Jean-François Dubreuil, un art conceptuel, réaliste et pictural

PDFImprimerEnvoyer

Du 24 septembre au 15 décembre 2013 le Château Lescombes, Centre d’Art Contemporain de Yesines, présente un ensemble à partir d’œuvres de 1972 (collages détournements d’images de presse), suivies des variations de mises en couleurs objectivées de journaux, travail de Jean-François Dubreuil de 1974 à aujourd’hui.

Ce parcours fait l’objet d’un catalogue préfacé par Pierre Brana, commissaire de l’exposition, utile introduction qui restitue la démarche dans son contexte, précise les modalités d’une démarche contemporaine à partir de l’Art Concret du siècle dernier dont nous avons mis le texte en ligne sur performArts en octobre. Le texte qui suit est une version largement remaniée d’un article « Jean-François Dubreuil, un programme réaliste » paru dans la revue Kanal n°2 Nlle série, en octobre 1989.

 

Dubreuil

Le travail de Jean-François Dubreuil, dans le dépouillement et la complexité des éléments géométriques qu’il propose, est réaliste. Comme chaque nouvelle option significative de l’activité artistique picturale, il s’agit d’une autre manière de figurer un modèle choisi dans la banalité du quotidien.

« Toute peinture fait image ». Mais que toutes les peintures fassent images ne saurait signifier que chacune est dans un rapport optique direct avec la reproduction de la réalité. Nous dirions même que c’est la modalité de ce rapport au réel (l’objet modèle, sauf à se vouloir aveugle) qui pose l’œuvre dans une démarche qui lui est propre. Nous savons que la modélisation n’obéit pas forcément à des critères de ressemblance entendue comme confusion pour l’œil de l’image avec l’objet, comme c’est le cas plus ou moins naïf dans l’idée académique de la figuration – les arts dits pompiers, ou le trompe-l’œil…

Chaque figuration traite la ressemblance à travers un programme intellectuel élaboré qui modifie l’objet par des critères de transcription (la mutation de l’objet en écriture) par exemple en fonction de l’importance sociale (grandeur des personnages soumis à la hiérarchie de l’époque), de la perspective (une vision physique de l’espace), du cubisme (vision de l’espace décomposée analytique ou synthétique), etc.. D’autres programmes sont fondés sur la position du corps du peintre dans l’action, sa situation dans l’espace face au tableau, son comportement dans le volume d’action (gestuel, dripping, etc.) Le réalisme obéit chaque fois à une relecture programmatique du monde, plus ou moins révélatrice de la chose : elle dit davantage comment elle est pensée que comment elle est.

Au premier abord, les œuvres de Jean-François Dubreuil apparaissent comme des compositions abstraites et géométriques : couleurs distribuées en quadrilatères ou en lignes, le tout strictement régi par le parallélisme des bords de la toile sur un fond blanc, en général avec de larges marges continuées sur les flancs du châssis et ce qui exclu tout encadrement. Qui ignore le programme mis en jeu sera surpris d’apprendre qu’elles traduisent la réalité exacte de leurs modèles. Il s’agit en effet d’un réalisme puisque chacune transcrit à l’échelle, comme sur un plan d’architecte, la totalité des parties d’un journal quotidien. Ne sont transmises que les quantités, les limites et les différences de masses sans indication du contenu textuel. N’apparaissent ni événements, ni valeurs ; les couleurs se répartissent par intitulé d’article, sans en indiquer les contenus. Tous les titres, – nationaux, régionaux, ou étrangers – sont susceptibles d’être pris pour modèle. La chronologie seule (refus de tout retour dans le temps) limite le champ des modèles possibles.

Une toile de Jean-François Dubreuil se présente donc comme un subjectile sur lequel des surfaces sont mises en lecture par reproduction d’un système graphique et de ses articulations. À chaque article une couleur est attribuée qui en identifie si nécessaire la suite en d’autres pages. Il n’est pas question de composer une harmonie par rapport subjectif de couleurs. Un plus ou moins large registre de couleurs est choisi, déterminé par l’artiste, dans lequel un tirage au sort désigne, de façon alors aléatoire, celles qui seront attribuées dans l’ordre donné par le tirage. Si, à l’origine, les couleurs sont choisies, c’est l’étendue et la fréquence d’apparition de chaque article dans l’œuvre et l’ordre d’utilisation qui sont aléatoires. Seuls, par décision arbitraire, ont été systématiquement signalés comme tel par une couleur constante les espaces publicitaires (en rouge) et les surfaces photos (en noir). Le sujet du tableau (telle publication nommée et datée) est donc un objet incontournable dont la structure est exposée, mise en couleurs.

Le journal traité n’est plus orienté de gauche à droite et de haut en bas pour une lecture de texte puisque le texte est fondu en un pigment uniforme : Le sens circonstanciel s’est transformé, remplacé par des structures de sens. Le littéraire est devenu plasticité, manifestant par rapport à l’écrit cette différence de capacité que signalait Paul Klee : « L’œuvre plastique présente pour le profane l’inconvénient de ne savoir où commencer, mais pour l’amateur averti, l’avantage de pouvoir abondamment varier l’ordre de lecture et de prendre ainsi conscience de la multiplicité de ses significations » (Credo du Créateur, in Théorie de l’Art Moderne)

Par une alliance originale, (et cas rare me semble-t-il dans la Peinture contemporaine) le travail de Jean-François Dubreuil présente le paradoxe d’une lecture ordonnée ouvrant à un désordre de sens innombrables. Il s’agit d’une démarche d’art conceptuel indissolublement liée à une pratique picturale rigoureuse. Œuvre qui fait image d’une réalité contemporaine fortement caractéristique et, précisément datée, comme le sont nos imprimés périodiques. Ses modalités d’apparence le place peut-être dans la proximité des œuvres de l’Art Concret, dans lequel il pense prendre origine, mais l’enracinement du travail dans le sismographe de l’actualité qu’est la presse lui donne une dimension différente. La rupture de l’art concret avec l’anecdote est ici subtilement contestée par le sens né de l’implication statistique qui structure l’œuvre, implication distanciée certes, mais jamais neutre. Peinture et peinture réaliste donc, qui rend compte fidèlement d’un modèle reflet évolutif d’une époque. Le travail de Jean-François Dubreuil est donc réaliste par le rapport au modèle, conceptuel par les processus, pictural par la pratique.


Marcel Alocco

Nice, septembre 2013