DANSES PICTURALES à CANNES

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Toujours exigeante et diversifiée, la programmation 2013 du Festival de danse de Cannes a suscité la curiosité et la passion du public permettant à chacun de trouver de réels moments de bonheur. Choisie par Frédéric Flamand, son directeur artistique, la sélection de cette manifestation, organisée tous les deux ans, a permis d’apprécier deux spectacles réellement magiques.

 

 

Danses

Deux chorégraphes, au talent mondialement reconnu, ont invité le public à voir danser des œuvres picturales. Shen Wei a trouvé son inspiration dans de célèbres tableaux du peintre surréaliste belge, Paul Delvaux, et Marie Chouinard dans les dessins du poète Henri Michaux. De façon très différente, mais tout autant étonnante, les deux ont illustré leurs univers picturaux par la danse, laissant une formidable impression d’ultra contemporanéité.

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Singulière artiste, Marie Chouinard a vu les dessins de Michaux comme une partition chorégraphique. Des images d’individus, seuls ou en groupes, qui explosent et se bousculent rapidement, furent réalisées par le poète au moyen de taches d’encre noire jetées de la bouteille sur le papier où elles furent l’objet de manipulations afin de devenir, comme par magie, des formes évoquant l’homme, l’animal, l’arbre... Non descriptives, elles sont cependant narratives, avec une constante ironie moqueuse. Créés sous l’influence de la mescaline, dont Michaux repoussait toujours plus loin les frontières, des personnages ont immergé donnant diverses interprétations éloignées du propos conscient de l’artiste. Sur une musique compulsive et obsédante, la chorégraphe québécoise s’est approprié ses taches d’encre noire pour réaliser un fascinant spectacle en superposant aux dessins de l’artiste des mouvements de danse. Faisant écho aux dessins noirs sur la page blanche, les danseurs vêtus de noir évoluent sur un sol blanc avec une expression de mouvements syncopés soulignant le caractère explosif des taches isolées. Les dessins visibles à l’arrière-plan donnent la possibilité de faire simultanément une lecture personnelle de cette partition de Michaux rythmée en cadence d’une grande célérité, auxquels s’ajoutent les mouvements dansés avec une combustion interne de chutes et d’ascensions sur un tempo frénétique.

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Créé pour 18 danseurs, Near the Terrace, interprète les fameuses statues féminines des tableaux de Paul Delvaux, animées par l’imaginaire de Shen Wei. L’œuvre du peintre est d’une unité si profonde et singulière que son influence est évidente dès le premier instant. Dans le décor onirique d’un paysage figé et sur une musique tout en soupirs étouffés d’Arvo Pärt, se déplacent lentement des femmes à demi nues et des jeunes gens au regard fixement absent. Contraintes et conventions sont détournées par la poésie, l’imaginaire ou le symbole, miroirs d’un rêve ou d’un monde intérieur énigmatique. Arrêter le temps, vivre dans le passé, tel est ce rêve qui reprend magiquement le ralenti et le silence du Regard du sourd de Bob Wilson. Irradiée d’une lumière lunaire, cette danse minimaliste est d’une densité rare avec une apparente léthargie. Elle évoque, par les situations incongrues des danseurs, un fantastique élégant et un érotisme latent dû à la vertu impudique des nudités féminines gardant une attitude hiératique. Transformées en ombres, leurs silhouettes disparaissent dans le paysage, tandis que la lumière s’estompe.

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Avant ce spectacle magique, Shen Wei avait prouvé, dans Solo, son talent de danseur. Seul et sans musique, avant les notes parcimonieuses de Ligeti, il offre une danse très courte (trop, peut-être !) en gestes affolés d’une mouette engluée dans du mazout. Le chorégraphe a aussi donné son interprétation très plastique du Sacre du Printemps dont il a, durant longtemps, laissé courir la musique dans sa tête. C’est la version piano de la célèbre composition de Stravinski que joue Fazil Say, tandis que, dans un paysage sombre, seize danseurs dessinent une voûte céleste toute en spirales et volutes.


Caroline Boudet-Lefort