Je dois tout d’abord m’excuser…

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La villa Arson présente actuellement une exposition remarquable des cinéastes et plasticiens libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige. Le fruit d’un travail de recherche mené depuis 1999.

 

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Je dois tout d’abord m’excuser… nous sommes aujourd’hui inondés par les courriers indésirables sur le web, les spams et plus particulièrement les mails d’arnaque, les scams, qui débutent bien souvent pas cette phrase. Comment peut-on croire à ces messages ? Qu’est-ce qui anime cette croyance ? Passionnés par les modalités de la narration contemporaine, les artistes libanais Joana Hadjithomas et Kalil Joreige ont collecté, archivé et étudié plus de 4000 de ces courriels, allant dans certains cas jusqu’à en remonter la trace. C’est à partir de ce matériau de base qu’ils ont composé l’exposition d’envergure présentée jusqu’au 13 octobre à la Villa Arson. Un parcours narratif déployé comme un film, sous forme d’installations, de sons, de vidéos, de sculptures et de dessins.

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Des monologues poignants

Parmi les installations les plus remarquables, il y a notamment « La rumeur du monde ». Dans une vaste salle noire, presque immatérielle, on tombe nez à nez avec des écrans. Ils diffusent en boucle les messages de 38 personnages. Chacun d’eux, filmé en plan rapproché, semble s’adresser à nous personnellement. Pourquoi dans ce déferlement de paroles, qui n’est pas sans rappeler l’effervescence du web, tel message va retenir notre attention ? Pourquoi celui-ci va-t-il nous émouvoir ?

Le procédé utilisé par les scammeurs est souvent le même : ils font référence à des conflits existants et usurpent l’identité de personnes connues, ce qui les rend plus vraisemblables. On y croise ainsi supposément la femme de Yasser Arafat, l’avocat de Kadhafi, le fils aîné de Moubarak ou encore le secrétaire du milliardaire urkrainien Khodorkovski. L’individu dit posséder une somme importante qu’il doit transférer au plus tôt. Un pourcentage de cet argent sera reversé à celui qui l’aidera, mais il faut d’abord lui avancer des liquidités pour couvrir certains frais. Chaque année, des milliers d’internautes sont victimes de ces escroqueries et des millions d’euros sont volés par ce biais.

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La représentation et la trace

S’ils brouillent les identités, ces courriels se jouent également des frontières. Les artistes ont suivi en détail la trajectoire de ces scams et des histoires dont ils sont porteurs, pour produire des sculptures en acier étiré. « Nous avons souhaité donner une matérialité à ces énoncés fictifs », témoigne Joana Hadjithomas. L’exposition présente cette série de globes, rassemblés sous le titre « La géométrie de l’espace », qui retracent les mouvements des messages de l’année 2005, 2008 ou encore 2010. Témoins de l’histoire de ces dernières années, ces archives virtuelles dressent ainsi une cartographie de l’état du monde et des rapports entre le Nord et le Sud.

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On y croise des personnages récurrents, d’autres secondaires, des scammeurs, des victimes mais aussi ceux que l’on a baptisé les scambeaters, qui se sont fixé pour mission de scammer les scammeurs. Pour monopoliser leur temps, ils leurs envoient des emails personnalisés et inventent de nouvelles histoires. L’une des grandes classiques, présentée dans cette exposition sous forme de photos, est alors de demander au scammeur de produire une œuvre d’art et de l’envoyer par la poste, pour devenir un artiste reconnu. Il y a alors un renversement complet des identités : qui est dans ce cas le scammeur, qui est le scammé ? La frontière entre le monde virtuel et la réalité devient soudain encore plus ténue.


Tanja Stojanov


Villa Arson

20, avenue Stephen Liégeard

06105 Nice Cedex 2

Tél. : 04 92 07 73 73

www.villa-arson.org