De Braque au couple Kahlo-Rivera, le feu ne s’éteint pas.

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Cet hiver, deux expositions majeures prouvent l’engouement du public pour une période de l’histoire de l’art qui fascine, la peinture moderne : la rétrospective du cubiste « Georges Braque » au Grand Palais et les œuvres réunies du couple légendaire mexicain « Frida Kahlo/Diego Rivera, l’art en fusion » présentées au Musée de l’Orangerie.

 

Braque

« L’art est une blessure qui devient lumière1 »

Les rétrospectives possèdent au moins deux avantages : celui de replacer dans son contexte le travail d’un artiste et de rappeler ses débuts plus rarement exposés. C’est le cas avec Georges Braque (1882-1963) qui se lance dans la peinture en s’inspirant du fauvisme et de Cézanne.

 

Braque

Puis, très vite, la rencontre avec Pablo Picasso dans l’atelier mythique du Bateau-Lavoir, à Montmartre, fera de lui (à l’ombre injustifié du maître !) un des pères du cubisme2. « La recherche de l’espace » et la retranscription d’un « réalisme durable », c’est ainsi que le jeune peintre définit sa façon d’aborder le monde à travers un langage pictural original. Aux paysages solides et intemporels de la période dite « cubisme analytique » suivront les papiers collés — dont il fut également l’inventeur ! osant la séparation du dessin et de la couleur — puis le cubisme synthétique qui imite les matières et les signes typographiques. Les instruments de musique, les natures mortes et les silhouettes évoluent sur un même plan, annulant la perspective traditionnelle. Les camaïeux de gris-beige ont remplacé les couleurs fauves…

Braque

Mobilisé puis blessé durant la Grande Guerre, il ne reprend ses pinceaux qu’en 1917. Les natures mortes des années 1920, où se mêlent harmonieusement instruments et partitions, dévoilent les liens étroits qui unit l’artiste aux poètes et musiciens de son temps (René Char, Eric Satie…). Ses majestueuses Canéphores d’inspiration classique, rappelant les Baigneuses de Picasso, ses eaux-fortes mythologiques, ses gravures et sculptures de grès et ses tableaux conciliant biomorphisme et stylisation décorative marquent un nouveau cycle. Enfin, à l’âge de la maturité, il peint une série de grands formats et des oiseaux stylisés, conçus dans sa maison-atelier construite par Auguste Perret près du Parc Montsouris (Paris 14e).

 

Braque

Puis, il revient à Varengeville (où il possède un atelier depuis 1930) sur la côte d’Albâtre, connue pour sa mer crayeuse et ventée. A la vue de ses ultimes marines, sobres, traversées par des volatiles noirs et des paysages champêtres du pays de Caux qui évoquent sensiblement Van Gogh, on est tenté de croire que « la règle n’est plus nécessaire pour corriger l’émotion »3… Même si, comme l’affirme Brigitte Leal, commissaire de l’exposition, l’artiste a produit « une œuvre pudique », qui se découvre avec le temps, celui qu’il a fallu pour qu’elle s’affiche en pleine lumière de ce côté de l’Atlantique.

Kahlo

Regards croisés sur le couple mythique mexicain « l’éléphant et la colombe »

L’histoire d’amour qui unit les peintres Frida Kahlo et Diego Rivera est la colonne vertébrale de cette exposition qui présente leur œuvre distincte bien que complémentaire. Frida Kahlo est une artiste iconoclaste, instinctive. Son œuvre picturale ressemble à un journal intime qui nous révèle principalement sa passion souvent contrariée pour son compagnon illustre Rivera.

 

Kahlo

Ses nombreux portraits, de facture classique, la mettent en scène dans des situations pour la plupart tragiques qui racontent les différents traumatismes corporels et psychiques de sa vie tourmentée et bohème. Ses tableaux dégagent une puissance saisissante. Ses regards inquiétants (telle une troublante Joconde : « Autoportrait à la robe de velours »), la crudité des scènes (suite à l’une de ses nombreuses interventions chirurgicales, elle se caricature sur le lit du « Henry Ford hospital ») et les couleurs éclatantes des paysages et des costumes traditionnels fièrement portés nous font osciller entre fascination et malaise. Tous les ingrédients étaient réunis pour l’élever au rang d’icône et la mode comme le cinéma se sont emparés de cette tragédienne des temps modernes. Face à sa muse qui a fait le choix du « miroir intérieur » provocateur et libératoire4, le peintre muraliste Diego Rivera ambitionne d’embrasser l’universel (au sens propre et figuré !).

 

Rivera

Il est ici représenté à travers les incontournables fresques historiques (la reconstitution est réussie) qui lui ont valu son succès mais également par des œuvres (originales, celles-là) moins connues du grand public. On découvre avec plaisir ses premiers tableaux cubistes, témoins de sa fréquentation des « modernes » à Paris, d’autres toiles empreintes de la mythologie mexicaine et quelques portraits émouvants où les fleurs semblent vouloir sortir du tableau, comme en écho à l’outrance de Frida, prisonnière de son amour et qu’il trompera autant qu’il l’aura aimée…

Rivera

Aurèle M.

« Georges BRAQUE »

18 septembre 2013 – 6 janvier 2014

Grand Palais – Champs Elysées, Paris 8e

Exposition de la RMN–Grand-Palais, en partenariat avec le Centre Pompidou

« Frida Kahlo/Diego Rivera, l’art en fusion »

9 octobre 2013 - 13 janvier 2014

Musée de l’Orangerie - Jardin des Tuileries, Paris 1er


1Propos recueillis par André Verdet in « Entretiens, notes et écrits sur la peinture. Braque, Léger, Matisse, Picasso » - Paris, Galilée, 1978, p. 47.

2Néologisme attribué au critique d’art Louis Vauxcelles, reprenant l’expression de « petits cubes » évoquée par Henri Matisse en découvrant les paysages à l'Estaque (1908) de Braque, où prédominent les formes géométriques.

3« J’aime la règle qui corrige l’émotion. » - Georges Braque.

4 Ce qui ne l’empêche pas d’être aux côtés de son mari pour défendre les causes politiques et sociales et « la vision d’une identité culturelle métisse propre au Mexique postrévolutionnaire ».