À propos de « La Victoire de Jaurès »

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Une maquette claire, et d’élégants dessins de Pignon-Ernest en illustrations et en couverture ainsi que quelques photos fortes de ses interventions dans des espaces publics donnent un livre agréable à feuilleter, agréable en main. Justifiées par le fond, les reproductions de Tardi s’imposent un peu plus lourdement. Au total, un bel ouvrage à présentation simple et efficace.

 

L’élogieux prologue, « Pour mon père » militaire de 1910 à 1924, sorti du rang et rayé des contrôles de l’armée au grade de capitaine – après avoir combattu (1919-1920) les Bolcheviques « sous les ordres du capitaine De Gaulle » ! – donne comme en contrepoint le ton de l’ensemble. « À force d’être politiquement juste, on peut injustement en oublier les êtres ». Dire « À force de vouloir être politiquement juste » n’eut-il pas été formule plus juste ? L’amour pardonne beaucoup, mais difficile d’aimer l’adversaire idéologique – surtout s’il n’est pas votre père.

Il n’est pas question d’un livre d’historien. En préface, avec la prudence historienne acquise par une longue pratique méthodique de la discipline, Marc Ferro indique les nuances à donner pour la lecture de l’ouvrage : « Avec La Victoire de Jaurès, une nouvelle figure de l’histoire apparaît : l’histoire imaginaire. ( …) l’histoire imaginaire est plus vraie même que l’histoire « vraie », qui prête à plusieurs interprétations. Au contraire, l’histoire imaginaire se déroule sans heurts, au moins pour ceux qui la partagent, et c’est bien d’elle qu’il s’agit dans La Victoire de Jaurès ».

Opinion

Il faut en lisant toujours entendre la réserve : « Pour ceux qui la partage » précision qui dit bien ce qu’est cette écriture.

Journaliste engagé, ancien rédacteur en chef du journal L’Humanité, Charles Sylvestre explore la fortune de la pensée de Jaurès dans des prises de position de 1914 à nos jours. Occasion de revisiter les moments critiques les plus symboliques bien que d’importances variables, jusqu’à l’actualité. Les énoncés d’hypothèses sont confortés de citations, formulations hors contextes plus qu’analyses de fond, donc plus fortement sujet à interprétations. D’où, dans ce livre, la manifeste certitude de l’évidence partisane donnant aux propos une force de conviction qui devient par excès contre-productive. La parole de Jaurès y est à plusieurs reprises dite « prophétique ». On évolue dans le sacré, l’ombre du dogmatisme se profile en fond de scène. On passe, selon les personnes mises en causes, du mythe de l’homme providentiel à celui des complots massifs, de la culpabilité (souvent avérée) d’un homme à la commode culpabilité des groupes : L’armée, l’Etat Major, Les parachutistes, la Banque, le Pouvoir… Ce ne sont pas les parachutistes qui ont torturé Audin, mais (probablement) des parachutistes. Appliquer aux siens le ne pas « en oublier les êtres » est plus facile que de l’appliquer aux autres. Toumi Djaïda, le président de l'association SOS Avenir Minguettes qui initia en 2003 la marche dite « marche des Beurs » tient, lui, à dire qu’il avait été blessé non par La Police mais par un policier. Pour l’éthique la nuance est de poids.

Faire parler les morts est acte de fiction. Jean Jaurès a été ce qu’il fut, et « Les personnages de fictions ne changeront jamais et resteront toujours les agents de leurs actes. C’est justement pour cette raison qu’ils sont si importants pour nous, en particulier d’un point de vue moral » dit Umberto Eco dans « Confessions d’un jeune romancier ». (Grasset 2011)

« Conjuguer Jaurès au présent », comme Patrick Le Hyaric intitule sa contribution publiée en postface, est un exercice plombé d’un siècle de handicap. La pensée du siècle écoulé serait-elle si indigente qu’il ne soit possible d’analyser et déduire sans référer constamment à la caution d’anciens textes sacrés ? Si l’histoire de la philosophie rendait sage, riche de plusieurs millénaires de pensée enregistrée le vingtième siècle n’aurait pas dû être ce qu’il a été : dépourvu trop souvent de sagesse. Certains textes à nourrir les réflexions ouvrent l’intelligence, mais ils ne sont pas clés suffisantes à ouvrir l’avenir.


Marcel Alocco

Nice, novembre 2013


« La Victoire de Jaurès », Charles Sylvestre

Illustrations d’Ernest Pignon-Ernest et Tardi

Éditions Privat, 2013