Aux frontières du jazz à Carthage

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Le pétillant festival « Jazz à Carthage » entame sa 9e année avec enthousiasme : annoncée par son directeur Mourad Mathari comme une édition novatrice, diversifiée et paritaire (10 artistes féminines et 10 artistes masculins !), elle semble tenir ses promesses. L’ancienne cité punique est ainsi une nouvelle fois1 le siège de courants musicaux cosmopolites que n’aurait pas reniés Euterpe2. Après une escapade au Café des Nattes3 dans la jolie bourgade de Sidi Bou Saïd, il est temps de rejoindre le Thalasso Resort de Carthage pour le début des festivités.

 

 

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Les 3 premiers soirs du festival « Jazz à Carthage »

En guise de prélude, il revient à la guitariste classique Anna Vidovic d’ouvrir le festival en douceur… mais assurance. Cette jeune virtuose croate couronnée d’une myriade de prix égrène un chapelet de notes sur sa guitare, balayant un répertoire copieusement hispanophone, sans oublier quelques titres populaires, comme un Beatles murmuré à l’unisson dans la salle. Anna Vidodic nous offre un moment de virtuosité non galvaudé et gagne ses lettres de noblesse dans la lignée des grands interprètes. (Ayons une pensée émue pour Paco de Lucia qui vient de s’éteindre au Mexique). Sa partition, livrée avec sensualité, manque toutefois de respiration et de fantaisie. La bonne élève gagnerait peut-être à dialoguer avec d’autres instrumentistes…

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La chanteuse Iyeoka Ivie Okoawo (prononcez ee-yo-kah !) assure la 2e partie de soirée. Avec un nom nigérian qui signifie « je veux être respectée », tout prédestinait cette artiste américaine à embrasser une carrière militante : poésie, slam et pédagogie4 ont jalonné son parcours qui l’amène aujourd’hui dans les festivals internationaux pour prêcher une parole pro-révolutionnaire qui résonne d’un écho tout particulier dans ce pays récemment secoué par une sérieuse crise politique. Le public tunisien enthousiaste connait les titres phares de son album Say Yes comme le mélodieux Simply Falling, au refrain inspiré du légendaire Carlos Santana. Passant du spoken word aux mélodies jazz et aux rythmes reggae ou soul, Iyeoka semble heureuse de communiquer sa belle énergie et rayonne d’une générosité palpable qui fait mouche. Une fleur portée à l’oreille façon tahitienne et ses jupons chamarrés tourbillonnant achèveraient de nous conquérir si la réverb exacerbée sur le micro chant n’avait raison de sa justesse.

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Assurant la première partie du deuxième soir, le joueur de Oud tunisien, Abderraouf Ouertani, se présente en quartet multiculturel : la pianiste coréenne Daum Jung, le saxophoniste français Benoît Meynier et le percussionniste palestinien Yousef Zayed. Une musique entre transe et méditation, qui n’a pas peur des silences. Une musique qui invite au voyage, entre tonalités modales (Oud) et tonales (piano) créant des ponts entre la musique orientale et le jazz. Abderraouf est un peu chez lui sur cette scène carthaginoise ; L’hommage rendu au « baba » (Abderraouf, mon père et la mer) est l’occasion d’un dialogue planant avec son amie pianiste. Un pur moment de grâce offert par son jeu aérien qui flirte avec Satie et Keith Jarret dans un même solo. D’autres morceaux – qui ne figurent pas dans l’album autoproduit Contes d’un misérable luth – permettent au saxophoniste soprane de briller dans une improvisation syncopée soutenue tandis que Yousef éblouit le public dans De Versailles à Gaza, sur un solo au tambourin si époustouflant qu’il remplacerait haut la main une section rythmique à lui tout seul…

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Du haut de ses 27 ans, la chanteuse soul Alex Hepburn est la guest star de ce début de festival, attendue par ses fans venus nombreux l’applaudir. La jolie môme londonienne est pourtant ma déception. Doit-on l’imputer à sa régie son qui confond puissance et volume ? Il n’en reste pas moins, l’auteure-compositrice autodidacte aux 17 millions de vues sur Youtube avec Under a expédié son tour de chant, faute de s’entendre avec son ingénieur et de s’entendre tout court. Il faut admettre que, malgré la contrariété qui la gagne, sa justesse et l’impressionnant grain de sa voix à la Janis Joplin sont au rendez-vous. De même, elle ne tombe pas dans le piège des chanteuses qui forcent sur les cordes vocales alors qu’elle en a à revendre. Soutenue par deux choristes groovy et des musiciens efficaces aux accents hendrixiens, elle finit par enchaîner de bonne grâce les tubes mâtinés de blues de son dernier album Together alone … et son public ne s’en plaint pas !

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Belle surprise de ce festival, la jeune pousse Nina Attal, guitare à la main, est entourée d’une formation blues-funky tout aussi fraîche. La scène est manifestement sa maison (sans compter ses racines tunisiennes) et tous les ingrédients y sont pour un show digne des grands du rhythm & blues. A coups de riffs et de solos de guitare, elle enchaîne les morceaux avec une énergie maitrisée de rockeuse et un aplomb impressionnant. Son jeu permanent avec les 7 musiciens (piano, guitare, basse, section rythmique et cuivres) invite à la suivre dans un tempo d’enfer. Tout comme elle ne lâche pas d’un pouce son public avec sa superbe diction (assez rare dans ce style pour le signaler !) et une voix bien placée qui déchire - pour reprendre la formule consacrée. Bref, la frêle chanteuse a un talent en béton, mais sans prétention. Si le répertoire de ce joyeux divertissement n’est pas nouveau entre blues, soul et funk, elle a le mérite d’éviter les reprises. Elle joue des thèmes qui balancent bien (tout comme ses hanches), composés avec son compagnon musicien arrangeur Philippe Devin. Chapeau à l’artiste qui vient de souffler ses 21 printemps et souhaitons que son Run away se transforme en come back.

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La prestation électrique de Nina exigeait une challengeuse de taille. C’est la chanteuse franco-camerounaise Sandra Nkaké qui relève le défi avec brio en deuxième partie de soirée. Cette artiste iconoclaste nous embarque vers des contrées musicales sans frontières. En union libre avec ses excellents musiciens, elle déroule une partition aux textures sonores subtiles où les rythmes binaires, jazz et latin accompagnent des paroles existentielles. Il faut écouter Sandra avec sa voix de velours (voisine de Mavis Staples), puissante et lyrique mais il faut aussi la voir ! Elle a de la superbe comme dirait Benjamin Biolay. La grâce d’une Grace Jones, sans maniérisme. Habillée sobrement d’un costume noir, cette griotte aux multiples talents (comédienne, danseuse) déploie sur scène une gestuelle élégante, énergique et non stéréotypée qui accompagne les mots du cœur et de l’esprit… délivrée en osmose avec son complice, le flutiste Jî Drû, qui se transforme au fil du concert en farfadet pour une série de scats psychédéliques. Très cinématographique (merci aux jeux de lumière !), leur prestation classieuse et inventive est à l’image de l’album Nothing for granted, sorti chez l’audacieux label Jazz village. L’incantatoire Like a buffalo met le public en émoi, Only get control nous plonge dans un univers orwellien tandis que leur tube Happy installe définitivement le black feeling qui gagne la salle, debout devant une toute dernière improvisation a cappella, manière de se quitter en douceur…

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Les concerts se déroulent dans la Salle 1 du Thalasso Resort - Carthage, Route touristique de Gammarth.

 

Aurèle M


1 Le festival de la Médina métissé, se tient à Tunis tous les étés.

2 En témoignent les prodigieuses mosaïques du musée du Bardo où l’on peut admirer la muse de la musique qui a pour emblème la flûte.

3 Célèbre Café de Sidi Bou Saïd que fréquentait l’intelligentsia française (Simone de Beauvoir, André Gide, Paul Klee, Colette…). Installés sur des nattes multicolores, on peut y boire un thé à la menthe au miel et aux pignons, fumer la chicha ou bien, à l’instar de Michel Foucault, jouer aux dames !

4 Iyeoka est membre de TED Fellows, un programme qui valorise et soutient le travail d’individus iconoclastes, porteurs de projets bénéfiques pour le monde.