Albert CHUBAC, un itinéraire dépouillé

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Dix ans après la rétrospective de son œuvre présentée par le Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain de Nice, cinq ans après sa disparition, Albert Chubac fait l’objet de la publication d’un catalogue, avec des témoignages (Jean Ferrero, Marcel Alocco, Claude Viallat…), par la Galerie Harter. Cet ouvrage est consacré principalement aux dix années de productions, pourtant très personnelles et fondatrices, que l’artiste n’avait plus désiré montrer après son installation à Nice.

Sauf (peut-être) une toile abstraite (non datée), aucune des toiles antérieures à 1956 ne figurait dans sa rétrospective, ou parmi les œuvres de la donation faite au Musée en cette occasion. Du 3 décembre2013 au 9 février 2014, on pourra voir Albert Chubac, Collection MAMAC à la Galerie des Ponchettes à Nice.

 

Chubac

Le texte ici publié est extrait du catalogue Albert Chubac édité par la Galerie Harter (36 rue Catherine Ségurane, à Nice).

Il manquait sur Albert Chubac un ouvrage qui permettrait de mieux saisir le parcours de l’artiste de 1947 à 2004, particulièrement les années de l’artiste en formation et avant sa venue dans la région niçoise. Aussi, toute exposition montrant quelques dizaines de toiles peu vues en leur temps, plus jamais montrées ensuite, est-elle pour nous d’un apport réjouissant.

Il semble n’exister sur l’ensemble de l’œuvre aucune publication issue d’une recherche, ni même d’une approche un peu approfondie sur au moins une période. Sans doute Albert Chubac n’a-t-il guère favorisé cette étude de l’oeuvre. Il ne datait pratiquement jamais ses tableaux ni ses objets et négligeait souvent de les signer. Il est peu de dire qu’il n’administrait pas sa production et n’avait aucun souci de gérer son image : photos, articles, invitations et catalogues, livres, courriers, toutes les archives qui permettent de situer un artiste disparaissaient rapidement sans classement dans la partie inaccessible de son obscure restreinte vieille bicoque. Nous pouvons penser qu’il prenait peut-être plaisir à mythifier le passé en entretenant un certain mystère sur une part de ses vies antérieures d’errant. Nous pouvons aussi constater (par exemple dans les entretiens avec Armand Scholtès filmés en 2001 par Raoul Robecchi) que, pour l’Histoire, Chubac est encore plus confus que Ben. Parce que, sans doute, n’attachait-il pas grande importance aux événements. Il les confond, les évoque à cinq ou dix ans près et, parfois, inverse les chronologies.

Pour Albert, le bonheur était d’être près de son atelier, assis au soleil dans son jardin à contempler la nature et à entendre son tumultueux silence, ces bruits que l’oreille ignore quand nous n’en sommes pas attentivement à l’écoute. Ou, autre version tout aussi nécessaire pour apprécier le temps qui passe, s’installer à la terrasse d’un café, spectateur du théâtre permanent de la rue. Ou encore, en l’un ou l’autre lieu, participer à de longues conversations avec les amis dont le formidable rire si personnel d’Albert ponctuait les débats. Il l’a dit souvent, l’Ecole de Nice était d’abord un ensemble de copains, des rencontres vivifiantes par les apports d’individus aux histoires et aux préoccupations différentes, et aussi, pour lui déraciné et vite orphelin, un peu sa famille – sa parentèle étant totalement absente.

Albert Chubac aimait les gens autant que la solitude et, s’il vivait retiré, régulièrement il descendait de ses collines pour se plonger dans l’agitation citadine. Des amis, il en eut quelques-uns, au long cours pour la plupart ; des copains beaucoup ; et aussi quelques ennemis qui ne lui pardonnaient pas son défaut majeur : aimer dire clair et fort ses vérités, aux artistes comme aux marchands ou aux collectionneurs, ce qui évidemment ne plaît pas à tout le monde et n’aide guère à faire carrière ! Peu lui importait, car il vivait intensément au présent, cigale parmi les cigales, aussi bien parfois cigale parmi les fourmis. Bien sûr, nous n’étions pas toujours totalement d’accord, à discuter, mais sans dispute. Nous prenions le temps de la conversation.

Chubac

Quelques photos publiées nous montrent ensemble dans les années soixante : sur l’une, lors de l’installation de la première exposition Ecole de Nice (1967) avec un tissu de Viallat présenté en essuie-mains sur un rouleau : nous plaisantons à simuler d’en faire trivialement usage. Sur une autre, Albert m’aide à accrocher une de mes Idéogrammaire. Quelques mois après, Albert et moi avions prévu avec Saytour et Viallat de produire et présenter nos œuvres sur une plage cannoise un samedi dans la période du Festival. Albert avait obtenu l’accord amical du gérant d’Hawaï Plage. Le projet était alors tellement insolite que nous l’avions titré d’un incertain Quelque Chose. Nous n'étions que trois artistes présents le 18 mai 1968. Ce même après-midi les jeunes cinéastes prenaient possession du Palais des Festivals, la France entière était paralysée et Claude Viallat était bloqué à Limoges. Nous avions fait imprimer en noir des flyers /invitations sur des papiers orangés et rouges. Lorsque le toujours optimiste Albert en tête nous avons essayé une distribution sur la Croisettes, nous croyant agitateurs politiques les passants nous fuyaient. Chubac avait tout de même monté un grand portique, nous avions peint et étalé nos tissus sur la plage. Resteront donc, du petit événement artistique submergé par les Événements, la toile affiche que j’avais réalisée pour mettre à l’entrée de l’établissement, les souvenirs d’une quinzaine de visiteurs et quelques mauvaises photos. Il y eut quand même un petit article dans une revue d’art milanaise d’avant-garde (Bit, n° de juin 1968) qui à la vue d’une photo sur laquelle on apercevait en arrière plan un seul des drapeaux de toutes les nations participantes, par hasard le soviétique, déclarait « Le drapeau rouge de la révolution flotte sur la Croisette ». La première exposition dans la nature d’artistes niçois entrait ainsi dans la grande Histoire, mais par la petite porte, en coulisse. Nous étions dépités, mais nous en avons ri... Plus tard.

Ceux qui ont bien connu Albert Chubac, ceux qui ont pu constater le désordre harmonieux du fragile atelier dans lequel étaient stockés ses travaux soumis aux variations de températures et aux fuites régulières d’un toit disjoint, n’ont guère été surpris de la légèreté avec laquelle il a négligé le devenir de son œuvre. Années après années appuyées contre le mur le plus obscur, la continue accumulation spontanée de ses toiles ne fut qu’un peu remuée en deux occasions d’expositions niçoises. Ses amis avaient tenu en ces circonstances à lui voir montrer des travaux plus anciens. Albert Chubac avait bien exposé régulièrement ses travaux plus récents sur la Côte d’Azur, principalement à partir de 1967 à Vence et ensuite dans le bel espace de la Galerie de la Salle, à Saint-Paul. Mais il a fallu la préparation d’une rétrospective au Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain de Nice (en 2004) pour l’inciter à dégager de leurs poussières quelques toiles de la plus simple abstraction gestuelle, sans toutefois remonter aux années antérieures à 1955 ou 56. Décision de l’artiste ? ou des commissaires avec son accord ? Le catalogue présenté comme rétrospectif était amputé (comme l’était l’exposition si ma mémoire est exacte) de la production des dix premières années.

Ce ne sera qu’à l’occasion de l’inventaire de l’atelier, après la disparition de l’artiste en 2008, que seront remises en circulation les toiles produites avant son installation progressive à Aspremont, complète et définitive que vers 1960. Bien que largement antérieurs, ces tableaux nous évoquent aujourd’hui par le style, en plus dépouillé et plus Zen, quelques peintures des années quatre-vingt, comme celles finalement muséifiées et retournées en galeries de Keith Haring, — ou encore, cet expressionnisme schématique qu’on a appelé en France figuration libre. À l’ombre d’un figuier de son jardin, Albert Chubac, qui parfois disait qu’il aurait aimé vendre des cornets de glaces sur la Croisette, ne se voyait sans doute pas en précurseur d’artistes à grandes gesticulations médiatiques…

Chubac

Nous avons donc pu tardivement redécouvrir une peinture figurative qu’il avait étrangement occultée après son arrivée. Peinture figurative dans le sens où c’est bien la figure humaine qui est présentée, mais que nous dirions volontiers peinture écrite puisqu’elle est dite de signaux plus que de ressemblance, construite de traits continus, images simples closes, elles-mêmes cernées par un réseau complexe de lignes colorées. Si nous retrouvons en plus intense sur ces toiles, déjà à fond blanc, les mêmes couleurs vives et les mêmes coups de pinceau plats d’un tracé continu que dans les toiles abstraites, il faut y noter la force de certains noirs, couleur (ou non-couleur) qui ne sera plus utilisée à Aspremont. Lorsqu’il s’y installe, les disques et traces de couleurs pures sur le blanc de ses toiles le situent au voisinage de certaines démarchent d’abstraits qui lui sont contemporains comme Gottlieb ou Degottex. L’unité de son itinéraire, depuis ses figures jusqu’aux objets, réside dans l’économie des couleurs, la simplicité toute égyptienne des tracés à laquelle, marqué par un long séjour sur le Nil, l’artiste a fait constamment référence, pour aboutir comme il l’avait pratiquée sur le plan de la toile, à la rigueur des structures dans l’espace.


Marcel ALOCCO