Le Roi se meurt, une agonie jubilatoire qui consacre une fois de plus Michel Bouquet !

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Michel Bouquet nous a époustouflé par son interprétation majestueuse dans le Roi se meurt d'Eugène Ionesco, mis en scène par Georges Werler, le mardi 29 janvier à Marseille, au théâtre Toursky.

 

 

Le roi Béranger Ier, âgé de quelques centaines d'années, va mourir. Michel Bouquet campe avec brio ce roi tantôt capricieux, tantôt insupportable et tantôt pathétique. Par son jeu exceptionnel, par sa voix grave, sa gestuelle, ses silences inspirés, les spectateurs restent suspendus à ses lèvres et assistent en direct à l’apprivoisement de la mort. Ce spectacle grinçant, on rit souvent, réunit autour de lui, cinq personnages. Sa première femme, la reine Marguerite interprétée par son épouse dans la vie, Juliette Carré, lui donne la réplique cinglante. La mise en scène consiste à lui faire débiter des tirades à vive allure telles des prières, générant ainsi un effet comique. Son médecin (docteur bourreau, astrologue, homme de sciences...) assiste la reine afin de maintenir le monarque dans la raison. La seconde reine Marie, puérile, s'accroche à l'espoir et refuse de voir l’irréversibilité des choses. Et enfin, le garde qui représente l'armée, et Juliette, la servante du palais, qui incarne le peuple. Plus la pièce défile, plus les personnages se détachent de son autorité faiblissante. En une heure et demi, le spectateur assiste à l'agonie du roi et de son royaume.

Le Roi représente chacun d’entre nous. Ionesco nous invite à observer le comportement et les manières de l’individu face à sa propre fin. Trois attitudes successives se distinguent face à une vérité choquante : la dénégation, la révolte et la résignation.

Le déroulement de la mort du roi dans un laps de temps aussi court fait ressortir l'absurdité de la mort, cette fin, jamais préparée, toujours repoussée mais inéluctable. Elle est aussi représentée comme un spectacle, comme le témoigne le deuxième titre que Ionesco avait initialement choisi : La Cérémonie. La première représentation eut lieu en 1962.

Michel Bouquet, acteur prolifique, multi-récompensé, aujourd'hui âgé de 88 ans, incarne un personnage très proche de ce que souhaitait Ionesco.

«Il est extraordinaire et très émouvant. Je suis professeure de lettres et il m'a fait redécouvrir Ionesco sous un autre angle. » déclare une spectatrice à la sortie de la représentation.

« Le travail et l'émotion qui ont été portés ce soir ne passent pas par les mots, c'est un événement de l'art dramatique » ajoute Richard Martin, le directeur du Toursky.

Le roi se meurt sera à Fribourg le 1er mars, à Rueil-Malmaison le 4 mars, puis à Paris pendant deux mois.


Entretien à la fin du spectacle :

Jocelyne Silvy : Vous avez déjà joué plusieurs fois le personnage du roi dans Le roi se meurt, vous avez même obtenu le Molière du meilleur acteur en 2005. Combien de représentations avez-vous fait ?

Michel Bouquet : Entre 800 et 850 représentations. C'est la cinquième fois que j'interprète ce rôle : au théâtre de l'Atelier, au théâtre Hébertot, à la comédie des Champs Élysées, au théâtre des Nouveautés et au théâtre des Célestins.

J'ai eu deux metteurs en scène dont le principal est Werler, avec lequel j'ai interprété également de grands personnages moliéresques dans l'Avare et le malade imaginaire.

JS : En 2011, vous avez déclaré vouloir quitter la scène. Pourquoi avoir choisi d’interpréter uniquement le roi se meurt par la suite ?

MB :J'ai essayé de reprendre une pièce d'Harwood, à tort et à raison, que j'avais joué en 2001 sur le procès de dénazification après la guerre, mais très rapidement après quelques répétitions, j'ai arrêté car je ne me trouvais pas en même correspondance de pensées.

JS : Vous avez rencontré Ionesco dans les années soixante lors de la pièce Rhinocéros puis en 94 avec le roi se meurt. Comment décririez-vous Ionesco ?

MB : Pour Rhinocéros, j'ai repris le rôle de Béranger, pour une centaine de représentations, après Jean-Louis Barrault car il ne pouvait pas assurer lui même la tournée. J'ai fait ainsi la connaissance de Ionesco. J'étais très ému par sa présence, son talent et aussi par son don d'enfance qui m'a absolument bouleversé chez un homme aussi important. Lorsque je jouais le roi se meurt, j'allais, avec Werler, le metteur en scène, lui rendre compte toutes les semaines des progrès des répétitions. Nous venions chez lui, boulevard Montparnasse. Il était avec son épouse Rudica et sa fille Marie-France. Nous avions des conversations très étonnantes. Des liens d'amitié se sont tissés entre nous. Une fois, je lui ai dit que la semaine suivante, je ne pourrai venir devant rendre visite à ma mère. Il s'est alors redressé sur son fauteuil voltaire et me regardant bien dans les yeux, il m'a demandé « Vous avez encore votre maman ? et quel âge a t elle ? » Je lui ai répondu « 101 ans ». J'ai senti en lui une grande joie, c'était très émouvant de la part d'un homme de cet âge et surtout de cette grandeur.

Je suis ensuite parti en tournée sans avoir pu le revoir. Après quelques représentation, il est mort. Je suis alors revenu à Paris pour assister à l'office qui avait lieu dans l'église orthodoxe au bout du boulevard Saint-Germain. En revenant chez nous, Juliette Carré et moi avons trouvé, sur le répondeur, un message qu'il m'avait laissé le jour de sa mort : « ici Eugène Ionesco, comment va votre maman ? » cela le dépeint bien : le don d'enfance et la grande étendue du génie de cet homme.

Je le tiens, pour le théâtre, comme le plus grand auteur du siècle avec Beckett.


Jocelyne Silvy