Andromaque 10-43, un classique revisité en 2014

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Cette adaptation contemporaine d'Andromaque, lors de deux représentations fin mars au théâtre Toursky, a projeté le public dans le XXIe siècle, à l'ère des multimédias et du numérique, dans les conflits toujours actuels au moyen-orient.

 

Andromaque

Andromaque de Jean Racine, tragédie en cinq actes, fut écrite en 1667. Sa structure est celle d'une chaîne amoureuse à sens unique : Oreste aime Hermione, qui soupire après Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui adore son fils Astyanax et qui pleure Hector, son époux tué pendant la guerre de Troie. L'histoire se tient dix ans après cette guerre au cours de laquelle Achille a tué Hector. Andromaque, la femme de ce dernier, est prisonnière avec son fils Astyanax de Pyrrhus, le fils d'Achille. Alors qu'il doit en principe épouser Hermione, la fille du roi de Sparte Ménélas et d'Hélène, Pyrrhus tombe amoureux d'Andromaque. L’arrivée d’Oreste à la cour de Pyrrhus sollicitant la remise d'Astyanax, déclenche la réaction qui va faire exploser la chaîne en la disloquant.

Dans Andromaque10-43, l'œuvre classique est translatée dans le temps, à l’ère du XXIe siècle, dans notre monde sur-connecté  : Smartphones (SMS), ordinateurs, caméras de surveillances, réseaux sociaux et zapping sur un écran géant de télévision en mosaïques pour suivre, en direct et en simultané, les informations de la planète. La tragédie ne se déroule plus dans la salle du palais de Pyrrhus mais à l'intérieur d'un blockhaus, QG suréquipé, situé en sous sol. Un homme assis sur une bergère, Pyrrhus, interprété par Denis Lavant, regarde les actualités sur un écran géant. Six chaînes internationales transmettent en même temps. Le spectateur est immédiatement projeté dans la réalité de la guerre à travers des conférences de presse ou des reportages. Le sujet n'évoque plus la guerre de Troie mais les conflits au moyen orient. En connexion avec son époque, Pyrrhus communique et observe tout ce qui se passe dans son palais et dans le monde. L'intimité n'existe plus, les caméras filment même le sommeil d'Andromaque. Dans cette histoire où passions et géopolitiques sont étroitement liées, les interventions se font via les réseaux sociaux. Les dialogues entre Pyrrhus et Andromaque sont tantôt en alexandrin, tantôt en arabe littéraire pour témoigner de leur origine orientale commune.

L'adaptation contemporaine, avec toutes ces nouvelles technologies de communication et de contrôle, peut pour certains être déroutante. Il y a une réécriture du texte et une mise en avant des moyens de communications comme les SMS ou les réseaux sociaux. Cette mise en scène réalisée par Kristian Frédric, rend réelle cette tragédie et la légende s'éloigne. « La mise en scène fait écho à ce qui se passe au moyen orient et cela m'a plongé dans l'actualité plutôt que dans le texte de Racine » déclare une spectatrice senior. « J'ai été gêné par la modernité avec les écrans. Selon moi, cela introduit un ferment de destruction du classicisme » ajoute son mari.

La jeune génération, quant à elle, a été conquise.« Classique dans mes goûts, j'ai été très agréablement surprise de la mise en scène contemporaine avec cette présence orientale mélangée à la mythologie. La force des acteurs et des tirades m'a beaucoup plu. Je ne m'attendais pas à la présence d'Astyanax sur scène. La mise en scène avec cette correspondance réseau sociaux-jeux des comédiens-écran-textes en arabe m'a séduite car elle correspond parfaitement à notre époque » ajoute une spectatrice, jeune étudiante en droit passionnée de littérature.

La tragédie n'a rien perdu de sa pertinence et Andromaque 10-43 la met à portée de notre temps. Le pari est réussi pour cette œuvre créée en Suisse au théâtre du Grütli, coproducteur du projet. Les comédiens sont criants de vérité avec un Pyrrhus saisissant interprété par Dennis Lavant.


Par Jocelyne Silvy

Andromaque

Interview à la fin du spectacle avec Kristian Frédric

Kristian Frédric a été technicien de théâtre, comédien, metteur en scène, animateur radio, journaliste scénographe et il dirige la compagnie Lézards Qui Bougent depuis 1989. Il a ainsi produit plus d'une trentaine de créations et signé plus d'une vingtaine de mises en scènes.

Jocelyne Silvy : Pourquoi avoir choisi comme œuvre classique Andromaque et cette mise en scène si contemporaine ?

Kristian Frédric : Cela fait plus de vingt cinq ans que je veux m'attaquer à un de mes ancêtre et plus particulièrement à Andromaque. Jusqu'à maintenant, je n’avais monté que des auteurs contemporains. L'idée m'est venu lors d'une conversation avec Isabelle Sadoyan Bouise où nous avons discuté sur Racine, auteur de passion reconnu mais aussi auteur politique. A cette époque, je voulais monter cette tragédie avec de nombreux journalistes sur le plateau surtout pour la scène 2 de l'acte I, la déclaration de guerre. Je voulais m'inspirer d'un évènement en Irak lorsque Saddam Hussein a reçu la coalition avec les journalistes. Mais il fallait la monter ici et maintenant. Nous sommes alors partis du postulat que Racine est un auteur du XXIe siècle.

Dans la tragédie antique, dans Euripide par exemple, tout est relatif aux dieux, l'interaction est verticale. Racine a montré que ce n'est plus une question de verticalité, c'est une question de culture, d'histoire de famille, de confident, de personne. Cela dépend des hommes et non des dieux.

Dans notre monde actuel, la verticalité n'existe plus, nous avons une « verticalité virtuelle » avec les outils : tout est vu, tout est su, l'intime n'existe plus, il passe par un SMS ! En poussant le raisonnement, les confidents, de nos jours, sont devenus les réseaux sociaux.

Nous avons voulu, dès le départ, que les images soient fortes pour que cela ne soit plus une légende.

La tragédie parle de notre monde, nous avons la coalition occidentale et orientale à travers l'Epire (l'orient) et la Grèce, et c'est terrifiant car en fait nous n'avons pas évolué d'un iota.

JS : Pourquoi utilisé l'arabe littéraire pour les conversations entre Pyrrhus et Andromaque ?

KF : Dans Racine, ces personnages issus de pays différents (la Grece, l'Epire, Troie...) parlent tous la même langue : l'alexandrin, la langue de la diplomatie occidentale, l’équivalent de l'anglais aujourd'hui. Du coup, la langue mère de Pyrrhus et d'Andromaque, est l'arabe des gens du pouvoir donc l'arabe littéraire. Cela nous a semblé intéressant que Pyrrhus et Andromaque puissent interagir avec la langue de leur ancêtres.

J'ai voulu parler de l'humanité de Pyrrhus et je l'ai placé au centre de l'histoire, car c'est le personnage avec le plus de possibilités de mouvements dans l'espace. Les autres personnages sont figés.

JS : Pourquoi avoir choisi ce titre ?

KF : 10-43 c'est le temps de Planck. Après le Big Bang, dès ce temps écoulé, l'univers a été régi par les règles comme la loi de la gravité par exemple, la règle ici c'est l'histoire de la guerre de Troie. Ces êtres sont pris par les contraintes de l'histoire et ne peuvent sans sortir.

JS : Pourquoi Astyanax apparaît sur scène ?

KF : J'ai voulu mettre en scène Astyanax pour montrer que dans ce monde il n-y a pas de place pour l'enfance. A la fin de la tragédie, habillé en double de Pyrrhus, Astyanax, malgré le sang, écoute le discours de sa mère, il est le futur dictateur.

JS : Avez-vous d'autres projets ?

KF : Actuellement, je monte, à l'opéra du Rhin, la première adaptation mondiale de Quai Ouest de Bernard Marie Koltès dans une musique de Régis Campo dans une adaptation d'un livret que j'ai co-écrit avec Florence Doublet, la femme de Francois Koltès. La première mondiale est le 27 septembre à l'opéra du Rhin avec une distribution française. Puis, il y aura une reprise avec une distribution allemande à l'opéra de Nuremberg.

Ensuite, Je vais enseigner à l'UQAM (Canada) pendant deux mois à une cohorte de vingt jeunes comédiens de troisième année sur quatre auteurs francophones.


Interview avec Denis Lavant

Fasciné par Marcel Marceau, Denis Lavant prend, dés 13 ans, des cours de clown et pantomime. Après le conservatoire, il débute sa carrière au théâtre avec Hamlet et Le Marchand de Venise de Shakespeare, avant d’être révélé au cinéma par le cinéaste Léos Carax, qui lui confie le rôle masculin principal de Boy Meets Girl. Depuis il a enchaîné de nombreux rôles au théâtre, au cinéma et à la télévision.

Jocelyne Silvy : Vous avez tourné dans le voyage en occident de Tsai Ming-Liang l’année dernière ?

Denis Lavant : En effet, c'était une aventure particulière et j'ai été très heureux d'y participer. Dans le film, sélectionné à Berlin, Tsai Ming-Liang met en scène son acteur fétiche, Lee Kang-Sheng, en moine bouddhiste qu'il met dans un cérémonial de marche dans les lieux publics. Mon personnage Dragon emboîtait le pas du moine dans des quartiers très animés de Marseille, au milieu des maraîchers et des voitures.

JS :Vous apparaissez ensuite dans Le mystère des jonquilles de jean-Pierre Mocky

DL :C'est une expérience très courte (quelques jours), le film entier a été tourné en dix jours. J'ai été ravi de tourner avec Jean-Pierre Mocky, qui joue dedans, c'est une personnalité étonnante.

JS : Vous jouez dans Graziella de Medhi Charef qui n'est pas encore sorti

DL : C'est un long métrage, que j'ai fait cet automne, une fiction à pointe de caractère social. Le scénario et les rapports de jeu m'ont beaucoup intéressé. Les personnages sont très réalistes, un homme et une femme (interprétée par la comédienne Rosie de Palma), originaires de la même ville, sortent chacun de prison pour un meurtre. Elle a tué son père qui était dans une relation incestueuse et lui le patron de sa femme qui la harcelait sexuellement. En réinsertion d'une longue peine de vingt ans, ils travaillent dans un collège de la ville pour des petits travaux de bricolage avant la rentrée. Ils se retrouvent face à l'hostilité de la ville. C'est une histoire d'amour de grande sobriété.

JS : Vous apparaissez dans Ich und Kaminsky de wolfgang Becker

DL : Dans ce film du réalisateur allemand Wolfgang Becker, connu pour Good Bye Lenin !, sortie il y a une dizaine d'année, j'interprète Karl Ludwig, une allégorie de la mort, pour lequel, j'ai dû apprendre l'allemand. Kaminsky, peintre âgé, connaît la renommée tardivement lorsqu'il devient aveugle. Un jeune journaliste arriviste, joué par un comédien allemand et espagnol Daniel Brühl, désire écrire une bibliographie du peintre. Ils partent ensemble sur les routes pour retrouver l'amour perdu de kaminsky. C'est un peu un road movie. Leur rencontre va humaniser ces deux personnes peu sympathiques.

JS : Dans quelles circonstances avez vous rencontré Kristian Frédric ?

DL : C'était en 2000, pour un spectacle réalisé à partir d'un texte de Bernard Marie Koltès La Nuit juste avant les forêts, qui s'est produit pendant trois ans en France, en Pologne, en République Tchèque et au Canada. C'est un long monologue, un personnage qui en interpelle un autre et qui lui parle. La mise en scène est très belle. Dix ans après, Kristian est venu me voir pour que j'interprète Pyrrhus, et c'est un vrai plaisir de le jouer.

JS : Quels sont vos projets ?

DL : J'en ai un premier avec Stan Neumann avec qui j'ai déjà tourné l’œil de l'astronome en 2012, fiction sur l'astronome Johannes Kepler. Ce documentaliste projette de réaliser une adaptation d' Austerlitz de Sebald. Le film, très narratif, il y a peu de rapport de jeu, est présenté sous forme documentaire. Austerlitz, que j'interprète, raconte des histoires sur l'architecture. C'est la rencontre entre ce personnage et l’écrivain (que l'on ne voit pas) dans la gare d’Anvers en Belgique. Le tournage se fait en avril.

J'ai également un second projet de film avec Emmanuel Bourdieu sur Louis-Ferdinand Céline. Le scénario portera sur son exil au Danemark avec sa femme lors de sa rencontre avec un écrivain juif américain désirant réaliser un livre biographique.

Cela s'inscrit dans la continuité d'une pièce sur cet auteur, Faire danser les alligators sur la flûte de pan, que je joue depuis trois ans avec Ivan Morane. Elle porte sur sa correspondance littéraire des années 30, de Voyage au bout de la nuit, à sa mort en 61. Les prochaines représentations sont prévues au festival d'Avignon cet été du 5 au 28 juillet 2014.


Pour plus d'informations

http://www.andromaque1043.com