JEAN RAINE au CIAC Château de Carros

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Du 28 septembre 2013 au 26 janvier 2014, Le Centre International d’Art Contemporain Château de Carros présente une exposition d’œuvres de Jean Raine (1927-1986) proche des artistes de CoBrA et particulièrement de Pierre Alechinsky. Marcel Bataillard, peintre, écrivain, graphiste et scénographe, se disant malicieusement « Peintre aveugle »,

et ici commissaire de la manifestation, accompagne cette présentation d’une exposition d’artistes en exercice dont le travail n’est pas sans rapport avec celui de Jean Raine. Il ne s’agit pas de proximité formelle, mais de subtiles concordances dans l’esprit des démarches qui donnent à l’ensemble intitulé « Rêverie pour le futur, quatre artistes autour de Jean Raine » une cohérence intelligente. Les textes qui suivent sont extraits du catalogue conçu par Marcel Bataillard, comme une sixième œuvre pour contribuer à ouvrir nos yeux aveugles. (M.Alocco)

 

Raine


REVERIE POUR LE FUTUR

Par Marcel Bataillard

À la suite des surréalistes et de COBRA dont certains furent ses proches, Jean Raine se plonge dans une recherche tumultueuse, organique, caustique, au mépris des conventions. C’est un homme paradoxal : d’un tempérament autodestructeur et minutieux archiviste, portant un regard sans illusions mais non sans ironie sur la vie et ses compromis, il est porté par une foi obstinée en la peinture comme moyen de se sauver, dans un éloge de la fuite qui donne à voir l’Homme confronté à l’univers aussi bien qu’à lui-même. Beauté du geste, tentative d’équilibre dans le déséquilibre, libération, exil, espoirs, souffrances et doutes. Eblouissante intimité révélée par les profondeurs de l’encre, où parfois l’humour affleure. Foisonnement coloré où prédomine l’effervescence chaotique du moment. JR travaille le cerveau dans la main par séries rapidement exécutées, dans l’urgence, parfois dans l’ivresse, et sans repentir. Delirium, plongée au cœur d’un bestiaire où cohabitent parfois difficilement animal et végétal. Grouillement d’Avant le déluge, dans l’énergie, dans l’instant. Mais au fil des ans construisant son Œuvre.

Ecrivain, cinéaste, peintre et artiste maudit - y compris par lui-même ; voici un portrait assez réducteur. Bien que chaotique et couvrant avec le même engagement plusieurs disciplines, le parcours artistique de Jean Raine mérite une attention plus nuancée. Lorsque, les mots ne lui suffisant plus, il décide de réaliser, sur papiers de toutes sortes et dimensions, dessins et peintures, il y attache au moins autant d’importance qu’à ses écrits. Et la présence de plusieurs de ses œuvres dans de grandes collections muséales semble lui donner raison. Il n’a toutefois pas encore la reconnaissance qu’il mérite. Comme l’écrivait Bernard Lamarche-Vadel : « Il y a une grande injustice à son endroit dans la mémoire contemporaine ». L’amicale confrontation programmée au CIAC, ce dialogue provoqué entre un vaste ensemble d’œuvres de JR – dont certaines jamais montrées auparavant – et celles d’artistes ne l’ayant pas connu, voudraient, pour leur part, y remédier.

Il ne s’agit pas d’éclairer la peinture de Jean Raine à la lueur de quelques-uns de ses célèbres contemporains et/ou proches, dans une commémoration qu’il n’aurait sans doute pas goûté. Il s’agit de créer de toutes pièces un dialogue avec des créateurs qui ignoraient tout de JR, dont aucun n’est peintre et dont chacun, dans son travail de photographe (Oan Kim), de plasticien (Jérémie Bennequin), de poète (David Christoffel), de musicien (Henri Roger), rejoint le ton, le goût et les préoccupations. Non pas dans un hommage ou une filiation formelle mais dans un état d’esprit, une manière de voir et de faire. Pour que, par contrepoint, chacun mette en valeur le travail et les enjeux... de l’autre.

Textes abimés et mise en abyme : À la recherche du temps perdu, Jérémie Bennequin efface au quotidien des pages du roman de Marcel Proust, construit une œuvre en détruisant, laisse une trace en effaçant. Dans ce jeu de mains et de hasard, JR et Bennequin ont en partage un référent commun : Mallarmé, dont le jeune artiste gomme les mots de l’ouvrage culte selon le résultat d’un lancer de dés. De ces estompages naissent ce qui ne sont plus des livres et pas davantage des sculptures, plutôt des reliques, en tout cas des ommages comme les nomme l’artiste ; livres-objets, chiures de gomme et photos témoignent de ce patient et violent sacerdoce, comme un écho à cette citation de Raine : « Au fond je n’ai jamais fait que gommer dans ma propre vie » (Jean Raine in Scalpel de l’indécence, Paroles d’aube, 1994).

A travers ses opéras parlés, ses contributions écrites ou radiophoniques, ses performances, David Christoffel procède à une systématique construction/déconstruction du (des) langage(s). Se mettant tout à la fois en scène et en retrait, il affiche dans ses vidéos un humour absurde, décalé et parfois féroce proche d’une attitude que n’aurait pas reniée JR. Flou et désinvolture semblent occasionner un désordre apparent. C’est qu’en fait la poésie est d’un autre ordre. Par-delà les années, les aphorismes de Christoffel établissent une correspondance avec les titres des peintures de l’artiste belge, eux aussi d’une inventivité et d’un humour - parfois noir - réjouissants.

« Dans une ville dévastée, un homme, peut-être un survivant, parcourt des rues en friche, des espaces urbains dépeuplés... » Voici la trame du livre paru aux éditions Actes Sud (avec un texte de Laurent Gaudé) et dont sont issues l’ensemble de photos d’Oan Kim présentées au CIAC. Photographe - et désormais aussi musicien - l’inquiétante beauté qui se dégage des images de la série Je suis le chien Pitié (même si certaines autres de ses séries sont plus solaires) rappelle les brillantes ténèbres qui sourdent des peintures de Jean Raine. Derrière l’apparente spontanéité de la prise de vue, le surgissement de fantômes, se cache un patient travail d’atelier qui permet de maîtriser les nuances de ces noirs et blancs. Provenant du bestiaire de JR, de la pénombre de son atelier, deux grandes encres de Chine entament le dialogue...

Henri Roger a choisi comme devise cette phrase d’Henri Michaux : « Va assez loin en toi pour que ton style ne puisse pas suivre. » Il s’est produit aux côtés de Mama Bea, Catherine Ribeiro, Taï Phong et d’improvisateurs comme Paul Rogers, Barre Phillips. Musicien protéiforme (pianiste virtuose, guitariste, batteur, etc.), seul, en duo, en big band, il sait (se) jouer (de) tous les styles sans jamais se départir de sa forte mais discrète personnalité. Et augmente régulièrement sa discographie d’opus où l’attention portée au son se double d’une recherche visuelle et théorique. Humble et savant, qui laisse parler pour lui ses compositions, il était tout indiqué pour, à partir des archives sonores de JR, composer avec l’exposition. Il nous convie pour l’occasion, dans une salle dévolue à cet effet, à prêter l’oreille à la voix de Jean Raine.

Que la polyphonie de ces hétéroclites talents mobilisés, de ces indisciplinés réunis, puisse par la peinture, l’écriture, la chanson, le film et tous les moyens disponibles, rendre à Jean Raine ce qui lui appartient !

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Raine

CHIROMANCIE DE LA MEDUSE

En guise de critique, quelques remarques à la volée en regardant peintures et dessins signées JR.

MUNITIONS POUR PREMONITIONS

Les dessins sont fulgurances, proches de la caricature, faussement maladroits. Ils partagent avec ces jeunes enfants, au regard inquisiteur et insolent, chez qui l’on sent poindre des raisonnements et des calculs d’adulte un côté fascinant et effrayant. Et peuvent décourager au premier abord. Ou fasciner.

Les peintures parlent d’elles-mêmes, c’est-à-dire de la peinture en train de se faire sous vos yeux, elles ne promettent que du sang, de la sueur et des larmes. Peintures de guerre. Peinture qui fait tâche aurait dit Rorschach. Peinture outragée, peinture brisée, peinture martyrisée mais peinture libérée.

Par couches successives, épuiser le motif (la peinture ?) et le sujet (le peintre ?). Par plans superposés, utilisant différents types et tailles de pinceaux, usés, essuyés, donner du relief à la surface. Abandon de toute perspective illusionniste : l’issue - fatale - est connue, pour la peinture comme pour le peintre pas de plans sur la comète. Il ne s’agit pas de faire bonne ou pâle figure mais de tenir tête.

Par des vitesses d’exécution multiples - non pas seulement tracer à toute vitesse mais aussi à toutes vitesses - se crée un ballet de brosses qui rythme et organise le trafic, la circulation de l’œil dans les circonvolutions du tableau. Que des cadres, des fenêtres viennent perturber. JR requiert notre plus grande attention.

VICTOIRE PAR CHAOS

Les peintures (sous) acides sont corps-à-corps d’un coloriste hallucinant, grinçant ; les grands formats, effectués sans recul. Debout sur le papier JR ne cherche pas à y voir clair mais à avoir une vision - tout court.

Même s’il peut de temps à autre y avoir quelques dessins préparatoires, voilà le programme : ne rien céder à l’ivresse tout en s’y livrant, dans de longues séances de travail - très longues, et intenses : deux par an, pendant les vacances d’été, pendant les vacances d’hiver, jours et nuits - espacées de grandes périodes de décantation, de maturation. Peindre à ras bord comme le verre de vin épais servi au comptoir.

JR ordonne le K.O., au chaos. Dans cet univers anthropomorphe, zoomorphe et peu amorphe, le fatras n’est qu’apparent, le bordel organisé. Les gestes et lavis d’une extrême et précise vivacité composent des silhouettes aux contours incertains, aux volontés floues. Action painting de scènes d’action, de liesse, de relations conflictuelles entre les figurants. Secousses, tremblements, effets de bougés d’un film qui déraillerait. Ou encore turbulences, cartes météo entremêlant anticyclones, ouragans, vents violents, ondées éparses, soleils radieux et invincibles, nuits agitées, nuées, orages. Saisir le sens à la faveur du temps.

ABIMES A RAS BORD

Dionysos n’erre jamais bien loin, pour l’ivresse mais aussi pour le corps démembré, reconstitué, revenu des enfers. JR sait ce qu’il cherche - les embrouilles - et ce qu’il va trouver, se soucie plus des apparitions que des apparences, ne reproduit pas des hallucinations : il les produit. « Le cerveau out entier tient au creux de la main » : il se laisse guider par le hasard et parfois le sème en route, traçant des voyances. Peinture de bonne fortune, de bonne aventure : les lignes de la main.

Les œuvres sont tranchantes comme des lames, - d’un couteau et pourquoi pas d’un tarot ? Grand feu d’eau de vie. Transmutation du suc en encre, transsubstantiation du vin en acrylique.

Souvent apparaissent des têtes sans corps, des yeux qui vous médusent. Parfois regards humains, quelquefois yeux d’insectes dont on devine les ailes. Des yeux qui sont aussi téton, nombril, anus.

Un maquis de traces, de gestes appelle le discernement afin de distinguer ce qui se déroule devant nous. Il faut se laisser porter par le flot. Les œuvres de JR demandent à qui les regarde qu’il s’y confronte, exigent à qui leur fait face qu’il s’y abandonne.

Raine

JOUISSANCE DE LA TITRAILLE

Enchevêtrements, lacs, frondaisons, mousses, floraisons, poèmes jetés en l’air et retombés sur le papier, bouteilles d’encre à la mer… Peintures de sous-bois, dessins secs comme ces mêmes lieux après l’incendie. L’étonnement, la sidération se prolongent par l’attribution de titres qui sont à eux seuls des œuvres* et rarement une légende et contribuent à celle de JR. Piochés in fine dans une liste préparée à l’avance ou bien trouvés sur le moment, ils accompagnent ses peintures quasi aphoristiques, illustrations de récit restant à inventer, pour solde de tout conte.

*Qui ont judicieusement fait l’objet en 2006 d’une petite édition, Confiture de titres pour images absentes, aux éditions Subréalistes pirates.

Marcel Bataillard