Nice Jazz Festival, An quatre, l'heure du doute

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Au terme de la quatrième édition du Nice Jazz Festival qui s'est tenue du 8 au 12 juillet, son organisateur, la ville de Nice, a constaté une diminution d'environ 14 % de la fréquentation de la manifestation entre 2013 et 2014. Ce tassement serait dû à la concurrence du Mondial et à la météo. Selon nous, la baisse de la fréquentation du Nice Jazz Festival est le symptôme d'un problème plus ancien et plus profond qui ne concerne pas uniquement Nice.

Pour attirer le public, les festivals de jazz ont tendance à ouvrir leur scène à des musiques qui ont une parenté de plus en plus éloignée avec le jazz. Nice a été depuis vingt ans très loin dans cette démarche. Manifestement ce choix ne marche plus. Alors que faire ? Programmer d'avantage de variétés ou bien revenir aux fondamentaux ?

Pour les 45 % de jazz que contient encore le festival de 2014, le Théâtre de verdure reste le lieu où nous avons pu assister à quelques bons concerts grâce principalement à la découvertes de nouveaux talents.

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Mardi 8 juillet : Deux découvertes et un moment d'émotion.

C'était une bonne idée que d'ouvrir la manifestation avec un jeune pianiste new-yorkais, Kris Bowers, révélé par la « Thelonious Monk Piano Competition » en 2011. Son quintet (1) joue une musique aussi savante que subtile qui finit néanmoins par distiller un certain ennui car le leader ne fait rien pour rendre ses compositions accessibles. Heureusement, vers la fin, leur chanteuse, Julia Easterlin, égaye un peu la scène grâce à sa voix légèrement acidulée et sa présence scénique.

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Si l'on pouvait reprocher à Kris Bowers une certaine froideur, la venue d'une autre lauréate de Thelonious Monk Competition, Cecile McLorin Salvant fait monter la température. Cette chanteuse franco-américaine est visiblement là pour s'imposer à coté des Helen Merrill, Dee Dee Bridgewater et Madeleine Peyroux. Son répertoire est très éclectique. Il va de standards américains plus ou moins rares comme « Nobody », « What A Little Moonlight Can Do» ou « Is Just Like You », à des reprises de Judy Garland (« The Thrill Is On »), de Blanche Calloway (« Growly Down ») et même de Damia (« Personne ») ainsi que Barbara (« Le Mal de vivre ») pour finir par une interprétation époustouflante de « Maybe tonight » de « West Side Story ». Qu'elle chante en français ou en anglais, la qualité de sa diction est telle qu'on peut en comprendre toutes les paroles. Quant à sa voix, elle s'en sert avec maestria. Elle surprend par sa capacité à passer dans la même phrase de l'aigu au grave. Cette manière de jouer de la tessiture de sa voix à tout bout de champ (et de chant!) relève de l'exercice de style et nuit quelque peu à l’interprétation . Il reste donc à cette vocaliste très douée une marge de progression pour devenir l'égale de Ella ou Billie, comme certains admirateurs s'empresse de l'affirmer...


Cette première soirée s'achève avec Richard Galliano, accompagné par le Nice Jazz Orchestra pour une évocation pleine d'émotion de quelques grands disparus : Piazzola, Nougaro, etc. Le feeling de l'accordéoniste et les arrangements moelleux du big band Niçois portaient à la rêverie nostalgique sous les étoile dans cette douce nuit d'été.

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Mercredi 9 juillet : un duo, un trio et puis tout une troupe...

Nous avions fini la soirée avec le virtuose du piano à bretelle, nous débutons le concert avec un autre phénomène du « 36 touches », le jeune Vincent Peira. Avec son compère le saxophoniste soprano Emile Parisien il vient d’être couronné par les « Victoire du Jazz » pour leur album en duo, « Belle Époque ». Leur prestation, intense et ramassée, horaire oblige, est un fête pour l’œil et l'oreille. Tandis que l'accordéoniste assis, compact et puissant fait corps avec son instrument, le saxo virevolte et se contorsionne dans une danse sans fin. Leur répertoire est un voyage bourré de clins d’œil à travers dans le temps et l'espace,. Leur show débute par un hommage à Sidney Bechet. Il se poursuit par un un énigmatique « Schubert Toaster » dans une veine klezmer, puis une valse musette en hommage à Michel Portal dans « Trois temps pour Michel P. », suivi de « Hysm » qui évoque les chants de marins breton et de « Mars 75 » dans un style plus contemporain. Pour conclure, les duettistes reviennent à Sidney Bechet et son « Song of Medina (Casbah) » dont ils accentuent le caractère oriental et finissent par un endiablé « Macédoine » aux accents gitans.

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Christian McBride est une star de la contrebasse qui, en général, partage l'affiche avec d'autres stars, notamment Chick Corea, comme ce fût le cas, sur cette même scène, l'an passé. C'est sous la forme d'un trio classique ( piano, basse, batterie ) qu'il a choisi de revenir à Nice. Certains trios centré sur le pianiste ne se produisent que dans des salles de concert et réclament un silence absolu. D'autre s’encanaillent dans les bars ou les fêtes en plein air et ne perdent jamais sens du plaisir partagé et du swing. McBride et ses compères (2) appartiennent à la deuxième catégorie. Non seulement il s'agit d'un groupe où aucun se l'emporte sur les autres, mais encore le groove est toujours présent. Leur répertoire comporte quelques compositions du leader : « Day by Day », « I Guess I'll Have to Forget» mais aussi des standards comme « Caravan », East Of the Sun », « Pow Wow » de Freddie Hubbard , « Hallelujah Time » d'Oscar Peterson et « Who's Making Love » popularisé par le chanteur de soul Johnnie Taylor.

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Après ces deux concerts à la fois modernes et pétris de tradition, au cours desquels on a constater qu'il n'est pas besoin d'avoir beaucoup de monde sur scène pour que ça déménage, place à la grosse artillerie avec Snark Puppy et sa douzaine musiciens.

Comment caractériser la musique de ce groupe mené par le bassiste Michael League qui n'est pas du jazz, ni de la variété, ni du blues, ni du rock mais qui tient de tous ? L'orchestre ne prend sa réelle dimension qu'avec l'intervention de ses chanteuses. Parmi elles, on retiendra l'accordéoniste et chanteuse d'origine grecque, Magda Giannikou qui fait preuve d'un entrain communicatif en faisant chanter la salle. On sort de ce show assez satisfait du moment partagé avec ces joyeux drilles et l'on oublie tout le lendemain.

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Jeudi 10 juillet : Le sax dans tous ses états

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Eli Degibri est jusqu'à ce jour un saxophoniste peut connu du public pourtant il a joué au coté de nombreuses célébrités. Par exemple, pour son avant dernier disque comme leader (« Israeli Songs », il était accompagné de Brad Meldhau, Al Foster et Ron Carter. Pour sa venue à Nice, à l'occasion de la publication de son dernier album (3), il n'a pas eu recours à son riche carnet d'adresse mais a fait appel, sur scène comme dans l'enregistrement, à de très jeunes musiciens de Tel Aviv (4). Le pianiste a 16 ans et le batteur, 18 ans. Ses accompagnateurs s'en sortent très bien, mais ils ne risquent pas de lui voler la vedette. C'est bien de lui et de lui seul qu'il est question.

 

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Cette opération de sortie de l'anonymat a été réussie selon nous. El Degibri est un interprète et un compositeur qui mérite d'être connu. Les morceaux qu'il a proposés au public sont pour la plupart de sa composition notamment « Twelve », « The Spider », « Mister RC ». Ses compositions s'apparentent au courant Hard Bop et son jeu rappelle celui de Sonny Rollins ou de Dexter Gordon. C'est donc un sax ténor puissant et généreux qui tranche avec la tendance minimaliste actuelle. Ce musicien est donc une révélation que nous retrouverons avec plaisir.

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Kenny Garrett est également un saxophoniste que l'on écoute et réécoute volontiers. Il vient fréquemment dans nos contrées puisque sa dernière apparition remonte à mars 2012 au Conservatoire. En général, il ne déçoit pas mais il ne surprend pas. Et c'est là que se situe le problème.

 

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Son quartet (5) tourne comme une horloge suisse. Ils enchaîne les thèmes en commençant par un chant incantatoire dans le style coltranien ( « Crescent » ?), poursuit par un composition évoquant la musique chinoise, enchaîne sur deux chansons d'inspiration latino puis une ballade au tempo médium et pour finir l'inévitable « Happy People ». Ca fait déjà un bail qu'il nous fait le coup d'« Happy People », ce thème ultra simpliste qu'il fait reprendre par le public debout pendant une bonne dizaine de minutes. Avouons le, cette fois encore nous avons marché tout en nous interrogeant sur l'évolution de sa carrière. Depuis combien de temps reproduit-il le même concert ?

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L'orchestre qui clôt la soirée, The Daptone Super Soul Revue, est une assemblage de divers groupes qui, de diverses manières, ont pour point commun de faire revivre l'esprit de la Motown et de Stax. Ce conglomérat parcourt le monde où il rencontre certain succès. Le noyau dur est constitué par un ensemble où dominent les souffleurs, « The Sugar Man Three » ainsi que par le maître de cérémonie, Binky Griptite.

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Se succèdent, sans interruption, cinq chanteurs. Les premiers sont les deux choristes de l'orchestre, Saun & Starr qui s’acquittent correctement de leur fonction, chauffer la salle.

 

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Elles sont suivies par Charles Bradley, imitateur de James Brown puis par Sharon Jones, chanteuses de blues à la voire puissante et à la forte présence scénique. Le groupe Antibalas clôt la revue avec son Afrobeat qui, en matière d'hommage à Fela, vaut largement celui de ses fils. Le show est bien conçu. Il évoque fidèlement ce qu'était la musique noire dans les années cinquante et soixante et aurait pu sans aucun doute séduire le public de la scène Masséna. Nous avons particulièrement apprécié la section des cuivres d'Antibalas et les interventions de Neal Sugarman dans style des saxophonistes hurleurs à la Louis Jourdan.

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Vendredi 11 juillet : du jazz contemporain et la Nouvelle Orléans revisitée.

Comme Kris Bowers, mardi et Vincent Peirani – Emile Parisien, mercredi, le quartet de Tony Paeleman (6) programé en début de soirée représentait la nouvelle génération. Le groupe qui vient de sortir un album (« Slow Motion ») a interprété six des neuf morceaux qui le composent et qui, à l'exception d'un, ont été écrits par le pianiste.

 

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Nous avons donc pu apprécier la finesse de son discours et la richesse de son inspiration. Néanmoins, il n'est pas certain que le cadre, l'heure et le public aient été en harmonie avec les subtilités ainsi offertes. L'intérêt a quelque peu faibli en cours de concert ce dont était sans doute conscient Tony Paeleman puisqu'il proposa en conclusion sa version de « Roxane » de Police.

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Le trompettiste Steven Bernstein est connu pour être un interprète et un compositeur touche à tout. De la direction musicale du Kansas City Band dans le film de Robert Altman à des enregistrements dans le label de John Zorn en passant par des collaboration avec Aretha Franklin, Lou Reed, Linda Ronstadt, Sting, etc, on l'a entendu à peu près partout sans le connaître vraiment, du moins sur cette rive de l'Atlantique. On ne l'attendait pas du coté de Preservation Hall. C'est pourtant un projet de reprise de standards du Dixieland qui l'a conduit à Nice avec son compère le pianiste et chanteur de la Nouvelle Orléans Henry Butler et le « Hot 9 » (7), solide formation de requins new-yorkais qui comme Bernstein pratiquent l’éclectisme. Ils ont donc interprété pour le public niçois quelques reprises de Fats Waller (« Viger Rag »), Jelly Roll Morton (King Porter Stomp), Wesley Wilson (Gimme a Pigfoot), Spencer Williams (Basin Street Blues) ainsi que leurs propres compositions. La prestation est de qualité et les amateurs de jazz traditionnels y retrouvent l'esprit sinon la lettre du style Nouvelle Orléans. Impulse ! qui produit le disque du « Hot 9 » a tout lieu d'être satisfait de l'accueil du public.

 

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Cette soirée rappelait à certains spectateurs la période de la Grande Parade du Jazz au début des années 70 quand quand se produisaient sur scène à Nice quelques interprètes originaux de cette musique. A la même époque Impulse ! enregistrait le « Liberation Music Orchestra »...

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Que dire du concert de Dr John qui suivit en clôture de la soirée sinon qu'il était conforme à ce que l'on attend de lui ? Accompagné de la tromboniste Sarah Morrow, il a produit un blues-rock carré propre à combler d'aise ses fans qui dansaient autour de la scène. Il avait ce soir là un peu moins d'énergie que d'habitude et également moins de grigris autour de lui. Ceci explique-t-il cela ?


Samedi 13 juillet : Le quartet de Joshua Redman, un point c'est tout !

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Pour clore la manifestation, le Nice Jazz Festival a invité le quartet de Joshua Redman (8). Cette formation est la même que celle qu'il avait au début des années 2000 au moment où il s'affirmait comme l'un des saxophonistes les plus doués de sa génération. Nous avons donc eu droit à une visite guidée de ses plus de 20 ans de carrière. Qu'il joue des thèmes de sa composition comme « Long Way Home » ou « Past In The Present » ou des standards comme « Yesterday », son interprétation dans l'exposé du thème comme dans l’improvisation frise la perfection. Aussi à l'aise dans les ballades que dans les tempos rapide, il demeure accessible au plus large public sans tomber dans la simplification. En guise de rappel, il a évoqué les liens que son père Dewey et lui avaient avec Charlie Haden, décédé deux jours plus tôt. En hommage au bassiste, il a joué un « Body and Soul » avec feeling et élégance, comme à son habitude.

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Nous ne dirons rien du groupe de rock amateur et du chanteur brésilien qui ont précédé et suivi Joshua Redman sinon que ces choix laissent supposer que la programmation du Nice Festival échappe à toute logique artistique. A quoi bon passer à une durée de 6 jours comme l'a annoncé le maire de Nice, si on est pas en mesure d'en remplir correctement 5?


Bernard Boyer


https://twitter.com/Bernard_Boyer

(1) Kris Bowers - piano & claviers ; Jamire Williams - batterie ; Burniss Earl Travis - basse ;Adam Agati - guitare / Julia Easterlin - chant.

(2) Christian Sands - piano ; Rodney Green – batterie.

(3) « Twelve », distribué par Abeille Musique, 2014.

(4) Eli Degibri - sax ; Gadi Lehavi - piano ; Barak Mori - contrebasse ; Ofri Nehemya – batterie.

(5) Kenny Garrett - sax ; Vernell Brown - piano ; Corcoran Holt - contrebasse ; McClenty Hunter - batterie ; Rudy Bird – percussions

(6) Tony Paeleman - piano / Julien Pontvianne - sax tenor / Nicolas Moreaux - contrebasse / Karl Jannuska – batterie.

(7) Henry Butler - piano / Steven Bernstein - trompettes / Curtis Fowlkes - trombone / Charlie Burnham - violon / Doug Wieselman - clarinettes & sax / Peter Apfelbaum - sax / Eric Lawrence - sax / Matt Munisteri - guitare / Brad Jones - basse / Donald Edwards – batterie.

(8) Joshua Redman - sax / Aaron Goldberg - piano / Reuben Rogers - contrebasse / Gregory Hutchinson – batterie