L’OPERA DEPOUSSIERE

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Loin d’être un spectacle aux codes surannés, l’opéra trouve aujourd’hui de nouvelles formes qui, tout en respectant à la lettre l’art lyrique, apportent une fantaisie inventive faisant exploser les normes. Certaines scénographies sont fulgurantes, d’autres trop complaisantes, mais elles enflamment les salles par une liberté parfois fort audacieuse, sans nécessairement atteindre des outrances.

Limitant les moyens matériels, les metteurs en scène inventent des artifices qui régénèrent les scénographies vieillottes et les images périmées. Par ailleurs, le travail d’acteur se superpose à celui de chanteur. Ce ne sont plus des personnages de fiction lyrique, mais des créatures de chair qui expriment des sentiments avec intensité, en se déplaçant sur scène comme des acteurs de théâtre. Figures obligées de l’avant-garde contemporaine, ils trouvent un équilibre entre théâtre et musique. Alors qu’en général la projection de voix des chanteurs va à l’encontre du naturel, ils incarnent leurs personnages avec aisance. De même que l’humour et, parfois l’irrévérence, peuvent permettre d’apprécier d’autant plus le livret d’une œuvre pas forcément subvertie.

 

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A Antibes, trois opéras parmi les plus célèbres, présentés récemment à Anthéa, en sont la preuve exemplaire. Ainsi, loin du conservatisme, des préjugés et des conformismes, Le Barbier de Séville marie humour potache et clins d’œil à de délirantes audaces scéniques. Dans une mise en scène très imaginative de Michiel Dijkema et des costumes pleins d’humour signés Claudia Damm, cet opéra interprété avec malice donne autant à voir qu’à entendre ! Rosine, qui aime le Comte Almavira, est jalousement séquestrée par le vieux Docteur Bartolo qui compte l’épouser au plus vite. Heureusement le jeune couple est aidé par le malicieux Figaro jamais à court d’idées pour écarter le vieux barbon.

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Une poignée de musiciens sur scène, des couleurs flashy - avec des assortiments alliant vert et jaune, violet et rose indien - de la vitesse et de l’humour s’accordent pour une mise en scène très pop, truffée de trouvailles. Il y a du brio, du pathétique, des péripéties qui pourraient être dramatiques, mais qui tournent au comique grâce à cette imagination sans limites : un cactus trône sur scène, une robe, de même forme et de mêmes épines, habille Rosine tandis qu’elle vocalise, douce et conciliante. Quel plaisir de se laisser porter par une distribution endiablée et de haute volée ! Tout est savamment en pagaille, teinté d’absurde avec la truculence des échanges et l’imbrication savante de croisements des personnages. Ce Barbier de Séville a explosé de fantaisie comme il a fait exploser le public de plaisir.

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Après les Bouffes du Nord à Paris en 2010, puis une tournée dans le monde entier, « Une Flûte enchantée » vient d’être présenté pour deux soirées à Antibes, avant un retour aux Bouffes du Nord. Peter Brook propose une adaptation très allégée et personnelle de La Flûte enchantée, l’ultime opéra de Mozart. Conviant au plus intime du compositeur, le spectacle charme par son humanité lumineuse. A 87 ans, le metteur en scène anglais a laissé tomber les conventions traditionnelles de l’opéra, en supprimant les ornements lyriques et en remplaçant les récitatifs allemands par une dramaturgie en français d’une grande efficacité. La partition de l’orchestre est réduite à un seul piano sur scène et la mise en espace minimaliste est volontairement primitive dans un décor de bambous et quelques morceaux de tissus qui suffisent pour que s’opère la magie entre les contes anciens et les voix jeunes. Débordante de vitalité et d’humour, l’interprétation prend le contre-pied habituel malgré des voix un peu fragiles, cependant, la Reine de la Nuit a exécuté les trilles difficiles de l’air de la nuit avec une aisance extraordinaire.

« Mozart a refait tout le parcours de l’homme, depuis ses origines instinctives jusqu’à son affrontement avec l’énigme » écrivait Albert Camus, en 1956, dans un hommage au bicentenaire de la mort du compositeur. Ce parcours, Mozart ne l’a jamais mieux déployé que dans La Flûte enchantée où ce chemin de vie se double d’un itinéraire initiatique, d’un accomplissement spirituel qui élève chaque personnage - qu’il soit prince comme Tamino, ou simple oiseleur comme Papageno – des ténèbres à la lumière, d’une conscience de soi mal assurée à un équilibre radieux. Loin d’être la messe laïque un rien prêchi-prêcha dans laquelle s’enlise parfois La flûte enchantée, la mise en scène de Peter Brook consacre, ici, la victoire de l’humain, trop humain Papageno, cet oiseleur en quête de l’oiseau rare, en qui nous pouvons si aisément nous reconnaître. L’attention du public est intense pour mieux entendre cette poésie à couper le souffle d’une écriture si juste qu’elle est l’essentiel même de cette partition qui dure moins de deux heures au lieu des quatre habituelles.

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Mozart était aussi à l’affiche avec Don Juan, sélectionné par Eve Ruggieri. Dans un décor très sobre de cubes géométriques, la scène était presque vide, habitée davantage par les voix. Le spectacle, débarrassé des clichés dramatiques qui le caricaturent trop souvent, restait dans une lumière sourde, assombrie, filtrant l’avis de tempête qui explose avec l’arrivée de la statue du Commandeur, dans un éclairage tamisé de pénombre crépusculaire, grise d’un début d’orage. Don Juan s’approprie comme personne l’expression de l’accomplissement impossible du désir, de sa violence destructrice. Sa séduction piège ses victimes, les enferme dans leurs tourments, alors que pour lui le plaisir l’emporte sur l’amour. L’altière Irène Candelier a prêté sa féminité souveraine à Donna Elvire et Diana Higbee son élégance à Donna Anna, montrant leur difficulté à lutter avec le cynisme de Don Juan, quand chacune des rivales s’ajoute à la liste des «mille et trois » conquêtes du mythique séducteur. Don Juan (Christian Helmer) prédateur, manipulateur, mais aussi autodestructeur, est resté, comme à chaque lecture, une énigme fascinante.

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Tout en conservant son patrimoine d’oeuvres classiques, l’opéra a su se renouveler pour ne pas vieillir, sans forcément prendre des risques, mais en osant certaines audaces, évidemment toujours chahutées par une désinvolture contemporaine.


Caroline Boudet-Lefort