Claude Gagean – Ne crânez plus

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Né à Marseille en 1936, Claude Gagean préfère, adolescent déjà, s’adonner au dessin plutôt que de vaquer aux mêmes occupations que les garçons de son âge. Cette pratique, qu’il considère alors aussi nécessaire qu’inutile, lui confère une attitude qu’il définit comme ambiguë, l’isolant « du monde social normal et du milieu artistique abouti ».

Une position qu’il entretient tout au long de sa vie, flottant entre le refus d’adopter les conventions auxquelles l’artiste est soumis (exposer, vendre, conserver ses oeuvres) et un besoin de production permanent. Aucune visée sociale, aucun destin artistique : l’artiste a toujours détesté le milieu artistique et ses prétentions tout comme le monde culturel et ses jalousies. Sans brouhaha, sans applaudissements, évitant le tapage des vernissages, Gagean, dont l’image est proche de l’artiste solitaire, prône un art silencieux, économique, économe, manuel et modeste. À l’ère de la technologie et de la technicité, l’artiste reste proche des choses qui sont faites à la main.

 

exposition

Gagean commence à peindre dans les années 60 avec une période dite «instinctive » inspirée de Klee et Léger, faite de paysages géométrisés et d’architectures stylisées. Vient ensuite, entre 1960 et 1980 une production plus géométrique et abstraite, faite de sculptures, de peintures et de multiples objets. Au fur et à mesure que les années passent, les recherches s’entrelacent. Au départ, les oeuvres sont franchement abstraites, puis l’acceptation de la figure apparaît de plus en plus, mais jamais de façon totale. Apparaissent ensuite les constellations et marines soit des noirs et des bleus ; puis des polychromies qui, faites de taches gestuelles, explorent des séries de fleurs et de feuilles, des murs de mains et des sols de crânes. D’abord sous influence minimale et géométrique, sa peinture a su traverser les styles et les époques, de l’abstraction au décoratif.

L’artiste a toujours multiplié les expérimentations et définit la peinture comme « quelque chose jouant sans cesse entre matérialité et virtualité, entre présence et figuration, refusant toujours de basculer définitivement dans l’une ou l’autre. Avec cependant une inclinaison (coupable ?) plus forte vers l’objet, un goût pour l’immédiateté et seulement une éventuelle suggestion de représentation, toujours avec le plus d’ambiguïté possible.

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Si plusieurs périodes caractérisent son travail, des leitmotivs ont su s’imposer, tels que la planéité, l’utilisation de la répétition, le all-over (dit aussi le « plein champ »), le refus de la narration aussi bien que de la pure abstraction, la recherche d’une unité (autant dans le minimalisme que dans l’accumulation) pour finalement aboutir à une peinture objet, une peinture relief ou une peinture assemblage. Il ne faut pas oublier les origines et références culturelles nombreuses qui caractérisent le travail de l’artiste : Dubuffet pour la parole, Van Gogh et Monet pour la couleur, Matisse et Kelly pour le dessin, Klee, Léger et Albers pour la géométrie, Schwitters et Motherwell pour le collage, Tapiès et Dubuffet pour la matière, Reinhardt pour les noirs, Manzoni et Ryman pour les blancs, Twombly pour l’écriture, Matisse, Dufy, Viallat et la pattern painting pour le décoratif. Le refus de la signature, de la datation ajoute à la singularité du peintre : un refus au risque de l’anonymat mais au profit de la présence du tableau pour lui-même et comme objet indépendant. Le travail artistique de Claude Gagean est un art de matières, d’empreintes, systématiquement sur des oppositions et sur des contradictions. Opposition par exemple entre dessin géométrique et matière brute informe ou entre tons flashy et couleurs de terres. L’exposition Ne crânez plus, offre au public l’occasion de découvrir une série d’œuvres réalisées entre 2010 et 2013. Ces oeuvres sont synonymes de rupture, de véritable transgression. Elles montrent le surgissement d’une vraie figure jusqu’alors interdite et aujourd’hui incontournable, impossible à cacher. Les crânes sont toujours accompagnés de collages, d’assemblages, de tissus floraux ou de tapisseries à fleurs. Ils sont des figures expressives, parfois expressionnistes. Si la grille est toujours omniprésente dans ses travaux, l’artiste y ajoute un canevas ornemental fait de papier journal, de photos de magazines, de papier peint, de papiers d’emballage, de serviettes en papier ou de tissus à fleurs.

Claude Gagean expose peu, voir quasiment jamais. Il a bâti son art sur plus de cinquante ans, oscillant entre disparités, mélanges, emprunts, citations, collages, assemblages, séries, patchworks, et répétitions. Avec Ne crânez plus, l’artiste se tient du côté des vanités, avec toujours cette idée inhérente à son travail,la notion de palimpseste.


Anaïs ROESZ

Exposition Claude Gagean – Ne crânez plus, Le Couloir Zone d’art 2 rue du Rhin Napoléon, Strasbourg, du 29 mars au 13 avril 2014.