Eric Andreatta : Décoffrage

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Le Centre International d’Art Contemporain Château de Carros présente du 15 mars au 15 juin 2014 une exposition d’Eric Andreatta intitulée « Décoffrage ». La publication qui accompagne cette exposition est plus proche d’un compte-rendu d’atelier que d’un catalogue d’exposition et traduit davantage le souci du mouvement que de l’état abouti.

Eric Mangion ouvre cette brochure bien illustrée d’une préface claire et efficace que l’auteur et le CIAC nous ont permis d’ici reproduire.

 

M.A.

Exposition

Pièces immédiates

Dans un film réalisé par Muriel Anssens en 1993 à l’occasion d’une exposition au MAMAC (Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain) de Nice, on voit Eric Andreatta régler en plein musée des combustions d’alcool à brûler fixées à une demi-douzaine de sculptures verticales. Plus loin une corde se consume d’elle-même provoquant un effet d’entropie, un goutte-à-goutte d’eau salée perfore une plaque de cuivre chauffée à blanc, tandis que de l’eau coule de manière sinueuse (afin d’éviter un point de chaleur) sur un HPN posé à la verticale. Presque vingt ans plus tard, en 2010, Andreatta installe près de 2500 verres emplis jusqu’à ras bord sur plusieurs tables en plein cœur de la Chapelle de la Miséricorde à Vallauris. Les tables sont mises à niveau avec des livres de philosophie dont les pages sont arrachées en fonction des variations du sol. Hormis l’effet d’optique et l’effet miroir qui se conjuguent (grâce aux reflets provoqués par les verres et à la mise en place d’un éclairage spécifique) dans l’espace baroque de cette église désacralisée, c’est surtout la tension qui prédomine. Comment peut-on ajuster tous ces verres ensemble, par quel équilibre peuvent-ils tenir et vont-ils résister au temps de l’exposition ? En 2012 enfin, à la galerie Helenbeck (Nice), c’est une autre tension qui prédomine, celle d’une plaque de verre légèrement teintée de Blanc d’Espagne reliée par une cordelette à un madrier en bois posé sur le sol. Là aussi l’effet est saisissant. On se demande également comment la plaque va résister à l’épreuve de l’exposition.

Bien sûr on ne peut pas résumer tout le travail d’Eric Andreatta par cette seule mise en scène de la tension. Mais on y trouve les bases d’un vocabulaire formel qui confronte des matériaux, des objets, des forces et des énergies qui a priori n’ont rien à voir ensemble, sauf de se retrouver au cœur d’une expérience artistique singulière. Il faut dire qu’Eric Andreatta n’est pas un artiste comme les autres. Il ne sort d’aucune école d’art, ni d’une quelconque formation artistique traditionnelle. Très jeune il bosse dans des ateliers de mécanique automobile, le soir à Antibes, pour gagner un peu d’argent de poche, pour échapper à un destin auquel il n’a pas envie d’appartenir. Il se sent bien quand il bricole, dans ce temps passé à réparer, mais aussi à inventer. C’est justement en inventant des objets hybrides qu’il se fait remarquer et commence à exposer dans les années 1980. Pendant ce temps il échange un hébergement contre la réfection entière de la maison d’un ami dans la colline de Golfe-Juan. Puis des années plus tard, il construit lui-même sa propre maison sur près de 150 m² à Vallauris. Il faut l’avoir visitée pour comprendre l’ampleur du chantier. Et pourtant ce n’est ni le Palais du Facteur Cheval, ni le panthéon d’un mégalomane chargé de désirs de grandeur. Tout ici est ingéniosité et bon sens. Point de rêves surréalistes ou de délires psychotiques. Andreatta ne fabrique pas de l’art brut, et encore moins des installations emberlificotées qui séduisent les touristes sur les bords de route. Il se contente d’équilibre et de justesse avec trois fois rien d’éléments.

Sa maison familiale est aussi son atelier, situé dans une sorte de sous-sol ouvert sur la nature. C’est là qu’il stocke des objets par centaines, récupérés ici ou là, la plupart du temps dans des déchetteries publiques. Il récupère ce que le monde rejette, des objets déclassés de la consommation courante qui ont tous connu un premier usage domestique. Les choses s’accumulent. Et pourtant, son atelier est loin d’être un capharnaüm, juste un lieu de stockage et de production. Rien n’est vraiment compulsif dans la manière de classer les objets récupérés. On sent tout simplement que chacun d’entre eux attend un nouveau destin, l’idée qui leur permettra de se lier à d’autres objets également en attente. Eric Andreatta est, selon la célèbre expression de Jean-François Lyotard un artiste « transformateur » (entendu par le philosophe comme celui qui exerce une inversion du regard tout en inventant des procédures de modification de la matière). Une porte de frigidaire devient un monochrome blanc sur lequel il appose des bandes magnétiques afin de perturber la planéité de la surface (Pose Magnétique, 2000). Une dalle en béton perd de sa lourdeur en décollant légèrement du sol grâce à quatre chaussures de chantier qui lui servent de portants (Béton sur chaussures, 2011). Des objets ménagers (cafetière, fer à repasser, aspirateur, etc.) deviennent des véhicules virevoltants grâce à des explosifs activés pour une chorégraphie campagnarde (Introduction à l’heure du pétard, 1995). Aucun système complexe n’est imposé, aucune cuisine technique n’est mise au jour. Le grand mérite d’Andreatta est de ne pas tomber dans le piège du bricoleur qui veut à tout prix étaler son savoir-faire. Il ne joue pas non plus à l’ingénieur, inventeur de pseudo bidouillages scientifiques. Car l’art du bricolage peut très vite tomber dans sa propre posture, dans un registre autoréférentiel étouffé par sa musique interne, sans aller plus loin que la bonne idée ou la bonne invention. La poésie des matériaux d’Andreatta ne se situe donc pas dans la machine débordante, ni dans la productivité de signes ou de symboles technologiques, mais dans la pratique courante, dans le geste simple, le trait d’esprit formel. C’est le witz du self made man, aller à l’essentiel et à l’essence des choses tout en jouant avec les glissements de sens et de formes.

Exposition

La machine produit son image

C’est ainsi que pour son exposition au Château de Carros, Eric Andreatta a souhaité proposer au public un parcours tenu par l’exigence du geste. Une caisse de spectacle - un flight case - ouverte vers l’intérieur trône dès l’entrée du bâtiment. Cet objet incongru induit une proposition de déambulation par sa seule mise en exergue au point de départ. S’ensuivent deux images, celle de la structure intérieure d’une ampoule aux motifs irisés (la machine produit son image), puis celle de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris projetée sur son double, telle une sorte de mise en abîme dans laquelle un pli apparaît. Dans les deux cas l’illusion est parfaite. Quelle est la nature originelle de l’image, son statut ? Pour la suite du parcours (sur une dizaine de salles au total), l’artiste a modifié quelque peu l’architecture des salles du château en construisant des cloisons, perturbant ainsi le sens de la circulation traditionnelle des visiteurs. On y découvre une projection de lumière sur du blanc d’Espagne, une barre de fer tendue sur un carreau de verre, de la poussière traversée par un rayon laser, une table renversée et recouverte de deux fauteuils en vis-à-vis, deux rangées de chaises en aluminium serties dos-à-dos, des tôles galvanisées servant de socle, et enfin des cigarettes dansantes. Rien n’est alambiqué. Il parle lui-même de « pièces immédiates ». Néanmoins, il a lui a fallu quinze mois pour concevoir cette exposition, véritable temps de maturation pour évacuer le gras de la friture, ne garder que ces gestes purs pour les 600 m² de surface d’exposition. Tout ou presque a été produit pour l’occasion. Le titre Décoffrage, renvoie à un jeu de mots quasi lacanien que l’on pourrait interpréter comme le reflet de la nature même de l’artiste (selon l’expression « brut de décoffrage »), comme un protocole traditionnel de chantier, mais aussi comme la métaphore du geste de retrait du coffre, du moule qui enserre la matière. On dit toujours que c’est au moment du décoffrage que le contenu du bâtiment se révèle.

Mais ce qui est le plus frappant dans l’œuvre d’Eric Andreatta n’est pas tant l’exercice de la tension, ni l’essence du geste et de la forme, mais l’expérience même de son travail. S’il a pris le temps d’apprendre l’art dans les livres, puis d’aller visiter des expositions, son vocabulaire n’appartient à aucun registre référencé, et cela fait du bien à percevoir et à entendre. Tout autant qu’il ne sur-joue pas le statut du bricoleur malicieux, il n’a pas gommé sa personnalité géo-chercheuse. Il fait partie de ces artistes - dont la lignée est infinie - qui vivent l’art comme une expérience de (et dans) la vie, ces fameux « génies sans talent » évoqués par Robert Filliou pour qui manipuler un bouche-évier, remuer des planches de mélèze ou ramasser des feuilles de papier au sol peut engendrer l’amorce d’un geste artistique. Nul besoin de théorie pour comprendre qu’il s’agit là d’une enfance de l’art toujours revisitée. Une enfance qui, loin d’être puérile, livre le plus sérieux de la création en la ramenant à ce qu’elle est vraiment : un territoire de créativité dans lequel les artistes inventent des mondes qui leur sont propres, des idiosyncrasies. Ce n’est pas pour rien qu’Eric Andreatta a choisi de produire son catalogue d’exposition sous le même principe éditorial que le journal de la commune. Il ne souhaitait pas une publication autonome, coupée du monde. C’est d’ailleurs dans ce monde qu’il va partir l’été prochain avec deux jeunes compagnons parcourir les routes de France avec des mobylettes récupérées dans un stock de La Poste. Ces dernières seront équipées de longues craies qui traineront au sol durant tout le long du parcours. Les routes goudronnées de France serviront ainsi de toiles. C’est con comme la lune, peut-être absurde, mais tellement métaphysique. Tirer un trait, tel est le titre suggéré par Andreatta pour cette aventure estivale qui s’annonce comme un long périple sous le signe du dessein et de l’effacement à la fois. La disparition de la craie et ces longues lignes tracées le long des kilomètres parcourus forment tout un état. Le geste parfait !


Eric Mangion

Directeur du centre d’art de la Villa Arson,

Nice, février 2014