Festival de Cannes 2014 : des pays malmenés, des riches angoissés et des pauvres désespérés

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Le 67eme Festival de Cannes s’est ouvert par la projection de « Grace de Monaco » qui restera dans les annales des nanars comme un morceau de choix. Il s'est achevé par la proclamation d'un palmarès (1) qui semble être sorti tout droit d'un chapeau de prestidigitateur.

Son caractère hasardeux ne tient pas au choix des divers impétrants mais au manque de cohérence et de lisibilité de l'ensemble. Au final, on ne sait pas pourquoi « Winter Sleep » de Nuri Bilge Ceylan l'a emporté sur la demi douzaine de favoris qui étaient « Still the Water » de Naomi Kawase, « Leviathan » d'Andrey Zvyagintsev, « Timbuktu » d'Abderrahmane Sissako, « Mr Turner » de Mike Leigh, « Mommy » de Xavier Dolan, « Foxcatcher » de Benneth Miller, « Deux jours, une nuit » de Jean-Pierre et Luc Dardenne et « Maps to the Stars » de David Cronenberg. En général, la sanction du jury dans ses diverses composantes (Palme d'or et récompenses annexes) obéit à une logique interne qui, cette année, a fait défaut. Il est vrai que, si la sélection était de bon niveau, aucun film ne la dominait de manière incontestable.

 

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Globalement, presque tous les noms cités plus haut se retrouvent au palmarès, à l'exception de trois : Naomi Kawase, les frères Dardenne et Abderrahmane Sissako. Singulièrement, les oubliés du palmarès sont des films engagés, le premier pour la défense de la nature, le deuxième pour une nouvelle solidarité ouvrière et le troisième contre la dictature djihadiste. Le jury que présidait Jane Campion serait il indifférent aux problèmes d'aujourd'hui ?

Ce jury a eu en outre l'idée singulière de partager le Prix spécial entre le benjamin et le vétéran des participants à la compétition. Cette intrigante décision qui ressemble à une trouvaille de publicitaire est tombée à plat parce qu'elle n'avait de sens pour personne, y compris les intéressés. Le benjamin, Xavier Dolan, qui visait la plus haute marche a encaissé ce demi lot de consolation avec élégance mais aussi avec une certaine amertume. Quant à Godard, si les membres du jury ont eu la curiosité d'écouter l'interview qu'il a donnée à France Inter le 21 mai (2), ils auront pu mesurer la faible appétence qu'il a pour les médailles et le peu de considération qu'il porte à ceux qui lui font la cour.

Si l'on cherche des lignes de force dans l'ensemble des sélections in et off du Festival de Cannes, on peut les répartir selon trois thèmes : les relations qu'entretient l'homme à la terre ou au territoire, la fascination qu'exerce la vie des personnes riches et célèbres, et la description de la misère du monde, avec pour lieu d'observation privilégié, la cellule familiale.

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L'amour de la terre

La sixième sélection de Nuri Bilge Ceylan aura été la bonne. Depuis son premier court métrage, « Koza », présenté à Cannes en 1995 jusqu'à « Winter Sleep » qui a obtenu la Palme d'or cette année, il a été distingué en de nombreuses occasions. Le jury a donc choisi de consacrer cet observateur implacable des contradictions de la société turque. Ses personnages, issus généralement des milieux intellectuels, se trouvent non seulement confrontés au peuple des campagnes, dont les comportements leur apparaissent comme brutaux et sommaires, mais vivent douloureusement leurs contradictions, entre leurs convictions modernistes et les aspirations d'émancipation de leurs compagnes. « Winter Sleep » (3) est le récit de quelques semaines de la vie d'un propriétaire foncier, Aydin, ex acteur maintenant retiré sur ses terres en Anatolie où il gère un hôtel touristique en compagnie de sa jeune épouse et de sa sœur.

Pendant la rigoureuse saison hivernale anatolienne, son héros, Aydin, se protège de l'ennui et des préoccupations terre à terre (gestion de son établissement, rapports avec ses locataires impécunieux) en confiant ces basses tâches à un homme à tout faire. Calfeutré dans son bureau troglodyte, il consacre son temps à l'écriture d'une histoire du théâtre turc et à la rédaction d'éditoriaux moralisateurs pour un journal local. Par ailleurs, il prête une oreille distraite aux jérémiades de sa sœur divorcée depuis peu et s’intéresse de très loin aux actions en faveur des écoles rurales que mène son épouse. Le jet d'une pierre sur le pare brise de son 4X4 par le fils d'un de ses locataires, menacé d'expulsion pour non paiement du loyer, sera le facteur déclenchant de la déstabilisation d'une situation conjugale et sociale reposant sur un lit de frustrations et de non-dits.

Pour filmer ce mélodrame, Nuri Bilge Ceylan alterne les scènes d'échanges parfois un peu bavards dans le cocon de la grotte de Aydin, et de longs plans sur le paysage immobile, désolé et glacé d'Anatolie. Dans ce que le film a de meilleur, à savoir la célébration de ce pays rude et beau et de sa force tellurique, le réalisateur Turc pourrait ajouter Giono aux écrivains qui l'ont inspiré, tels que Tchekov ou Ibsen.


La terre, le ciel, la mer et tous les éléments naturels jouent un rôle déterminant dans l’œuvre de Naomi Kawase, qui participe pour la quatrième fois à la compétition avec « Still the Water » (4) dont le thème est proche de celui de « La Forêt de Mogari » (Grand Prix en 2009), où deux personnages inconsolables de la mort d'un proche (re)trouvaient la sérénité après s'être perdus dans la forêt et avoir subi un orage.

Le lien entre la souffrance des humains et les forces bienfaisantes de la nature est encore plus explicite dans « Still the Water » qui se situe dans l’île d'Amami, à l'extrémité sud du Japon, dont est originaire la famille de la réalisatrice. La population d'Amami pratique une religion panthéiste dans laquelle les dieux habitent les arbres, les rochers, les plantes et la mer. Pour eux, il existe un paradis nommé Neryakanaya où se rendent les âmes après la mort, laquelle n'est donc qu'un passage vers l'au-delà. Les personnages principaux du récit sont deux adolescents. Kaito, le garçon, souffre de l'absence de son père, parti quand il était très jeune, et reproche à sa mère d'avoir des amants. Kyoto, la jeune fille, appréhende la mort prochaine de sa mère qui est très malade. Cette dernière passera de la vie à la mort au cours d'une cérémonie rituelle où la famille et les amis jouent de la musique et dansent. Il faudra un typhon pour que les deux jeunes gens connaissent à la fois l'apaisement de leurs tourments et l'amour charnel. Moralité : tout ira mieux sur cette terre, le jour où les humains sauront respecter et aimer la nature. Raconté de cette manière ce récit peut paraître naïf et relever d'un conte pour enfant. Pourtant on est touché par cette histoire en raison de la grâce des deux adolescents et de l’élégance de la mise en scène de Naomi Kawase, qui sait transmettre l'amour qu'elle porte à cette île et à ses coutumes.

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« Les Merveilles », (5) de l'Italienne Alice Rohrwacher a constitué une des bonnes surprises de la compétition. Son film, en apparence simple, est la chronique, du point de vue d'une jeune fille, Gelsomina, de la vie d'une famille de néo-ruraux qui s'adonne à l'apiculture en Ombrie dans les années soixante dix ou quatre vingt . Le père est un ex quelque chose (citadin, militant, intellectuel, ou les trois à la fois), qui tente un retour à la terre. Le film raconte comment Gelsomina se libère peu à peu de l'influence de son père, apiculteur un peu foireux et grand pourfendeur du monde moderne et de l'usage des engrais et pesticides par leurs voisins. Il décrit également la disparition d'un certain monde rural sous les coups (et les coûts) des normes européennes et du nivellement culturel par la télévision. Cette fiction, que la réalisatrice affirme ne pas être autobiographique, éveille chez le spectateur une forte empathie, car elle évoque des situations et personnages qui nous sont proches et parce qu'elle aborde sans grandiloquence une interrogation universelle : qu'est-ce qu'une vie réussie ?

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Dans « Leviathan » (6) d'Andrey Zvyagintsev, il est question d'une bourgade au bord de la mer de Barentz, à un millier de km au nord de Moscou. Dans cette agglomération résident Kolia, sa femme et son fils. Il est garagiste, elle travaille dans une usine de conserve de poissons. Il vivent en périphérie d'une ville (Mourmansk?), dans une belle maison en bois construite par les ancêtres de Kolia en bordure d'une baie cernée par des falaises. Ce site, d'une beauté sauvage est convoité par le maire de la ville, Vadim, qui, sous un prétexte d'intérêt public, veut raser la construction existante pour y édifier sa villa. Aidé par son ami, l'avocat moscovite Dmitri qui fut son camarade de régiment, Kolia essaye de résister à cette expropriation. Il apparaît rapidement que la justice est la police sont sous la coupe de Vadim. Ce dernier emploiera les moyens les plus brutaux pour arriver à ses fins.

Toujours entre la comédie absurde et la tragédie, pour basculer au final dans cette dernière, « Leviathan » donne du quotidien russe un image désespérante, dont les composantes sont le népotisme, l'alcoolisme et la résignation. La scène la plus symbolique du film est un pique-nique en pleine nature, au cours duquel des policiers en guise de loisirs s'exercent au tir sur les portraits des successifs dirigeants du pays, à l'exception des derniers parce que disent-ils, « on n'a pas le recul historique...».

Que manque -t-il à Andrey Zvyagintsev pour devenir le grand cinéaste russe, successeur de Tarkovski que nous voudrions aimer sans réserves ? Peut être un peu plus de simplicité et d'avantage de mystère...

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Nous étions nombreux à espérer, en vain hélas, que « Timbuktu » (7) d'Abderrahmane Sissako soit quelque part dans le palmarès, tout simplement parce qu'il le méritait. Distinguer ce film aurait été également un signe de soutien aux victimes du fanatisme religieux.

Abderrahmane Sissako, choqué par des images sur Internet de la lapidation en juillet 2012 au Nord-Mali d'un couple qui avait eu des enfants hors mariage a décidé de témoigner sur l'occupation de son pays par les djahidistes, en tournant en Mauritanie cette fiction fortement inspirée par des faits réels.

Le film s'ouvre et se clôt sur une scène quasiment identique : au début un pick-up chargé d'hommes en armes poursuit dans les dunes une gazelle qu'il s'agit « non de tuer mais d’épuiser », à la fin le même pick-up traque un homme en motocyclette. Ces prédateurs venus d'ailleurs ne connaissent ni la langue, ni la culture du pays auquel ils imposent une vision de l'Islam où tout est interdit : l'amour hors mariage, la musique, le tabac, le foot ball, etc. Quelques scènes tantôt drôles, tantôt glaçantes illustrent ce que subissent les habitants : l'interdiction faite aux poissonnières d'exercer leur métier sans gants, la lapidation citée plus haut, la flagellation d'une femme ayant chanté, une demande de mariage sous la contrainte, un procès selon la charia, etc. Si la charge du cinéaste contre ces fanatiques est terrible, elle n'est pas pour autant schématique. Ces bourreaux sont moins des monstres que des gamins paumés qui, comme tous les soldats d'occupation, s'ennuient et paradoxalement aimeraient bien être aimés de ceux qu'ils oppriment.

Pour donner à son récit d'avantage de chair, le réalisateur centre l'intrigue sur une famille de paysans vivant à l'écart de la ville. Au sein de cette cellule, tout n'est que douceur et la vie s'écoule au rythme lent d'un troupeau d'une demi-douzaine de vaches dont la favorite est baptisée GPS « parce qu'elle trouve toujours son chemin ». Au cours d'un conflit avec un pêcheur du fleuve, l'éleveur, Kidale, provoque accidentellement la mort de son adversaire. Il devra subir la loi implacable et absurde qu'imposent les fanatiques islamiques.

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Il existe également une terre annihilée et absorbée par une colonisation en forme de rouleau compresseur, celle des aborigènes d'Australie. La mission du cinéaste australien Rolf de Heer est de nous rappeler périodiquement que ce peuple existe et qu'il a a le droit de vivre, même si son mode d'existence est fort éloigné des standards du monde occidental. Après « 10 canoës, 150 lances et 3 épouses », présenté à Un Certain Regard en 2006, qui était une saga avec pour héros les premiers occupants du Nord-est australien, voici « Charlie Country » (8), dont l'intrigue se déroule dans la même région.

Le ton de ce récit est plus mélancolique. Il décrit la succession de galères que connaît Charlie, moitié guide du territoire pour les autorités, moitié vagabond (interprété par David Gulpilil, le plus fameux acteur aborigène). De sa réserve soumise à une réglementation aussi tatillonne qu'absurde à ses yeux, à l’hôpital en passant par la case prison, il mène une vie misérable sans pour autant perdre son humour et sa vitalité. C'est au milieu des siens, dans la réserve qu'il trouvera sa place, en enseignant aux enfants la danse traditionnelle.


Malaise chez les riches

Curieusement cette année, les réalisateurs n'ont pas choisi de s'intéresser à la classe moyenne même pour s'en moquer. Dans la section de la compétition , un quart des films présentés décrivent un monde peuplé de personnes fortunées qui ont des soucis de riches. Par contre, dans les autres sélections, les cinéastes ont été massivement inspirés par les difficultés sociales que connaissent les défavorisés.

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Les films dans lesquels Hollywood dénonce ses propres turpitudes ont jalonné toute son histoire. Certains sont devenus des classiques comme « Sunset Boulevard » de Billy Wilder en 1950, « Les Ensorcelés » de Vincente Minelli en 1953, « The Player » de Robert Altman en 1992 et « Mulholland Drive » de David Lynch en 2001. C'est donc en terrain connu qu'avance David Cronemberg avec « Maps to the Stars » (9). Il le fait à sa façon, c'est à dire de manière tranchante. Il n'y a chez lui aucune trace de l'indulgence ou de la compassion que l'on trouvait chez Wilder et chez Minelli ou encore de l'onirisme de Lynch. Ses héros sont des pantins narcissiques, mus par l'argent, la célébrité et le sexe . Ils s'accouplent, se trahissent, se réconcilient et finalement, s’entre-tuent avec la bonne conscience que leur donne la fréquentation assidue des psys et autres gourous. Tout est parfaitement agencé dans l'ouvrage de Cronemberg, les décors, les cadrages, les seconds et premiers rôles. Ainsi, en interprétant le rôle d'une star vieillissante, Julianne Moore fait une composition brillante qui lui a valu le prix d'interprétation féminine.

Néanmoins, il n'est pas certain que « Maps to the Star » reste longtemps dans les mémoires. D'abord parce qu'il vise non pas le cœur du système mais les seconds couteaux : les jeunes acteurs des séries à destination des ados et les actrices en fin de parcours. Ensuite parce que ce jeu de massacre est très convenu. On n'imagine pas Hollywood autrement que peuplé de personnes névrosées, cupides, et vulgaires. D'accord, Cronemberg fait mouche, mais la cible n'est pas difficile à atteindre.

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En raison d'une compétition absurde entre deux films sur un même sujet, la vie et l’œuvre de Yves Saint Laurent, le film de Bertrand Bonnello risquait de n'exister qu'en comparaison de celui qui l'a précédé, en l'occurrence « Yves Saint Laurent » de Jalil Lespert, sorti en janvier 2014. Fort heureusement, toute confrontation entre ces deux œuvres n'a pas lieu d'être car « Saint Laurent » (10) de Bertrand Bonnello n'est pas un biopic. Il en déjoue tous les pièges : le réalisme, l'explication et l'exhaustivité. Supposant connu du spectateur les différents protagonistes et les étapes de la vie de Yves Saint Laurent, le réalisateur peut en extraire la période de la vie de son héros qui l'intéresse, celle qui est comprise entre 1968 et 1976, c'est à dire de la période où le couturier commence à atteindre le sommet de son art jusqu'à l'apparition de la marque YSL. Pour décrire cette époque, il procède d'avantage par l'évocation que par l'explication. Ainsi son film, à l'image du personnage, demeure à la fois fort et léger. Comme dans « l'Apolonide », l'action se déroule dans une succession de lieux clos : l'atelier, la maison - musée, la boite de nuit, l’hôpital, la villa de Marrakech, etc. Bonello ne cherche pas à percer le mystère de la création chez son héros. Si quelques scènes illustrent le savoir faire de Pierre Bergé dans leurs affaires communes, le noyau du film concerne la phase d'autodestruction que connut Saint Laurent quand il s'était entiché de ce personnage proustien qu'était Jacques de Bascher. Le film finit en apothéose avec le choix d'Helmut Berger pour incarner le personnage au soir de sa vie. Nous ne sommes plus alors dans les fringues, le fric et les frasques. Cette apparition nous transporte, le temps que quelques brève scènes, dans l'univers de Visconti et de son « Ludwig ou le Crépuscule des dieux ».

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A vrai dire, on n'attendait pas grand-chose de l'obscur réalisateur américain Bennet Miller, à la courte filmographie (trois longs métrages dont tout de même « Truman Capote »), même si grâce à lui, Philip Seymour Hoffman obtint en 2006 l'Oscar du meilleur acteur. C'est pourquoi avons nous été agréablement surpris par « Foxcatcher » (11).

Ce récit est fondé sur des faits réels survenus en 1996, l’assassinat d'un des frères Schultz, tous deux ex champions olympiques de lutte aux jeux olympiques de 1988, crime dont le coupable n'est autre que John Eleuthère du Pont, milliardaire, descendant de la dynastie industrielle qui fit fortune dans la poudre et la chimie. Le film décrit la rencontre du richissime héritier oisif avec les deux champions de lutte. Du Pont veut créer une équipe de lutte en vue des prochains championnats du monde, les Foxcatcher. Tandis que l’aîné, Dave, arrive à construire sa vie après leur titre de 1988 en se mariant et en devenant entraîneur, le cadet, Mark, resté psychologiquement dépendant de son frère, rencontre des difficultés pour poursuivre sa préparation aux Jeux de 1992. Plutôt patriote, John croit avoir découvert en Mark le champion qui lui permettra d'être enfin célébré comme le grand bienfaiteur de la lutte américaine. De son coté, Mark pense avoir trouvé un père et un ami, grâce auquel il pourra progresser sans la pesante tutelle de son frère. Cette addition de deux personnalités fragiles ne fonctionnera pas bien longtemps, et l'arrivée dans l'équipe de Dave, appelé à la rescousse, n'arrangera pas les choses.

Tout l'art, très hitchcockien, de Bennet Miller est de réussir à maintenir l'intérêt des spectateurs alors qu'ils connaissent la fin de l'intrigue d'entrée de jeu. Le réalisateur en profite au passage, nous fait découvrir la lutte antique, sport subtil assez méconnu aujourd'hui.

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Toute la misère du monde

La première étape de ce tour du monde de la misère sociale se situe de nos jours, dans la ville industrielle de Chong Qing, le long du fleuve Yantsé, au sud ouest de la Chine.

Avec « Fantasia » (12) de Wang Chao, nous pénétrons dans une famille composée de quatre personnes. Le père, ouvrier dans une usine métallurgique, souffre d'une leucémie dans sa phase terminale qui l'oblige à subir périodiquement des transfusions sanguines coûteuses, de moins en moins remboursées par son entreprise. Son épouse cumule les petits boulots, dont celui de kiosquière, et tente d'emprunter de l'argent à son entourage afin de faire face au coût de la maladie de son mari. La fille aînée, pour venir en aide à ses parents, fréquente secrètement un karaoké local dans lequel elle se prostitue. Quant au fils cadet, Xiao Lin, il sèche les cours et traîne du coté du port fluvial où il rencontre, réellement ou de manière fantasmée, on ne sait pas trop, un marinier et sa fille qui vivent à bord d'une péniche.

Ce climat déprimant et ce décor urbain où le gris du ciel chargé de fumé d'usine se confond avec celui du fleuve nous sont familiers. Ils appartiennent à l'univers de ce cinéaste qui poursuit avec persévérance sa peinture du versant sombre du décollage économique de son pays, notamment dans « L'Orphelin d'Anyang », présenté à la Quinzaine des réalisateurs en 2001 et « Voiture de luxe », récompensé à Un Certain Regard en 2006. On pourrait se lasser de tant de noirceur, et pourtant ce n'est pas le cas car. Sans doute sous l'influence de Jia Zhangke, il rythme en effet son récit de quelques séquences d'une poésie surréaliste qui allègent son propos. Ainsi, périodiquement, sur la péniche réelle ou rêvée par Xiao Lin qui parcourt le fleuve, un trompettiste planté sur sa proue interprète « O Sole Mio » ou « It's Now or Never ». Est-ce le bateau qui amènera le jeune homme loin de cette cité cafardeuse ou bien celui qui conduira sur le Styx l'âme de son père vers le séjour des morts ?

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Il est également question de famille dans « Gente de Bien » (13) de Franco Lolli, jeune cinéaste colombien dont c'est le premier film. Il aborde, à partir de ses souvenirs d'enfance, le thème de la parenté choisie ou naturelle.

De nos jour à Bogotá, Gabriel vit chichement de petits boulots de menuiserie chez des particuliers. Il voit débarquer son ex compagne qui lui annonce qu'elle quitte la région. C'est pourquoi elle lui demande de s'occuper désormais de leur fils Eric, flanqué de sa chienne. Éric est un enfant malin et sensible, qui a vite fait de prendre un certain ascendant sur son père. Parmi les clientes de Gabriel, se trouve Maria Isabel, bourgeoise aisée qui vit seule avec deux enfants gâtés-pourris. Elle se prend d'affection pour Éric qui accompagne son père dans ses chantiers. A l'occasion des vacances de Noël, elle propose à Gabriel et Éric de venir dans l'hacienda familiale où sera réunie toute sa famille. Eric est censé participer à cette fête familiale tandis que son père retape les fauteuils de jardin. Hélas, nous ne sommes pas dans l'univers de la Comtesse de Ségur où les enfants du châtelain et celui du métayer se lient d'amitié. Malgré les tentatives sincères et généreuses de Maria Isabel, Éric ressentira profondément la barrière de classe et sortira blessé de cette expérience.

Ce sujet n'est ni nouveau, ni original, il fut notamment traité par Manuel Poirier dans « Manon » en 1997. Reconnaissons à Franco Lolli l'originalité de sa démarche. En choisissant de changer constamment de point de vue, il enlève tout aspect démonstratif à son récit sans perdre pour autant sa charge émotionnelle. Ni desséché comme un constat sociologique, ni édifiant comme un tire larme, ce film atteste, chez son réalisateur, d'une profonde sensibilité et d'un grand savoir-faire dans la direction des acteurs.

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Sur ton plus grinçant, « La Belle jeunesse » (14) de Jaime Rosales décrit la difficile situation que connaît une famille parmi tant d'autre dans l'Espagne contemporaine.

Dolores tente d'élever seule ses deux grands enfants, Natalia et Pedro. L’aînée vit une très tendre relation amoureuse avec Carlos qui, comme elle, a abandonné des études sans perspectives d'emploi. Ils n'ont ni travail, ni maison et quand naîtra le fruit de leurs amours, c'est chez Dolorès que le couple s’installera. Cette situation ne peut pas durer très longtemps vu les faibles revenus de la famille. En conséquence, Natalia décide partir pour Hambourg. En Allemagne, les possibilités qui s'offrent à elles sont d'être femme de ménage ou actrice de film porno.

Le film se tient éloigné de tout pathos et du moindre voyeurisme grâce au jeu très retenu des acteurs, notamment celui d'Ingrid Garcia-Jonsson, l'interprète de Natalia, qui arrive à donner à son personnage toute les nuances que requiert son rôle. Il tient aussi à la manière dont ont été conçues les images du film. A celles qui ont été captées par l'équipe de tournage s'ajoutent celles provenant des mails, des SMS, de Skype, des films réalisés via l'Iphone des personnages, des vidéos, etc. A ce titre, « La Belle jeunesse » est une tentative réussie d'intégration des nouveaux moyens de captation d'images non cinématographiques dans une fiction en apparence classique.

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Xavier Dolan qui avait fait apparition et sensation sur La Croisette en 2009 avec « J'ai tué ma mère » présenté à la Quinzaine des réalisateurs, n'a jamais cessé depuis de faire parler de lui et de ses films. « Mummy » (14) traite, comme son premier long métrage, de la relation mère - fils. Mais même s'il fait appel aux mêmes actrices, Anne Dorval et Suzanne Clément, il ne s 'agit néanmoins pas d'un remake. Il y a un gouffre entre « J'ai tué ma mère », comédie autobiographique sur les affres de l'adolescence et « Mummy », réflexion grave et drôle sur la difficulté pour une femme seule de gérer un enfant psychotique.

Dolan part d'une hypothèse de fiction selon laquelle une famille pourrait, aux termes de la loi, voir enlever définitivement la garde d'un enfant atteint de troubles psychiques graves. Dans ce cas, le jeune malade serait confié, sans recours possible, à une institution spécialisée, autrement dit un asile de fou. C'est ce sort que Diane veut éviter à son fils, Steve, hyperactif violent. Pour cette mission perdue d'avance, elle obtient l'aide d'une voisine, Kyla, enseignante en congé sabbatique pour cause de bégaiement peut-être dû à son métier ou à sa morne vie conjugale. Pour régler la chorégraphie de ce ballet où alternent scènes de tendresse et bouffées de violence, Xavier Dolan fait preuve d'une habileté étourdissante et le public passe, au gré du metteur en scène, de l’attendrissement au rire. Il sait comme personne conduire une scène de dispute jusqu'à son point d'orgue en forme de feu d'artifice sonore et visuel. Pour accentuer un effet d'enfermement, il a choisi le rarissime format 1:1, celui des photos d'identité qui empêche le regard de s'égarer vers le décor. Le recours au savoureux argot québécois, la variété de ses jurons, fort heureusement sous titrés, et l'humour vachard des répliques ne sauraient masquer le caractère tragique du propos. Par son empathie avec la souffrance de ses personnages « Mummy », peut se comparer, couleurs et humour en plus, au « Mamma Roma » de Pasolini.

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Aux messages quelque peu déprimants des films précédents, Céline Sciamma, oppose la fougue et l'insolence de sa « Bande de fille » (15) qui n'est pas un « film de banlieue ». Non seulement parce que ses personnage principaux sont féminins mais encore parce que, en choisissant un décor clean et épuré, une palette graphique éclatante et la musique electro alerte et joyeuse de Para One, elle s'éloigne des standards misérabilistes du genre.

Marieme, jolie adolescente black, vit dans une cité de la proche banlieue avec sa mère qui travaille comme femme de ménage dans une administration, sa jeune sœur et son frère qui tend à se comporter en tyran domestique, obtus et violent. Le jour où elle apprend de la conseillère d'orientation de son collège qu'a l'issue de son année scolaire, elle n'ira pas en seconde au lycée mais en CAP, elle se sent prise dans une nasse. Sa rencontre avec un trio de nénettes qui n'ont pas froid au yeux et aiment tenir tête aux garçons du quartier marquera la première étape de sa libération. Rebaptisée Vic (« comme victoire ») par sa bande de copines, elle participe, en leur compagnie, à quelques descentes dans la capitale. Puis reprenant un chemin solitaire, elle testera quelques hypothétiques choix de vie : femme de ménage comme sa mère, épouse au foyer, livreuse de came, égérie d'un caïd local, etc.

Déterminée et incertaine quant à son avenir, Vic, de chute en rétablissement, avance dans la vie avec pour seule richesse la pureté de son regard et la douceur de son sourire. Héroïne de notre temps, elle restera un des plus attachants personnages de cette édition du Festival de Cannes, comme l'a été Adèle en 2013.

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Le cinéaste grec Panos H. Koutras à réussi, dans Xenia (16), à transformer le difficile voyage de deux frères Dany et Odysseas, 16 et 18 ans, entre Athènes et Thessalonique, en ballade drôle et poétique alors que le sujet ne prête pas à rire a priori. Ces deux garçons viennent de perdre leur mère qui était Albanaise. En retrouvant leur père, Grec, ils espèrent acquérir sa nationalité et ainsi échapper à leur condition de sans-papier. Ce parcours dans un pays dévasté par la crise est jalonné de diverses mésaventures : bastonnade par des néonazis, arrestation, incarcération dans un centre de rétention pour étrangers, etc. Ils arrivent à surmonter ces épreuves grâce à leur inaltérable optimisme et l'aide du destin. Au moment le plus critique, intervient un Deus ex machina relevant du fantastique ou du merveilleux sorti du cerveau du cadet, Dany qui ne manque pas d'inventivité. On croise, sur cette route divers personnages très savoureux, imaginaires ou réels, comme la chanteuse Patty Pravo, dans le genre de Dalida, un père de substitution, tenancier de boite gay et toute une équipe de télé à la recherche de la « Nouvelle Star » grecque. Grâce à Panos H. Koutras, on parle enfin de la Grèce actuelle autrement qu'en termes de dette souveraine et de programme d'austérité.

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Cette chronique à propos des films marquants du festival de Cannes ne serait pas complète si elle laissait de coté deux événements qui n'ont pas la même ampleur médiatique mais qui pourtant, dans leur singularité, ont une grande proximité. Le premier est la projection attendue du dernier film de Jean Luc Godard, « Adieu au langage » (17), le second est la présentation de la restauration du film de Serguei Parajanov, « Sayat Nova » (ou « La Couleur des grenades ») datant de 1969. Qu'y a t-il en commun entre le dernier film de l'ermite de Rolle et l’œuvre du cinéaste géorgien (ou arménien) mort en 1990 et persécuté par les autorités soviétiques ? La convergence entre leurs deux démarches artistiques tient au rôle qu'ils assignent au cinéma et aux spectateurs. Pour évoquer la vie d'un poète arménien du XVIIIe siècle, Parajanov prévient dans un carton introductif : « Nous n'avons que tenté de rendre par les moyens du cinéma l'univers imagé de cette poésie ». De même Godard reprend d’entrée une citation de Monet : « Ne pas pas peindre ce que l'on voit, puisqu'on ne voit rien mais peindre ce que l'on ne voit pas ». Dès lors le premier peut dérouler une succession de plans fixes tantôt naïfs, tantôt surréalistes et souvent drôles qui sont autant de vignettes évoquant une étape de son héros. Quant au second il offre une expérience visuelle novatrice dans des images en 3 D coupées de citations philosophiques et autres remarques personnelles, scandant un récit mélancolique où le chien de l'auteur (ou de sa compagne) tient la vedette. En compagnie de l'un et l'autre, il suffit au spectateur de se laisser porter pendant ces 70 mn de poésie pure.

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Bernard Boyer


(1) Palme d'or :

Winter Sleep réalisé par Nuri Bilge Ceylan

Grand Prix  :

« Le Meraviglie (Les Merveilles) » réalisé par Alice Rohrwacher

Prix de la mise en scène  :

Bennett Miller pour « Foxcatcher  »

Prix du scénario  :

Andrey Zvayagintsev, Oleg Negin pour « Leviathan  »

Prix d'interprétation féminine :

Julianne Moore dans « Maps To The Stars » réalisé par David Cronemberg

Prix d'interprétation masculine :

Timothy Spall dans « Mr. Turner » réalisé par Mike Leigh

Prix du Jury  :

« Mommy » réalisé par Xavier Dolan

« Adieu au Langage » réalisé par Jean-Luc Godard.

(2) http://www.franceinter.fr/emission-le-79-jean-luc-godard-invite-du-79

(3) date de sortie : 13 août 2014

(4) Titre français : « Deux Fenêtre », date de sortie : 17 septembre 2014

(5) date de sortie : 8 octobre 2014

(6) date de sortie : 24 septembre 2014

(7) date de sortie : 10 décembre 2014

(8) présenté à Un Certain Regard, date de sortie non communiquée

(9) en salle depuis le 21 mai 2014

(10) date de sortie : 1er octobre 2014

(11) date de sortie : 21 janvier 2015

(12) présenté à Un Certain Regard, date de sortie non communiquée

(13) présenté à la Semaine de la critique, date de sortie non communiquée

(14) date de sortie non communiquée

(15) présenté à la Quinzaine des réalisateurs, date de sortie : 22 octobre 2014

(16) présenté à Un Certain Regard, en salle depuis le 17 juin 2014

(17) en salle depuis le 28 mai 2014