De l'art à la pensée politique, Entretien de Marek Halter par Silvia Valensi

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La Shoa et l'Europe

Silvia Valensi : Êtes-vous un enfant de la Shoah et de l’Europe ?

Marek Halter : Oui, de l’un et de l’autre. Car c'est l'Europe qui a enfanté la Shoah. Entre tous les génocides, la Shoah a la particularité d'avoir été conçue et exécutée par l'un des peuples les plus cultivés du monde... Le peuple de Goethe, de Schiller, de Haydn, de Bach... Comme quoi la culture n’est pas toujours le frein à la barbarie.

 

Je suis l’enfant de mon siècle. Je suis né au mauvais endroit, au mauvais moment : à Varsovie en 1936. Trois ans plus tard, j'ai connu les bombardements. Quatre ans plus tard, le Ghetto. Puis la fuite du côté de la Pologne, occupée par l'Armée rouge. Moscou sous les bombes. Le Kazakhstan. L'Ouzbékistan. Et, au sein d'une bande de voleurs, la découverte d'un talent que je ne me soupçonnais pas : le talent de conteur.

Alors, bien sûr, cette histoire a dû me marquer. Parce que l’on est tributaire de sa propre mémoire. Aussi je regarde forcément le monde différemment, je me sens interpellé par toutes les injustices, tous les massacres.

Marek Halter

Quand j’ai rencontré le chanteur Corneille, Tutsi du Rwanda qui a échappé de justesse au massacre des siens et qui a vu sa famille découpée en morceaux par les Hutus, je comprenais sa colère. Ce n’était pas un drame extérieur à ma vie, je ne ressentais pas de la sympathie à son égard mais de l’empathie. Oui, j’étais à sa place.

Et l’Europe ?

Je me suis fait une idée de l’Europe beaucoup plus tard, en France, quand je me suis mis à lire les Encyclopédistes, Victor Hugo, Stefan Zweig... Le plus beau livre sur l’Europe, me semble-t-il, c’est celui de Stéphane Zweig, Die Welt von Gestern, le Monde d'hier, Souvenirs d'un Européen. Contrairement à Victor Hugo, qui proposait déjà en son temps une structure pour l'Europe commune, Stefan Zweig, lui, rêvait, comme d'autres intellectuels, d'une Europe de la paix, qui saurait résister à la montée des nationalismes. Il n'avait pas tort. En fuite au Brésil, l'écrivain n'a pu qu'assister, impuissant, au massacre de millions d'hommes et de femmes, parmi lesquels plus de six millions de Juifs.

Quelle est votre conception européenne ? Quel est en réalité votre jugement sur sa construction, ses résultats ? Êtes-vous un européen convaincu ?

Nous avons réussi ce que la génération de Stefan Zweig n'a pas pu réaliser : la réconciliation entre les Allemands et les Français. Les deux Guerres mondiales auxquelles ils ont été mêlés ont coûté à l'Europe et au monde près de cent millions de morts.

Deux fautes graves, pourtant, ont été commises. D'abord, l'objectif. Car ce qui lie réellement les Européens entre eux c'est avant tout la culture et certaines valeurs qui, malheureusement, n'ont pas toujours été respectées au cours de l'Histoire. Un jour, devant moi, Jean Monnet, l'un des Pères de l'Europe et Président de la Communauté européenne du Charbon et de l'Acier (CECA), a affirmé que si c'était à refaire, il commencerait par la culture.

La seconde faute, dont je me suis entretenu avec le Président Jacques Chirac, c'est d'avoir élargi l'Europe à vingt-sept pays en trop peu de temps. On n'ouvre pas la porte à un si grand nombre d'invités tant que la maison n'est pas encore terminée.

Telle quelle, cette Europe multiple, aux systèmes politiques hétérogènes et où règnent tant d'inégalités économiques, est ingérable.

Voulez-vous dire que l’éducation européenne n’a pas été suffisamment faîte ?

En effet, s'il s'agissait seulement de l'économie, les six pays d'origine, ou au maximum les quinze pays qui ont fait l'Europe à ses débuts auraient suffi à bâtir une force commune. Mais l'Europe est avant tout culturelle. Dans ce cas, elle ne pourrait exister et prétendre à devenir l'égale des États-Unis ou de la Chine, sans la Russie. Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, Tchaïkovski, Prokofiev, Diaghilev, Malevitch et Kandinsky font autant partie de cette Europe que nous. Or, tout cela n'a jamais été dit, ou pas suffisamment.

Vous semblez perplexe…

Oui. Pour certains pays, au début, sur le plan économique, leur adhésion à l’Europe a été une bénédiction. Mais sans politique économique, sans stratégie commune, cela ne pouvait pas fonctionner à long terme. D'un pays à l'autre, la fiscalité ou les avantages sociaux varient. Nous payons aujourd’hui le manque de courage de nos dirigeants d'hier.

Vous restez quand même vigilant face à l’évolution de l’Europe ?

Aujourd'hui, face à la crise qui secoue le monde capitaliste, ce que l'Europe a en commun c'est la montée du racisme, de l'antisémitisme et de l'intolérance. Normal : quand les choses vont mal, on cherche un bouc émissaire.

De l'art à la pensée politique

Vous avez bâti votre pensée politique sur le postulat de l’art, c’est un heureux paradoxe. Votre talent vous avait amené jusqu’en Argentine et au Brésil où vos œuvres étaient dans les musées...

L'art permet à certains de se faire remarquer, de sortir du lot. La renommée peut être utile au combat politique. Goya est devenu le symbole de la lutte contre l'occupation française en Espagne et la colombe de Picasso celui du mouvement de la paix.

Je ne pense pas que l'homme soit déterminé à faire une chose ou une autre. Je crois en revanche qu'il y a des hommes et des femmes qui ont l'impression d'avoir quelque chose à dire. Certains d'entre eux ont la chance de trouver le moyen de l'exprimer.

Je suis arrivé en France à l'âge de quatorze ans. Je ne parlais pas la langue. À quinze ou seize ans, alors que j’avais des difficultés à apprendre le français en même temps que la liberté, j’ai rencontré le mime Marceau. Il m'a initié à la pantomime et à la langue.

L’art vous a-t-il aidé à exprimer votre liberté de pensée ?

C’est drôle de penser que c'est le mime Marceau qui m’a appris mes premiers mots de français ! Ce n'est qu'après que j’ai découvert l’art. J'ai été impressionné par le tableau de Paolo Uccello, La Bataille de San Romano, qui se trouve au Louvre. On y voit plus de lances que de personnages, plus de pieds que d’hommes. Ce qui importait à Uccello, c’était le rythme, non la réalité. Un tableau déjà si moderne ! Je dirais même le premier tableau d’art moderne. Comme je n’étais jamais allé à l’école, je me suis inscrit à l’École des Beaux Art de Paris. J’ai commencé à peindre. Par chance, mon travail a été reconnu. Il a été récompensé par des prix. C’est ainsi que j’ai été invité en Argentine et au Brésil. J’ai vécu de ma peinture jusqu’en 1976, date de la publication de mon premier livre Le fou et les rois. Je pense que l'amitié avec Pierre Viansson-Ponté, alors rédacteur en chef du Monde, a changé mon destin. Un jour il m'a dit « tu as déjà écrit des articles, écris ta vie, tu as une histoire magnifique à raconter ». Avec son épouse Jeannine, ils m'ont aidé à publier mon texte. Ce fut mon premier livre et un grand succès. Il a même obtenu le prestigieux prix Aujourd’hui*.

*Le Prix Aujourd’hui est décerné depuis 1962, il récompense un ouvrage politique ou historique sur la période contemporaine. Son jury est composé de grands journalistes.

 Marek Halter

Vous avez arrêté la peinture alors…

Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas mener ces deux activités en même temps et à un même niveau. Victor Hugo faisait de très jolis dessins mais il n’est pas devenu peintre pour autant... Quant à Picasso, il a écrit une pièce de théâtre, qui fut même montée, mais il resta peintre. À l’époque, ma femme Clara était écrivain. Aussi lorsque je suis devenu écrivain, nous avons interverti nos moyens d'expression et elle est devenue peintre…

Au fond, l’art vous a conduit à la pensée politique...

Non, je ne pense pas. L'art mène à l'art. En revanche, si l'on est reconnu, l'art peut être un porte-voix. L'art, quelque soit son mode d’expression, vous donne un certain pouvoir, surtout si vous avez du succès. Votre renommée vous permet de prendre position en faveur des persécutés, des dissidents, des prisonniers... De vous dresser contre les injustices. Vous pouvez alors téléphoner à un ministre et intercéder en faveur d'une cause qui vous tient à cœur.

À travers l’opportunité de ces rencontres que vouliez-vous leur dire ?

Je voulais partager mes préoccupations : la montée du racisme, de l’antisémitisme, la prolifération des guerres à travers le monde…

L’art était pour vous une arme ?

Il est évident que si j’avais été un illustre inconnu, je n’aurais pas pu lancer la campagne pour les dissidents et la démocratie en Russie, Soljenitsyne, Sakharov, Zinoviev, Boukovski... Je n'aurais pas pu promouvoir le mouvement SOS Racisme, ni celui de Ni Putes ni Soumises. Je n'aurais pas pu non plus promouvoir le dialogue entre Israéliens et Palestiniens. Alors oui, l’art m’a aidé dans mes combats.

Quelles ont été les motivations qui vous ont poussé à vous battre ?

Ma propre histoire. Quand on arrive à s'échapper du Ghetto de Varsovie, des bombardements à Moscou et de la famine en Ouzbékistan, on ne peut rester inactif, indifférent ou insensible aux cris des enfants qui appellent au secours. Je ne peux m'empêcher de m'identifier à ces gamins au ventre squelettique, gonflé par la faim, que nous montrent les journaux télévisés. Au début j'ai profité de ma condition d'acteur, de peintre... D’ailleurs quand je suis allé voir Ben Gourion, Nasser ou Golda Meir, j’étais encore peintre.

Les rencontres avec des personnalités politiques

Quelles sont les personnalités qui vous ont le plus impressionné ?

Incontestablement Golda Meir. Je l'ai connue tout jeune, en 1954 ou 1955 me semble-t-il. J'exposais mes œuvres au Musée d'Art de Haïfa. Le Maire de la ville m'a invité à l'accompagner à une réunion de la Direction de la Histadrout, la Centrale syndicale israélienne alors dirigée par Golda Meir. C'était à Tel-Aviv. Après son exposé, il y a eu un débat et j'ai pris la parole. À moitié en hébreu, à moitié en yiddish. Golda Meir était surprise de voir un jeune homme comme moi parler une langue qu'elle pensait disparue avec les morts de la Shoah. Je crois qu'elle était émue comme une mère et interpellée par mes idées sur le dialogue avec le monde arabe, qu'elle ne partageait à priori pas. Nous sommes devenus amis.

C'était une femme extrêmement forte.

Marek Halter

Qu’entendez-vous par une femme extrêmement forte ? Était-ce une héroïne ou une guerrière ?

Je me souviens de Golda Meir en tant que Premier ministre. Sur sa table, il n'y avait ni dossiers, ni notes. Elle prétendait qu'un homme ou une femme politique devait tout avoir en mémoire. « Si tu as besoin de notes, disait-elle, autant prendre ta retraite. Imagine qu'on te téléphone en pleine nuit pour t'annoncer le déclenchement d'une guerre, tu ne vas pas te mettre à chercher tes notes. Ou tu sais ce qu'il faut faire, ou tu ne sais pas. »

Une anecdote : c’était en 1969. On m'a proposé de rencontrer Arafat qui était à l’époque, comme Ben Laden plus tard, recherché par toutes les polices. Il avait participé à des attentats, à des détournements d’avions etc. N'étant pas Israélien, je considérai que je devais informer Golda Meir de cette rencontre : « Tu vas serrer cette main pleine de sang d'enfants juifs ? », s'est-elle écrié horrifiée. Moïse était bien allé voir Pharaon dont les mains étaient bien plus impures encore que celles d'Arafat, lui ai-je répondu. N'avait-il pas fait tuer tous les nouveaux nés juifs d’Égypte ? Déconcertée par mon argument, elle me répondit que je n’étais pas Moïse et que lui avait agi sur ordre de Dieu ! J'ai reconnu que Dieu ne m’avait pas parlé, mais que chaque individu avait une conscience. Qu'il fallait apprendre à dialoguer avec nos ennemis et que, si elle pouvait épargner la vie de quelques Juifs ou Palestiniens, ma rencontre avec Arafat valait la peine d'être tentée. À cet instant, Golda cessa de me parler. Je compris que je n’existais plus pour elle. Je suis rentré à l'hôtel, triste, déçu. À six heures du matin, la sonnerie du téléphone m'a réveillé. C'était Golda. « Vas-y ! », m'a-t-elle simplement dit. Je suis donc parti voir Arafat avec la bénédiction du Premier ministre de l’État d'Israël. Je me suis souvent demandé ce qu'il se serait passé si elle n'avait pas été une femme... Elle était vraiment très forte. Elle avait su combattre ses propres convictions.

Et Sharon qui vient de disparaître ?

Ce n'est pas le même personnage. Ariel Sharon était un guerrier. Un combattant. Mais, comme Golda Meir, il savait reconnaître le bien-fondé d'un point de vue contraire au sien. D'une action qui pouvait heurter ses propres convictions. Tout en rêvant d'un Grand Israël, il a forcé les Juifs à quitter Gaza pour restituer cette partie de la Palestine aux Palestiniens. Je pense qu'il en aurait fait de même avec certaines agglomérations en Cisjordanie. Il est mort trop tôt. C'est Yasser Arafat qui m'a dit un jour que pour que les Palestiniens fassent la paix avec les Israéliens, il fallait qu'ils aient à leur tête un Général. Les Juifs sont traumatisés. Seul un Général peut les rassurer quant à leur sécurité à l'avenir.

La civilisation des idoles

Quel est aujourd’hui le véritable danger politique ? Quelle est l’idéologie à combattre ? Sommes-nous entrés dans une civilisation des idoles ?

Pour les marxistes, l’idole est l’argent. Et son temple, Wall Street. Mais la démocratie capitaliste nous a permis de rester égaux devant nos droits fondamentaux, même si l'égalité reste, sur cette Terre, une notion plutôt relative.

L'homme ne peut vivre sans espoir. Nos parents, nos grands-parents, ont adhéré à des espoirs universels et laïcs : le socialisme, le communisme, le conservatisme, le fascisme, le libéralisme, autant d'idéologies qui ont sombré dans les camps d'extermination, au goulag ou sous les décombres d'Hiroshima...

Reste les religions, bien qu'elles n'ont pas su, jusqu'à ce jour, apprendre la tolérance. Aussi, dans sa forme extrémiste, toute religion devient un danger pour les autres. Elle se rapproche en ce sens des idéologies totalitaires. Nos lointains ancêtres en avaient compris le danger. Le Talmud dit que tout individu qui combat les idoles est juif.

Hier on tuait au nom d'Hitler, au nom de Staline. Aujourd'hui, on tue au nom de Dieu. En revoyant un vieux film de Milos Forman, Les Fantômes de Goya, dont l'histoire se situe au temps de l’Inquisition, je n'ai pu m’empêcher de penser à quel point ce film était effrayant d’actualité ! Les suicides collectifs qui se produisent aujourd’hui dans les sectes nous rappellent l’histoire du dieu Moloch qui exigeait les sacrifices d’enfants...

Le pouvoir de la littérature, le pouvoir des artistes, la liberté d'expression

Pensez-vous qu’en littérature, les écrits ont « le pouvoir de changer le monde » ?

Oui, la littérature participe à ce changement, mais pas directement. Un livre ne révolutionne pas le monde mais il prépare à la Révolution. Ainsi les poèmes de Mandelstam, lus sur les places publiques à l'époque de Staline.

Marek Halter

Êtes-vous très attentif aux discours politiques, à l’impact réel des mots ?

Je crois au pouvoir du verbe. Les mots, comme les grains tombés sur une terre fertile, poussent. S'ils portent la haine, nous serons envahis par la haine. Aussi nous devons être très attentifs aux discours politiques. Mais pas seulement. Cela dit, comme je l'ai précisé plus haut, seuls les mots peuvent combattre les mots. Aussi faut-il apprendre à parler avec son ennemi. La violence commence là où se termine la parole. Celui qui ne sait pas parler s'exprime par la force. Tant qu’on m’insulte, je suis reconnu. On n’insulte pas un fantôme. C'est quand on me répond par une salve de kalachnikov que je me trouve en danger.

D’où le danger qui réside dans la croyance des mots et par conséquent dans la formation des idéologies ?

Oui, en effet. Les gens ne se rendent pas compte qu'avant l'action, il y a la parole. Vous vous souvenez sans doute du très beau film de Hitchcock, La Corde ? Deux jeunes étudiants exécutent un meurtre totalement gratuit. Leur professeur est effaré. « C’est vous qui nous avez appris cela ! », prétendent-il. « Mais c'était de la philosophie ! », répond le professeur. Et les étudiants : « Vous êtes notre professeur ! »

La laïcité, la religion

La religion semble déterminer de plus en plus la politique de certains pays dans le monde. Mais quelle place accorde-t-on réellement à la laïcité ? Intégrera-t-elle un jour les pays du Moyen Orient ?

La laïcité n'est ni une idéologie ni une pensée anti-religieuse mais le simple principe de séparation entre l’État et les églises. La chrétienté et le judaïsme ont su s'adapter à cette formule. L'époque où les démocraties chrétiennes dirigeaient certains pays d'Europe est révolue. Ce qui n'empêche pas l’Église de prendre position sur tel ou tel sujet concernant la vie dans la Cité. Pour les Juifs, c'est encore plus simple : depuis l'exil à Babylone, ils suivent le principe « la loi de ton pays est ta loi ».

Il est vrai que l'islam, dont la pensée envahit tous les champs de la vie dans la Cité, privés ou publics, a quelques difficultés à s'adapter à cette volonté de laïcité. Cela viendra, je pense, et cela passera par les femmes. Grâce à leur émancipation. Je suis d'ailleurs en train d’écrire une trilogie sur les femmes de l'islam, dont le premier volume, Khadîdja paraîtra bientôt. Les deux autres volumes, Fatima et Aïcha, suivront.

Il y a une phrase que j’ai retenue parmi de nombreuses interviews concernant votre foi et votre identité : vous dîtes : « Je ne crois en rien ». Comment distinguez-vous alors la foi juive, la foi en Dieu et l’identité juive ?

Concernant les Juifs, on confond souvent trois notions distinctes : Juif, Israélien et israélite. L'Israélien est tout simplement citoyen de l’État d'Israël. Cela concerne aussi quelques centaines de chrétiens et plus d'un million de musulmans.

Le Juif est celui qui fait partie d'un peuple, le peuple juif. Il est vrai que depuis la haute Antiquité, c'est un peuple dispersé. Néanmoins, il a su garder, à travers l'Histoire, sa culture et ses traditions, même si elles se sont perpétuées à travers différentes langues : l'hébreu, l'araméen, le babylonien, le grec, le judéo-arabe, le judéo-espagnol, le yiddish... Tout cela a forgé au cours des siècles ce que nous appelons l'identité juive.

L'israélite en revanche désigne le Juif religieux, pratiquant. Car, le peuple juif, comme tous les peuples, se compose de religieux, de laïcs, d'agnostiques...

Saint Paul, ou Saul de Tarse, a bien distingué les Juifs de ceux que l'on appellera plus tard les chrétiens. Les Juifs, dit-il, ont la Loi, les chrétiens la foi.

Bien sûr, les Juifs ont aussi la foi, mais la foi dans la Loi. C'est l'une des raison pour laquelle je me suis choisi Juif. Devant la Loi, nous sommes tous égaux. Pauvres ou riches, puissants ou faibles. Quant à la foi, elle mène parfois à la violence, comme ce fut le cas pendant l'Inquisition.

Personne n’a saisi l’importance de la loi du Talion par exemple, qui déclarait que si un riche crevait l'œil d'un pauvre, la loi autorisait le pauvre à en faire de même. C’est ainsi que les riches étaient amenés, comme tout le monde, à se soumettre à la loi.

La Loi nous permet de vivre ensemble. Si « Dieu créa l’homme à son image », on ne peut pas tuer une parcelle de Dieu.

Marek Halter

La loi pose la limite… Et votre identité juive, alors, comment la vivez-vous ?

Être juif ne me pose aucun problème. Contrairement à d'autres sans doute.

Une précision : je ne suis pas Juif parce que né d'une mère juive mais parce que je me suis choisi comme tel. Le judaïsme me plaît. Et parce que je pense que les Dix commandements de Moïse suffisent à gérer l'humanité. Une culture fondée sur un débat permanent - sur des commentaires qui commentent les commentaires - me séduit....

Je ne suis pas pratiquant et je vais rarement à la synagogue. Encore que le chant Kol Nidre que l'on entonne pour Kippour est l'une des mélodies les plus bouleversantes que je connaisse. Nous sommes tous tributaires du judaïsme et de la culture grecque. Il suffit de lire la Bible ou l'Iliade et l'Odyssée pour le comprendre. Avant la Bible, on pensait que le temps était cyclique. Avec la Bible, on a découvert le temps linéaire. Une génération suit l'autre. Et quand on parle de Dieu, c'est toujours le Dieu d’Abraham, puis le Dieu d’Isaac ou encore le Dieu de Jacob… Les Juifs ont ainsi introduit dans la pensée des hommes la notion du temps.

Le temps infini….

Oui, ce n’est pas un hasard si Marcel Proust, écrivain français d'origine juive, a écrit À la recherche du temps perdu... Les Grecs, eux, ont introduit la notion d’espace. Avant eux, on pensait que la Terre se terminait avec l'horizon. Avec Ulysse, on découvre qu'elle ne s’arrête pas à la limite de notre village.

Écrivain, homme de paix, militant pour le respect des droits de l'homme

L’Inconnue de Birobidjan est un roman œcuménique qui montre comment l'antisémitisme peut se transformer en amour... Est-ce votre livre préféré ?

Transformer un antisémite en juif grâce au yiddish, ma langue maternelle, c'était le rêve de mon enfance. C’est l'histoire d'un personnage, d'une actrice, qui, à l'époque de Staline et du KGB, se réfugie au Birobidjan, cette République juive créée de toute pièce par le Kremlin en Sibérie, à la frontière avec la Chine, sur le fleuve Amour. Là, elle apprend la langue et joue en yiddish au théâtre local. Puis, après la Guerre, elle se retrouve aux États-Unis, à Hollywood où elle connaît le maccarthysme et la dénonciation des artistes par des artistes. Elle s'en sort !

À travers ce livre, je voulais montrer que dans n’importe quelle situation, nous pouvons préserver notre part d’humanité.

 

 

Copyright 22 janvier 2014


 

Biographie résumée

L’Homme de l’art

Mime avec Marcel Marceau

Ecole Nationale des Beaux Arts

1954 Lauréat du Prix international de peinture de Deauville et lauréat de la Biennale d’Ancone.

1955 Exposition à Buenos Aires où il reste 2 ans


L’homme de paix

1957 Retour en France, il commence à publier des articles à militer et à intervenir auprès d’hommes d’États pour le respect des droits de l’homme et contre le racisme et l’antisémitisme.

1967 A la veille de guerre des Six jours, il lance un appel international en faveur de la paix au Proche Orient. A la fin de cette guerre, il fonde le Comité international pour la paix négociée au Proche Orient.

1972 Il crée le Comité pour la libération de l’écrivain juif Kouznetsov et lance plusieurs campagnes internationales en faveur des juifs d’URSS.

1978 Il fonde le Comité pour la libération du journaliste argentin Timerman et lance l’appel pour le boycott de la coupe du monde de football à Buenos Aires contre le régime des généraux.

1979 Il crée l’Action internationale contre la faim avec nombreuses personnalités.

1981 Il crée un Comité Radio Kaboul libre.

1982 Il est élu Président de l’Institut Andrei Sakharov.

1984 Il crée avec d’autres personnes le mouvement SOS Racisme préoccupé par la montée du racisme et de l’antisémitisme en France.

1991 Il crée deux collèges universitaires français en Russie, l’un à Moscou l’autre à Saint Petersbourg dont il est président.

1992 Ami de Yitzhak Rabin, de Shimon Peres et de Yasser Arafat il participe activement à l’organisation de contacts entre Palestiniens et Israeliens à Paris et Oslo.

1994 Son film les justes fait l’ouverture du Festival de Berlin.


L’écrivain

Il a publié plus d’une vingtaine de livres, romans et essais.

Dès 1957,il écrit des articles et Il a collabore à plusieurs magazines et journaux à travers le monde (Libération, Paris Match Die Welt, VSD,El Pais, la Repubblica, The Jerusalem Post, etc.)

En 1968, il fonde la revue Elèments avec son épouse Clara où collaborent Arabes Palestiniens et Israéliens.

En 1976, il publie son premier livre qui sera un best seller le fou et les rois récompensé par le prix Aujourd’hui.

En 1983 son roman la mémoire d’Abraham se vend à plus de cinq millions d’exemplaires dans le monde et obtient le prix Inter.

Son dernier livre Faites le est paru cette année.