingéniosité déployée pour que l’immense sculpture se dresse avec autant de légèreté et de naturel.


Comme toujours, ses multiples dessins à l’origine du projet de la sculpture Un matin d’or fin peuvent être considérés telles des œuvres indépendantes. Incroyablement denses et nerveux, ses traits ne cernent pas, ne fixent pas les formes mais semblent les faire surgir au sein de l’espace immaculé. Vifs et répétés, ils défrichent la blancheur opalescente du papier calque. Leur franchise et leur spontanéité permettent, en quelque sorte, d’assister à la naissance, au jaillissement de ses visions. Reprenant ici sans cesse les mêmes schémas - structure de la sculpture, robe, enveloppe, Pietà, ronde, nid, cuve, réceptacle, oiseaux, bestiaire, chevaux… -, l’artiste les réduit parfois à un tracé sommaire ou multiplie au contraire leurs détails.

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Initialement, c’est le thème de la Pièta - développé dès 2007 - qui a animé l’artiste, d’où le motif présent à plusieurs reprises dans ses dessins. Indépendamment du caractère religieux, Olivier Estoppey s’est intéressé à la structure pyramidale dans laquelle s’inscrit la Vierge Marie recueillant le corps de Jésus après la crucifixion : elle reçoit dans son giron la dépouille d’un jeune homme comme s’il s’agissait d’un enfant. On retrouve là l’idée de cocon, de retour au ventre maternel protecteur, ramenant au nid géant qui surmonte l’ensemble. L’artiste s’est avant tout penché sur la dimension terrestre de cet amour divin, sa traduction tellurique à travers la puissance quasi chtonienne de son corps, souligné par le vêtement de la Vierge semblable à un roc, à une montagne. Puis, il s’est progressivement éloigné de ce sujet pour laisser évoluer librement son dessin. Finalement, seule la forme ample de la robe a perduré, donnant naissance à la structure principale de la sculpture, qui n’en demeure pas moins empreinte d’une indéniable spiritualité.

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Avec cohérence et constance, Olivier Estoppey manie dans son travail les symboles aux multiples origines puisés dans la longue histoire de l’homme sans jamais les imposer, mais en laissant au contraire libre cours à l’interprétation et l’imagination du spectateur, selon un langage universel propre à susciter en chacun l’émotion. S’il parle évidemment d’hommes-oiseaux et de légendes, il évoque à travers cette création les notions d’envol et de chute, de tentatives et d’échecs, de désir et de désillusion, nous renvoyant à un rapport dialectique entre Ciel et Terre, commencement et fin, formel et informel, visible et invisible.


Julia Hountou

Commissaire de l’exposition / Responsable de la Galerie du Crochetan, Monthey


Galerie du Crochetan : Avenue du Théâtre 9 / 1870 Monthey (Suisse)

lundi au vendredi : 9h à 12h et 14h à 18h + les soirs de spectacle

Exposition : jusqu'au vendredi 07 novembre 2014

http://www.crochetan.ch/galerie-du-crochetan/olivier-estoppey

Exposition en collaboration avec BEX & ARTS, 01.06 - 05.10.2014 et la TRIENNALE d’art contemporain 2014 - Valais, 14.06 - 31.08.2014

1 La Loterie Romande a soutenu financièrement la création de la sculpture d’Olivier Estoppey, durant tout son processus créatif, des croquis initiaux à sa réalisation finale.

2 « Accrochée sur le pourtour à 3m50 de hauteur, une soixantaine de structures porteuses, métalliques se déploient en rayons jusque sur le sol, comme les baleines d’une ombrelle. Par dessus cette structure, un grand tissage, un tricot de boucles de fer travaillé à la main. Les éléments en bandes de 6m de longueur et de 1m de large sont fabriqués en atelier par une équipe de collaborateurs. Les nattes seront assemblées sur le lieu de l’exposition, posées sur les supports pour former cette grande robe d’acier souple. (…) La forme d’ensemble de la sculpture, légèrement ovale, mesure 30 - 35m de diamètre et représente une surface d’environ 900m2. » (Olivier Estoppey).

3 A titre d’exemple, Van Gogh qui a peint beaucoup de nids et beaucoup de chaumières écrit à son frère : « La chaumière au toit de roseaux m’a fait penser au nid d’un roitelet ».

4 Nous pensons notamment à l’univers de Nils-Udo (né en 1937) l’artiste allemand de Land art pour qui le nid est l’un des thèmes majeurs. Il a créé dans une clairière située dans un sous-bois un nid énorme au sein duquel un homme nu est allongé en chien de fusil, en posture fœtale.

5 Du mythe de Dédale et Icare en passant par Léonard de Vinci et ses premières études sur le vol humain, il n’est pas de phénomène qui ait suscité davantage de spéculations, qui ait autant donné prise aux rêveries des artistes, des poètes et aux élans des mystiques.

6 Rainer-Maria Rilke, Poèmes, Gallimard, Paris, 1937, 69 p.

7 La ronde des paons autour de la robe rappelle la récurrence de ce thème dans l’Art nouveau. En effet, le paon est avec le cygne, l’oiseau qui est alors le plus utilisé par les artistes, soit seul, comme motif décoratif, soit avec la femme, pour en rehausser l’élégance. A titre d’exemple, dans l’estampe de Louis-John Rhead (1857-1926), La femme au paon (1897), les longues plumes se superposent à la longue traîne de la robe de la femme. Aubrey Beardsley (1872-1898) revêt quant à lui Salomé d’une robe-paon, dans une de ses illustrations pour la pièce d’Oscar Wilde (1892).

8 Les légendes et les récits mythologiques - Arachné, Ariane, Les Parques ou Pénélope - comptent un grand nombre d’histoires de fils qui ont inspiré les artistes.