Peau de Dieu

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En ce début de XXIeme siècle de l’ère chrétienne, la cécité s’abattit sur l’humanité.

Les hommes se regardaient sans se voir, l’hémisphère nord, maître du monde, ignorait la présence de l’hémisphère sud. La science et le rationalisme économique de l’occident, incontrôlable et incontrôlés procédaient avec une arrogante allégresse à l’agonie de Gaia, alors que, dans leurs laboratoires, les scientifiques voués au fallacieux progrès, jouaient avec les chaînes numériques de la faune et de la flore !

 

Les hommes, maîtres du feu céleste, du son et de la lumière, s’adonnaient dans la désespérance à une monumentale copulation, une jouissance sans norme ni frontière et se rejoignaient en hordes tribales et sanguinaires, aveuglées par leur haine, se livrant à une élimination barbare d’ethnies supposées porter le fardeau du temps raccourci, tels des carnassiers fous accélérant leur propre fin.

Opinion

Au dessus de cette marée humaine déchaînée, seuls quelques êtres clairvoyants, artistes ou écrivains, philosophes ou musiciens, désespérément optimistes, criaient dans le vide leur poétique de l’insupportable.

Et dieu dans tout ça ?

Au début était le verbe, dont Dieu s’est emparé pour nous donner “la parole de Dieu” et il créa l’homme à son image.

Mais tel un mirage, Dieu est tout ! Cependant a-t-il une peau, interface de la perception du monde ?

La question est entière ! Et, s’il n’en a pas, alors, l’armée des anges gardiens est-elle là pour l’informer de l’état du monde des humains et / ou, exécuter ses ordres ?

Question sans réponse, ou bien réponse non perceptible par nos intelligences réduites à notre enveloppe et les rêves dont nous sommes faits !

Entrez dans la peau de la métaphore de l’univers de Dieu et de ses anges fantômes et donnez une réponse sur l’existence de la peau de Dieu.


Jean Pierre Giovanelli

Opinion

Dieu a-t-il une peau ? J-P. Giovanelli nous enjoint moins à répondre à cette question qu’à en faire un authentique problème, c’est-à-dire à en déterminer le sens. Et d’abord en nous permettant de comprendre pourquoi, contrairement aux apparences, il s’agit d’une question proprement monothéiste -peut-être la question qui travaille intrinsèquement les religions du Livre. Non pas du tout parce que, l’homme y étant dit créé à l’image de Dieu, ce dernier pourrait tout aussi bien être à l’image de l’homme et posséder les mêmes attributs - par exemple une peau. Car s’il ne s’agissait que de cela, un tel problème ne leur serait pas propre et concernerait tout autant et même davantage les traditions qui, moins méfiantes à l’égard des pouvoirs et des dangers de la représentation, mirent un point d’honneur à déterminer le plus précisément possible les traits anthropomorphes de leurs divinités. Mais précisément, la peau divine sur laquelle Giovanelli attire ici notre attention n’est ni une représentation ni image, mais une interface et une fonction : celle de délimiter un dedans et un dehors et, en les rapportant l’un à l’autre, de constituer une zone d’échange d’informations. Si l’on nomme « perception » tout échange de ce type, notre problème s’en trouve déplacé : il ne s’agit pas de savoir s’il est légitime ou non de nous représenter Dieu avec une peau, mais de déterminer si Dieu perçoit -une fois dit qu’en substituant à une ressemblance formelle, une analogie fonctionnelle, Giovannelli propose d’appeler peau de dieu tout ce qui viendra effectuer cette fonction perceptive.

Opinion

Or c’est ce qui fait de cette question une question proprement monothéiste, commune au Judaïsme, au Christianisme et à l’Islam : qu’elles les représentèrent ou non à l’image de l’homme, les autres traditions ne doutèrent sans doute jamais que leurs divinités perçurent le monde et furent dès lors, au moins en ce sens fonctionnel, dotées d’une peau. Mais c’est justement parce qu’elles les conçurent comme des démiurges occupés à organiser un chaos préexistant, celui de la matière ou des affaires humaines, et ne s’élevèrent -ou ne s’abaissèrent, c’est ici toute la question - jamais à l’idée inouïe d’un Dieu créateur ex nihilo, auquel rien n’était susceptible de faire face avant précisément qu’il ne le porte à l’existence. Dans la Critique de la raison pure, Kant écrit en substance qu’il n’y a que deux manières pour un esprit de se rapporter à quoi que ce soit d’existant : en le créant et en le constatant. La première, poursuit Kant, ne peut appartenir qu’à l’Être suprême, parce qu’il connaît les objets dans le mouvement même par lequel il les produit ; la seconde revient aux êtres finis qui, incapables de les créer, sont condamnés à en être affectés de l’extérieur - et ainsi à les percevoir. Ce n’est donc pas, pour Kant, parce que nous avons une peau que nous ne sommes pas Dieu, mais parce que nous ne sommes pas Dieu que nous avons une peau et que notre connaissance est par essence perceptive. Voilà pourquoi la question que pose Giovanelli touche au cœur même du monothéisme et jusqu’à le faire vaciller : si Dieu a une peau, si Dieu perçoit et à besoin de percevoir pour connaître, alors il n’est plus le Dieu créateur de le Genèse - alors il n’est plus Dieu.

D’où l’un des problèmes cardinaux de l’angélologie, qu'en toute cohérence, il entend placer au cœur de son dispositif : à quoi servent les anges ? L’étymologie nous donne ici une première indication : ange vient du latin angelus, qui lui-même dérive du grec ???????, « messager ». Comme messagers de Dieu, les anges sont-ils pour autant sa peau ? Ils ne le seraient que si, à titre de médiation entre Dieu et les hommes, ils constituaient une zone d’échange à double sens : messagers de Dieu auprès des hommes - eux qui ne peuvent connaître que ce qu’ils reçoivent - mais également messager des hommes auprès de Dieu, statut que les trois religions monothéistes, pour une raison désormais claire, ont toujours refusé de leur accorder. Car si les anges étaient les informateurs de Dieu, s’ils étaient sa peau et, s’il avait besoin d’eux pour connaître le monde, alors c’est son pouvoir créateur qui serait remis en cause, dans le mouvement même par lequel il se verrait doté d’une perception.

Opinion

Il ne s’agit certes pas ici d’entrer ici dans d’interminables controverses théologiques. Au centre du dispositif de Giovanelli, des silhouettes fantomatiques que rien distingue si ce n’est une couleur fièrement arborée en signe d’appartenance à l’une ou l’autre confession, semblent virevolter sans but. Mais l’espace est ainsi structuré qu’il révèle une lutte : se détachant ostensiblement d’un fond noir, trois figures autoritaires tentent de happer les fidèles, les enjoignant en vain à ne pas regarder ailleurs — vers deux objets qui leur font face et qui, rouge et blanc, paraissent leur disputer l’attention : un ange, une boîte. L’ange est un mirage — mais en quel sens ? C’est un avion de chasse, mais comme les messagers divins, il a des ailes, il a des plumes. S’agit-il donc d’un ange exterminateur, exécutant les ordres de Dieu ? Et sinon, à quelle armée appartient-il ? À ses côtés, une boite rouge. Elle renferme un secret. Est-ce une boite de Pandore ? Ou bien autre chose, autre chose qu’un secret scellé par le Dieu, autre chose qu’un coffret divin contenant les maux dont l’homme devait être préservé — un giron rouge sang, un ventre écarlate et béant qui semble vomir les hommes, posée sur un sol que, dépourvus de pieds ou ayant désappris à s’en servir, ceux qu’elle expulse ne parviennent plus à fouler : la Terre ? Cette question, c’est sans doute celle que les trois figures tutélaires souhaitent qu’ils ne formulent pas, et c’est pourquoi ils tentent désespérément de capter leur regard ; mais elle se pose, et personne n’est là pour y répondre, elle reste en suspens, et cette suspension les désoriente : car s’ils sortent de ce giron, s’ils viennent de la Terre, alors Dieu n’est pas leur créateur et le mirage n’est pas son messager. Tout juste un « mirage » précisément — un engin de mort façonné de mains d’homme et revêtu d’oripeaux angéliques qui ne rendent que plus cynique sa puissance de destruction.

Opinion

Sommes-nous alors si loin de la question de la peau divine ? Précisément pas. Que l’homme sorte de la boite, que Dieu ne soit pas créateur, et que la machine de guerre ne soit pas son messager ne signifie qu’une chose : si Dieu est, « alors'il a une peau, alors il nous perçoit ». La question est alors de savoir ce que nous lui donnons à voir, et la réponse de Giovanelli est tout entière comprise dans son dispositif : non pas un chaos qu’à la manière des anciens démiurges, il pourrait encore organiser, mais un spectacle que, privé de toute puissance, il ne peut plus que contempler — le triste spectacle de la destruction et de l’errance en son propre nom. Si Dieu a une peau, alors il pleure et, peut-être est-ce par ses larmes qu’il nous connaît tels que nous sommes — qu’il nous perçoit.

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Gregori JEAN agrégé et docteur en philosophie, Chercheur FRS/FNRS, Université Catholique de Louvain, Belgique

Derrière le commencement.

Phénoménologie, métaphysique et théologie, Sarrebruck, Éditions Universitaires Européennes, 2012