Silencio, on transforme

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Alexandra Guillot, on ne dirait pas comme ça, c’est le genre de fille qui dit : « tu veux que je te montre ma poitrine ? » C’est sous les arcades, place Garibaldi, à la fin de l’été. Evidemment, on lui dit que oui. Mais à la Maison, elle se montre autrement, elle expose. Ou plutôt elle refait l’appartement, elle transforme, elle refait tout. Elle refait le sol de la cuisine, elle colle du scotch blanc marqué « fragile » en rouge partout. Elle dit qu’elle a commencé par le scotch pour des raisons pratiques, que c’est une pièce qu’elle a déjà faite à Perpignan (A cent mètres du centre du monde). La cuisine est le lieu des relations humaines, les relations humaines sont fragiles, le sol est le lieu de la fragilité.

 

Alexandra est fragile. Elle dit ça. Elle dit que la fragilité, c’est assez beau. Alexandra est une fille timide. Elle dit que sa force principale est la résilience. Alexandra, fille-roseau. Elle est née à Bayonne, elle a voulu devenir infographiste, puis a bifurqué : des arts appliqués vers les arts plastiques. Elle écrit. L’archipel dans le living fait penser à la baie d’Along. En Chine, Alexandra a beaucoup écrit. Elle dit ceci : « j’ai une façon de fonctionner où les pensées se regroupent pour former un concept global. Et tout ça est éclairé par la lampe dans la cage qui est l’entendement ultime. » Sur les îles, les pensées meurent. Tout est fragile. La vie, tout. Dans la salle de bain, la glace au crâne, vanité. Je suis mortel, nous sommes mortels, Alexandra a vingt-neuf ans. Alexandra enfant. A Pau, elle va au musée, le mercredi après-midi. Parce que sa mère travaille et parce que l’entrée est gratuite. Elle a douze, treize ans. Elle accroche des Monet aux murs de sa chambre. Alexandra est peut-être manouche. Alexandra est romantique. Alexandra a erré, elle dit ça. Alexandra est fille du sud.



guillotLe rêve serait de réaliser un portant beaucoup plus grand que celui de la salle de bain, de cinq mètres de long avec cent T-shirts. « Travail d’anti-mort », a dit quelqu’un. Il y a quelque chose de grave en Alexandra. Qui écrit le mot « strass » avec des clous. Et retourne les livres de la bibliothèque, les rend muets. Le bois des étagères est de la même couleur que les tranches. « Il y avait quelque chose qui me dérangeait dans cette bibliothèque, c’était tous les signifiants des titres des livres, c’était trop présent, je ne pouvais pas laisser autant de signifiants qui ne m’appartiennent pas », dit Alexandra.

Mais surtout - et ce n’est vraiment pas sans lien avec le fait de rendre le papier des livres au bois - dans l’autre grande pièce, une ampoule pend du plafond, froide, solitaire. Vingt-cinq watts. Le destructeur de documents s’est tu. Silencio. Marque de l’appareil et nom de l’installation. Reste un amas de bandes de papier blanc. On a brodé : « Sur le vide papier que la blancheur défend ». Mallarmé. « Pièce de l’échec de l’écriture », dit Alexandra. Mais surtout, rarement a-t-on vu l’absence à ce point-là. « C’est vrai que je suis fasciné par le papier blanc comme je suis fasciné par les paysages de neige. C’est un territoire vierge où tout peut arriver. Le potentiel est intéressant. Tout ce qui est en devenir est intéressant », dit Alexandra. Mais surtout - même si oui, est mis en scène là, dans cette lumière qui n’est presque pas une lumière, mais plutôt une sorte de nuit, l’échec, (forcément) l’échec de l’écriture - se joue là une autre partie. Qui est celle du silence, de la fin des mots, mais si c’était façon Adorno ? Et si le XXe siècle était vraiment celui de la mort de la poésie ? Sous l’ampoule à la lumière noire, Silencio parle du drame froid d’un siècle qui fut celui d’un coup peut-être fatal porté aux mots et aux rêves par les bureaucraties. C’est dans de semblables bureaux glacés, au cœur du mortifère, que l’on réduisait au silence en voulant faire parler. Silencio est la machine noire du silence, celle qui contraint Mallarmé au silence. « Sub-organisation kafkaïenne », a-t-on dit à propos du travail d’Alexandra Guillot. C’est juste.

 

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Alexandra est le genre de fille qui lorsqu’elle dit qu’elle lit « un catalogue sur une exposition que Chevrier a faite » insiste sur le féminin de « faite ». L’air de rien, il y a de la facétie en elle, et le sens du « miscellaneous ». Mais surtout elle lit et relit Le Livre des transformations.

par Martin T.

 


Alexandra GUILLOT
"Miscellanées"
Exposition du 5 décembre 2009 au 30 janvier 2010
la Maison, galerie singulière
5, rue Jacques Offenbach
06000 Nice