De la danse au théâtre, Julien Derouault, un comédien aux multiples talents, a franchi le pas avec maestria.

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Un nouveau comédien est né : Julien Derouault dans la nuit des poètes, à Marseille, au théâtre Toursky le mardi 21 janvier 2014, un spectacle, au carrefour des arts, unissant danse, piano classique, musique électro -hip hop et poésie d'Aragon.

 

Le rideau s'ouvre sur un homme assis dans un fauteuil américain, à coté, une table basse sur laquelle repose un chapeau haut de forme et soudain, s’égrainent dans le silence, ces vers d'Aragon : « la nuit, la nuit s'il est encore une nuit en ce monde... ». Ainsi débute ce ballet de noctambules et de poètes. Sur une idée originale de Julien Derouault, mise en scène par Marie-Claude Pietragalla, la nuit des poètes fut créée par la Compagnie Pietragalla-Derouault, le Théâtre du corps en 2011. Sur la poésie de Louis Aragon, Julien Derouault, comédien-danseur, est accompagné de Yannaël Quenel au piano et de Malik Berki aux platines.

Entretien

Le point de départ du spectacle est un poème d’Aragon datant de 1960 : la Nuit des jeunes gens. Une œuvre étrange, intemporelle, mystique, voire fantasmagorique, dans laquelle le poète évoque les nuits de son passé.

Nous connaissions Julien Derouault en danseur émérite, aujourd'hui, nous le découvrons dans un nouveau registre : celui du théâtre. Avec sa passion, sa voix, il nous fait redécouvrir la poésie d'Aragon de manière plus contemporaine et nous entraîne dans un univers surréaliste, organique, déjanté, drôle et révolté. Pendant une heure et quart, par ses mouvements impulsés par le rythme de la voix, de la musique hybride mêlant classique, electro et hip-hop ou de simple claquements de doigts, cet artiste nous offre un jeu décalé, burlesque tel un pantin désarticulé jouant avec son chapeau. Julien Derouault semble littéralement habité.

« On est emporté par l'émotion qu'il dégage au niveau de la diction, par l'espace qu'il occupe, par le pianiste, par la modernité du spectacle avec le mélange electro. Julien Derouault a réussi à se libérer par rapport au texte en donnant de l'émotion » déclarent des spectateurs à la fin du spectacle.

« Aujourd’hui nous accueillons un nouveau comédien, nous allons faire de grandes choses ensemble : peut être du Shakespeare » a déclaré Richard Martin, directeur du théâtre Toursky à Marseille, metteur en scène, dramaturge, auteur et comédien français.

Entretien

Interview en sortie de scène :

Jocelyne Silvy : Pourquoi avoir choisi les poésies de Louis Aragon comme toile de fond ?

Julien Derouault : C'est parti d'une recherche avec des amis musiciens entre musique et danse. Puis nous devions choisir des textes. Or, Aragon est un des poètes de mon enfance. Ses poèmes sont parmi les premiers que j'ai appris. Mes parents m'avaient fait découvrir Léo Ferret et Jean Ferrat qui chantaient Aragon. Quand j'ai lu ses recueils de poèmes, je suis tombé sur la nuit des jeunes gens, c'était ce que je voulais. De plus c'était une période qui m'intéressait : le surréaliste, période où s'essayaient beaucoup de choses. Ce texte me parlait car c'était un côté de sa personnalité méconnue, on connaît surtout ses poèmes d'amour (les yeux d'Elsa). J'aime bien cette nuit des jeunes gens car c'est ambigu, étrange, cela sonne différent avec cette recherche sur la poésie et cette quette propre à presque tous les artistes de trouver leur style, leur voie. Cela résonnait bien. Et à partir des souvenirs de jeunesse d'Aragon, nous avons construit un spectacle quasi théâtrale à travers la poésie.

J'admire surtout le talent d'Aragon, son écriture qui en fait l'un des plus grand poète du 20ème siècle. Comme Shakespeare, il est intemporel ; il traite de l'être humain. C'est ce qui nous a plu car avec Marie Claude Pietragalla, nous nous intéressons souvent dans nos pièces et nos spectacles à ce qui traverse les modes et les époques. La modernité d'Aragon vient aussi de son écriture dynamique, saccadée et nerveuse. Même si le poème est écrit à un âge avancé, son écriture témoigne de sa façon de vivre à vingt ans. Cela nous a induit des rythmes de musiques.

JS : Nous vous connaissons en tant que danseur, il semble aujourd'hui que vous vous tournez vers le théâtre ?

JD : C'est vrai. Avec ce texte, c'est la première fois que la voix prend cette importance sur scène. Même si cela m’intéressait de danser, je voulais rendre l'ensemble organique, car on a toujours une vision particulière de la poésie, un peu désincarnée. Cela m’intéressait de la ramener dans la chair, à quelque chose de vital. C'était un travail d'écriture, du corps spécifique et en même temps un travail de la voix. Il m'a fallu beaucoup répéter car c'était moins évident pour moi que la danse, mon métier principal.

Je suis fan de poésie et aujourd'hui on n'en entend pas assez. Je voulais faire sonner ces vers différemment.

JS :D’où vient votre idée de faire cohabiter la danse, musique et la parole ?

JD : Danser avec des musiciens en live, c'est quelque chose d'irremplaçable. J'aime aussi beaucoup être dans cette dynamique de création. Le corps est un instrument silencieux qui réagit à la musique. Une musique pratiquement créée pour ce spectacle par les deux musiciens dans le but d'une interaction avec la danse : il y a une vraie écriture de la musique par rapport à la danse et de la danse par rapport au texte.

Pendant la période surréaliste, il y avait ces essais de mélange des arts. De nouveau, la jeune génération mélange les arts et nous avions une véritable envie de mélanger différentes disciplines à partir du moment ou nous conservions le texte d'Aragon comme colonne vertébrale. Dans ce même spectacle, lors d'une représentation à Paris, le peintre Marcel Bataillard, ayant travaillé en amont avec le son et la vidéo (pour réagir avec les mouvements), dessinait en live. Ce qu'il peignait était projeté sur le mur.

JS : Comment avez vous choisi vos deux musiciens ?

JD : J'ai rencontré Malik Berki par des amis danseurs, son frère est chorégraphe. Il a commencé a créer de la musique pour la danse et il travaille spécifiquement sur le mouvement. Je voulais ces sonorités electro qui amènent une modernité, quelque chose d'organique.

Yaël Quenel tourne sur d'autres pièces, comme les chaises de Ionesco. Concertiste, il a réussi à « se libérer », à créer cette musique. « Au langage d'après, j'appris à marier le langage d'avant » comme dit Aragon.

JS : Marie-Claude Pietragalla dit de vous que vous vivez dans le présent et que vous ne faites jamais rien à moitié, toujours à 200%. Direz vous cela de vous même ?

JD : Je vis dans l'instant présent car c'est une définition de la danse : la danse est éphémère, se filme très mal. Un spectacle de danse se passe sur scène et se termine quand le rideau tombe. C'est la force et parfois le désavantage du spectacle vivant, c'est surtout sa force. Il faut vivre le moment et savoir, lorsqu’on est sur scène, se déconnecter. Un danseur ne peut pas vivre perpétuellement dans le passé ni faire de plan sur la comète car le corps est quelque chose que l'on ne maîtrise pas totalement. La carrière d'un danseur peut être très courte à cause des blessures. Je vis à 200% car c'est un peu mon caractère, je dépense beaucoup d’énergie pendant les répétitions.

JS : Votre prochain spectacle : M et Mme Rêve (12 - 29 mars 2014) à Paris sera en 3D. Pouvez-vous m'en dire un peu plus ?

JD : Cela fait partie du théâtre du corps. Nous avons d'abord monté les chaises de Ionesco en partenariat avec les jeunesses musicale de France. Nous voulions faire découvrir Ionesco au jeune public. Les enfants ont adoré ces moments étranges ou l'on ne comprend plus rien.

Ensuite, nous avons rencontré sa fille et nous lui avons dit que nous voulions créer un spectacle différent, un peu dans la tête de l'auteur. Nous avons alors inventé deux personnages M et Mme rêve qui vont voyager à travers plusieurs pièces de Ionesco, tout cela constituant une histoire cohérente en elle même. On voit une vie entière en une heure et demie (le fameux une heure et demie du roi se meurt). Les gens qui connaissent perçoivent la dédicace et, en même temps, une deuxième lecture permet à tous de comprendre. Je déteste que l'on ne comprenne pas un spectacle si l'on a pas lu la pléiade.

En partenariat avec Dassault système, nous avons pu travailler avec la 3D. En un an et demi, les ingénieurs ont élaboré une boite magique montée sur scène et nous sommes, Marie-Claude Pietragalla et moi-même, les personnages enserrés dans cet 3D. Les effets 3D sont réalisés par un artiste graphique en lien avec chacun des tableaux. Une mise en scène folle, pour cette œuvre surréaliste, qui n'était pas possible auparavant. Le spectacle tourne depuis février 2013, nous serons les 18 et 19 avril au silo à Marseille et le 3 mai à Nice à l'Acropolis.

Entretien

JS : Quelles sont vos passions ?

JD : La création, le théâtre, la poésie, le cinéma, la vidéo un medium maintenant à la portée de tous et auquel il manque souvent un œil de chorégraphe. J'aime aussi voyager et découvrir d'autres cultures.


Propos recueillis par Jocelyne Silvy en janvier 2014 pour performArts


Julien Derouault est né au Mans dans la Sarthe en 1978. Il débute la danse au conservatoire du Mans puis au conservatoire à rayonnement régional d'Angers. En 1994, il se perfectionne aux côtés de Larrio Ekson et de Rheda. En 1996, il entre à l'École nationale supérieure de danse de Marseille, puis dans les mois qui suivirent, il intègre le Ballet national de Marseille, dirigé alors par Roland Petit. En 1999, il en devient le soliste sous la direction de Marie-Claude Pietragalla.

Cette dernière le nomme assistant chorégraphe en 2000, puis chorégraphe associé en 2004, et ils fondent ensemble la compagnie Pietragalla-Derouault, lieu de recherche chorégraphique sur le théâtre du corps. De nombreuses créations voient le jour dont la nuit des poètes en 2011.

En 2013, en coproduction avec Dassault systèmes, Julien Derouault conçoit, chorégraphie et interprète avec Marie-Claude Pietragalla un spectacle en 3D M et Mme Rêve, inspiré par l’œuvre d’Eugène Ionesco et son théâtre de l’absurde.

Julien Derouault a également collaboré avec de nombreux musiciens comme Christophe, Laurent Garnier, Didier Lockwood...

Depuis 2000, Julien Derouault enseigne la danse sous différentes formes à travers, entre autres, des ateliers chorégraphiques et des stages pour les scolaires, handicapés, jeunes et professionnels.

Plus de renseignements : wwww.pietragallacompagnie.com/derouault.html