LES BALLETS DE MONTE CARLO

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Quel est le point commun entre les deux spectacles de danse proposés par Jean-Christophe Maillot, à l’affiche la même semaine d’avril au Grimaldi Forum de Monaco ? La réponse pourrait être le travail de recherche sur les ombres, que ce soit dans les chorégraphies présentées par le Ballet du Grand Théâtre de Genève ou dans l’hommage rendu par Jiri Kylian au théâtre de l’absurde de Samuel Beckett.

 

 

Ballets

Au cours d’une soirée divisée en deux temps, les Ballets du Grand Théâtre de Genève ont présenté un programme d’une beauté incroyable, interprété par vingt-deux danseurs virtuoses.

Dans la première partie, Lux sur une partition du Requiem de Gabriel Fauré, Ken Ossola stimule les sensations et les émotions. Le chorégraphe sollicite l’imagination avec un sens aigu des atmosphères furtives et une touche d’une implacable fluidité pour raconter l’attrait des corps qui se déplient et se déploient. Véritablement, il sculpte les ombres pour mettre en valeur les mouvements qui circulent de l’un à l’autre. Vrillant les corps jusqu’au sol pour les faire rejaillir en douceur, avant qu’ils ne s’étirent et se retournent doucement ou rapidement en se faufilant dans des circonvolutions originales soulignées par des éclairages qui allongent les ombres.

Ballets

Chorégraphiée par Andonis Foniadakis sur la partition musicale du Messie de Georg Friedrich Haendel, Glory est une oeuvre éblouissante. Tablant sur la sobriété scénique et la magie de la pénombre, le chorégraphe lance des nuées d’hommes et de femmes dans des courses électriques en balayages du plateau et en échappées en solo ou à plusieurs. Leurs mouvements d’ensemble de quelques minutes s’effondrent dans un fouillis gestuel, pour repartir de plus belle, autour d’une danseuse en noir qui déploie des volutes d’immenses voiles tout aussi sombres. En perpétuel mouvement, les corps lancés semblent ne jamais devoir s’arrêter. Dans une progression instinctive et dynamique, ils tournoient, glissent et disparaissent, happés par l’obscurité. Seules les ombres deviennent immenses avec des mouvements amples et aériens parfaitement maîtrisés. Les corps se font musique et s’élèvent vers la gloire, tandis que résonne l’alléluia et que les danseurs tournent sur eux-mêmes comme des toupies avec la souplesse de balles en caoutchouc. A la fin, ils semblent nus autour de la danseuse en noir et s’engouffrent sous ses voiles flottant dans l’espace.

Inutile de chercher une narration précise dans « East Shadow » de Jiri Kylian. Ce n’est pas une histoire racontée, mais une histoire ressentie, inspirée par le drame de Fukushima. Tous les points de repère volent en éclats, dans l’univers déroutant de Samuel Beckett à qui le grand chorégraphe tchèque rend hommage dans cette pièce : rêve éveillé ou fantasmagorie jubilatoire aux codes de théâtre adaptés au vocabulaire de la danse.

Ballets

Jiri Kylian jette un couple dans une scène conjugale cruelle. Deux danseurs, qui, avec leurs impressionnantes ombres aux gestes décalés, deviennent quatre, puis six avec la vidéo les représentant qui défile à droite de la scène – l’un, l’autre et, peut-être, leurs inconscients. Nous voici confrontés à d’étranges silhouettes surgissant dans un espace carré, le plateau, très théâtral, se divisant en deux pour raconter les moments intimistes de ce couple qui vit dans un inconfort tragi-comique : fenêtre inaccessible, porte de taille inadaptée, chaise incongrue... L’autre moitié de la scène développe les mêmes gestes sur un écran. Le dispositif de cette lanterne magique du XXIe siècle colle parfaitement à l’univers de Jiri Kylian dont l’écriture explosive est en prise directe avec l’inconscient. Entre la nausée existentielle et les tensions intimes, il montre l’éternelle tentative de vivre avec l’autre, et la difficulté, l’absurdité parfois, qui en découle. La juxtaposition de la vidéo (signée Jason Akira Somma) et de la performance des danseurs démultiplie le propos en intensifiant la sensation de vertige visuel et mental.

Le spectacle raconterait-il le rapport entre la vie et la représentation de la vie, anticipée avant la submersion tragique de la mer ? L’homme et la femme incarnés seraient-ils morts ? Ne restera-t-il qu’un film de leur vie ? Le dialogue entre la vie et la mort semble permanent et laisse au spectateur une sensation dérangeante, mais émerveillée.

Ballets

Tout est dit en quelques instants rapides du terrible séisme qui secoua l’Est du japon en 2011. Le duo à six est interprété par Sabine Kupferberg et Gary Chryst du Nerderlands Dans Theater, compagnie de danseurs seniors. A ce mélange de danse et de théâtre, s’ajoute la musique. Une partition au piano est jouée sur scène par Tomoko Mukaiyama, qui mêle la déshumanisation de ses compositions contemporaines au classicisme de Schubert, tandis qu’on entend un texte en anglais de Beckett, Neither, lu par Olivier Kruithof et Jiry Kilian lui-même.

Entre musique puissante et mouvements sublimés par de magnifiques éclairages, les spectateurs ont vécu des instants magiques.


Caroline Boudet-Lefort