La ville de Rouen révèle ses « trésors de l’ombre »

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Le Musée des Beaux Arts de Rouen présente au public, du 22 novembre 2013 au 24 février 2014, 160 chefs d’œuvre du dessin français du XVIIIe siècle. Cette exposition d’envergure coïncide avec la deuxième édition du Temps des collections1 et s’inscrit dans cette même volonté de remettre à l’honneur les œuvres du fonds municipal.

 

 

Exposition

Issus de deux collections remarquables – le musée des Beaux-Arts et la bibliothèque de Rouen (voir encadré) – les dessins français du 18e siècle constituent l’une des grandes richesses du fonds municipal. Cette exposition inédite présente 150 feuilles lovées dans un ensemble de peintures, sculptures, gravures et livres illustrés afin de replacer le travail graphique au sein de la création artistique de l’époque. Elle réunit des grands noms du 18e s. tels que Boucher, Watteau, Fragonard, David mais aussi des dessinateurs régionaux plus rares comme Marot, Nattier… pour composer un panorama qui reflète la variété des techniques, des styles et des usages graphiques de l’époque : du projet de tableau au modèle d’ornemaniste, du dessin de voyageur à l’étude de figure ou au portrait.


Un fonds de collectionneurs

Les collections d’arts graphiques sont souvent le fruit des dons et legs (contrairement à celles des peintures qui émanent d’achats publics). L’avantage de ce type d’acquisition est de faire « rentrer au musée des œuvres de collectionneurs comportant des suites* », apportant de fait une cohérence à l’ensemble. C’est le cas ici, avec Henri Baderou, un très généreux donateur (5000 dessins offerts en 1975 !). Ce marchand à la vision encyclopédique, passionné par le dessin ancien, a façonné la collection de l’institution : par des pièces majeures de Vouet, Tiepolo, Ingres ou Degas mais aussi par des dessins étranges et provoquants, ne dédaignant pas les œuvres d’anonymes ou atypiques. Si Baderou est une figure tutélaire du musée, ses dons venaient rejoindre un fonds déjà bien fourni, dont le 1er ensemble conséquent provenait de la collection du peintre Gabriel Lemonnier (Rouen, 1743 – Paris, 1824). Parmi les joyaux de sa collection, on trouve naturellement les dessins d’un crayonneur forcené, Antoine Watteau. Enfin, troisième pilier de ces donateurs prodigues, qui légua un ensemble considérable de dessins anciens à la bibliothèque de la ville : Jules Hédou, une figure marquante de la vie culturelle rouennaise à la fin du 19e siècle.


 

Exposition

Une exposition temporelle, dessinée au fil du siècle

L’apparition de nouvelles techniques. Au temps de la Régence, le pastel fait son entrée dans le cabinet des dessins. Les papiers de couleur et le mélange des techniques — sanguine, trois crayons, gouache et aquarelle — sont en vogue et jouent de la sensualité. Autre tendance marquante de cette époque : les projets liés aux arts décoratifs par Daniel Marot, Nicolas Bertin…

La figure humaine. Dessiner le visage humain remonte à l’art des cavernes mais au 18e, la tête d’expression devient un exercice académique à part entière. Y excellent François Lemoyne avec sa Tête d’un vieil homme barbu et Antoine Watteau, quasi autodidacte. Reconnu de son vivant bien que bousculant l’establishment, ce dernier multiplie les compositions de détail, juxtapose les figures avec finesse, sensibilité et rythme, apportant un souffle nouveau aux arts graphiques. D’autres peintres se font remarquer : Jean-Baptiste Deshays, brillant disciple de François Boucher et Jean Restout, qui s’en tient à la technique sèche pour le modelli (dessin achevé) tandis que ses contemporains utilisent le lavis, l’encre et la plume pour représenter leurs sujets.

 

Exposition

 

Rome dans la ligne de mire. Au milieu du siècle, le voyage en Italie est un must autant que la redécouverte des grands sites grecs qui permettent la représentation préromantique des vues de ruines. L’académie de France à Rome crée « les synergies nécessaires » pour que le travail des artistes (Fragonard, Bouchardon, David...) s’épanouisse in situ. La Promenade dans les ruines de J.-P. Laurent Hoüel en est un bel exemple entre fantaisie et réalité. Ce dessinateur fascinant a réalisé par ailleurs de superbes gouaches, entre vision mythologique et détails scientifiques, qui se découvrent dans la salle d’exposition suivante.

 

Exposition

Le modèle hollandais. Le paysage constitue le cadre idéal pour dépeindre une vie plus proche de la nature ; les Pays-Bas sont maîtres en la matière. Parallèlement, l’émergence de collectionneurs de dessins favorise l’offre : on voit se multiplier des dessins réalisés spécifiquement pour ces amateurs, montés sous verre ou sous forme d’albums. Un dessin de J. G. Wille nous renseigne sur l’exploitation des carrières de gypse - à ciel ouvert ! - à Ménilmontant… les futures Buttes Chaumont de Paris.

Le cas Gabriel. Gabriel Jacques De Saint-Aubin, connu pour sa peinture Le triomphe de l’amour sur les dieux fait partie de ces dessinateurs frénétiques, ce qui lui vaut une section à part entière dans l’exposition ! Il chronique le Tout Paris de son époque avec une ironie grinçante. La Promenade (ou Vitchoura - manteau de fourrure) représente une scène de boulevard qui fait écho à nos actuelles « fashion victims »…

 

Exposition

Le Portrait se modernise. Elisabeth Vigée le Brun, célèbre portraitiste de Marie Antoinette, exécute un autoportrait de profil, une curiosité pour la période ! Quant à Restout, il confirme son anti-académisme. Entré dans la vie publique à la révolution aux cotés de David, il est jeté en prison. Il croque alors son portrait saisissant de vérité. Autre génie de l’œuvre graphique, Jean-Baptiste Greuze est particulièrement apprécié de ses contemporains pour ses sanguines. Sa tête de fillette, présentée ici avec copie et contre-épreuve, laisse planer un doute quant à son authentification chez les spécialistes.

 

Exposition

Le retour à l’antique. Cette fin de siècle néo-classique est hantée par les sujets galants, les figures de satyres et de nymphes. Les artistes se confrontent au motif archéologique : tel Louis-Jacques Durameau, le « peintre de la Chambre et du Cabinet du Roi », qui s’en empare avec des décors monumentaux ou Jean-Charles Delafosse qui s’intéresse au vocabulaire antique à travers des centaines de projets ornementistes…

Ces trésors cachés sont hors de leur réserve pour encore deux mois seulement car ils ont subi des altérations à travers les années dues à une mauvaise conservation et à une surexposition à la lumière, en particulier pour les pastels et les craies… Leur fragilité leur impose une sortie temporaire. Comme le rappelle Sylvain Amic, commissaire de l’exposition, « l’entreprise était ambitieuse » ! Alors, profitez des fêtes de fin d’année pour y faire un tour ou le 1er week-end de février où des ateliers de restauration, installés sur place, seront ouverts au public.

* les phrases entre guillemets sont de Diederik Bakhuÿs et Sylvain Amic.


Aurèle M.


Les trésors de l’ombre, Chefs-d’œuvre du dessin français du 18e siècle – Collections de la ville de Rouen.

22 novembre 2013 — 24 février 2014

Sylvain Amic, Commissaire d’exposition

Diederik Bakhuÿs, Conservateur du musée des Beaux Arts de Rouen

 


Catalogue de l’exposition – Préface de l’académicien Pierre Rosenberg.

Informations : Musée des Beaux Arts de Rouen

Esplanade Marcel Duchamp, 76000 Rouen

http://mbarouen.fr/fr/expositions/les-tresors-de-l-ombre-chefs-d-oeuvre-du-dessin-francais-du-xviiie-siecle-collections-de

1La deuxième édition du « Temps des Collections » est scénographiée par Olivia Putman qui rend hommage à l’œuvre de sa mère Andrée Putman, la première femme designer célèbre, qui avait réaménagé les espaces du musée des Beaux Arts de Rouen dans les années 1980.