Jean-François DUBREUIL au C. A. C. de Eysines

PDFImprimerEnvoyer

Du 24 septembre au 15 décembre 2013 le Centre d’Art Contemporain du Château Lescombes à Eysines présente un ensemble à partir d’oeuvres de 1972 (collages détournements d’images de presse) suivies des variations de mises en couleurs objectivées de journaux, travail de Jean-François Dubreuil de 1974 à aujourd’hui. Ce parcours fait l’objet d’un catalogue préfacé par Pierre Brana, commissaire de l’exposition.

Cette introduction resitue la démarche dans son contexte, et en précise les modalités, Ses modalités le place peut-être dans la proximité des œuvres de l’Art Concret, dans lequel l’artiste pense prendre origine, mais l’enracinement du travail dans le sismographe de l’actualité qu’est la presse lui donne une dimension différente. La rupture de l’art concret avec l’anecdote est ici subtilement contestée par le sens né de l’implication statistique, distanciée certes, mais jamais neutre.


Marcel Alocco


Pierre BRANA

Je ne me méfie pas de la réalité, ou de cette réalité partielle que nous percevons grâce à nos sens, mais de l’image de la réalité rendue par nos sens, car elle est incomplète et restreinte.

Gerhard Richter

En 1975, six artistes, Jean-François Dubreuil, Erik Haldorf, Charles Le Bouil, Francis Limérat, Pascal Mahou et Jean Mazeaufroid, décidèrent d’ouvrir une galerie associative à Paris – la galerie 30 – dans l’esprit collectif de l’époque, dans le bouillonnement créatif post 68. C’était le temps des groupements de plasticiens en tout genre qui, un peu partout en France, s’organisaient de façon autogestionnaire. Que l’on se souvienne de la naissance à Bordeaux en 1970-1971 de « Sed contra » ! La galerie 30, ainsi appelée car elle se trouvait au 30 rue Rambuteau dans l’appartement même de Jean-François Dubreuil, présenta d’abord les œuvres de ses fondateurs, à l’ombre de l’imposant chantier du Centre Pompidou. Puis, elle s’ouvrit à bien d’autres artistes 1– une cinquantaine dans les dix ans d’existence de la galerie – avec une dominante, semble-t-il, dans les travaux présentés : la relation entre la peinture et l’écriture, lettres, mots, signes… Une belle réussite en dehors des circuits marchands ! Avant le temps de la galerie 30, Jean-François Dubreuil, né en 1946, avait fait des études de sciences économiques et était venu aux arts plastiques de manière autodidacte encouragé par son ami Francis Limérat 2. Ses premiers travaux s’inspiraient de photographies de presse qu’il détournait de leur message en montrant que l’on pouvait leur donner une autre signification. Ainsi une photographie du Nouvel Obs d’ouvriers maghrébins, dans une rue, face à des CRS, à laquelle il avait adjoint un cliché de majorettes avec sa légende : « En avant pour le défilé ». Ou une photo de Paris Match montrant des GI pointant leurs armes sur une famille vietnamienne, à laquelle il ajoutait le texte de l’hebdo qui s’étonnait que cette famille puisse avoir peur de soldats venus pour les secourir ! Ou encore, moins didactiques et plus poétiques, des photographies grossies jusqu’à la trame afin que n’apparaissent plus que de discrètes variations de tonalités...

Exposition

A partir de 1974, il commence à peindre comme il peint aujourd’hui. D’aucuns estiment que sa pratique relève alors de l’abstraction géométrique, expression qu’il n’aime pas. D’autres le classent parmi les artistes de l’art construit ou de l’art concret. Et c’est cette dernière appellation qui a sa préférence. En 1930, Théo Van Doesburg avait publié un Manifeste de l’art concret, et les concrets zurichois s’inspirant de ce texte avaient défendu « les principes d’un art préétabli qui, élaboré selon des règles mathématiques, exigeait un processus de création structurel et sériel ainsi que le rejet de toute expression sensible et individuelle ». C’est dans cet esprit que François Morellet a réalisé, dès 1952, des formes géométriques simples et répétitives, dénuées de « toute expression sensible et individuelle»3. Jean-François Dubreuil se reconnaît dans cette absence de subjectivité4 même si son travail, on va le voir, a son originalité propre. Mais sa reconnaissance de l’intérêt qu’il porte à l’œuvre de Morellet n’éclipse pas sa préférence pour l’alphabet coloré d’Auguste Herbin ou l’alignement des nombres de Roman Opalka dont il apprécie grandement la rigueur. Alphabet, nombres, cela m’amène à penser que les racines lointaines du travail de Jean-François Dubreuil doivent peut-être se trouver du côté du lettrisme et d’Isidore Isou qui avec Cobra et Asger Jorn avaient donné naissance au mouvement situationniste de Guy Debord… Alors ce travail quel est-il ? Jean-François Dubreuil pratique une traduction plastique des surfaces des différentes rubriques d’un journal. Parfois la première page seulement, parfois toutes les pages suivant le sens de la lecture. L’échelle et la disposition des pages sont établies en fonction du format et du nombre de pages du journal et en fonction du format retenu pour le châssis du tableau. Les couleurs sont toujours utilisées suivant le même procédé. Immuables sont le rouge pour les publicités et le noir pour les photographies. Encore que si le noir indique toujours une photographie, une photographie ne correspond pas systématiquement à un noir, elle peut-être de la couleur de l’article auquel elle se rapporte ou en gris ou en blanc. Le rouge, un beau cadmium, revient donc souvent dans ses tableaux étant donné la place envahissante de la publicité dans les médias. Et je trouve heureux ce choix – pas innocent, bien sûr – de la couleur de l’interdit et du danger (même si des maoïstes ont voulu, un temps, lui donner un sens radicalement contraire !) pour marquer la publicité dont on ne connaît que trop les effets nocifs.

Exposition

Les autres couleurs sont déterminées, pour chaque article, par tirage au sort suivant les séries. Jean-François Dubreuil travaille en effet par séries, les journaux de la semaine d’un même quotidien, les différents quotidiens d’un même jour, parfois des hebdomadaires5,… Il arrive qu’il n’utilise que les filets des journaux. La palette des couleurs utilisées est large. Presque toujours vives, lumineuses, ces couleurs sont soigneusement préparées, résultats de mélanges, même si l’artiste avoue une prédilection pour le vert aux multiples tonalités. Le gris ou le blanc sont utilisés en complément, notamment pour tout ce qui n’est pas de l’information, la rubrique des mots croisés par exemple, ou pour ce qui reste par rapport à un thème choisi. Il arrive, en effet, que l’artiste décide dans une publication de marquer en rouge les publicités et de traiter tout le reste en gris ou en blanc. De même avec les photographies. Il opère, soit par aplats, soit par contours ou même par diagonales avec des traits de cinq à vingt millimètres dont les couleurs, à part le rouge et le noir, sont tirées au sort comme pour les aplats. La structure de la publication fixe donc la composition du tableau et l’aléatoire (tirage au sort) détermine le voisinage des couleurs. L’artiste n’intervient que par le choix initial du code pictural et celui des publications utilisées. Ensuite, l’œuvre lui échappe… Encore qu’une décision lui reste : réaliser des aplats, ou des contours, ou des diagonales. Choix qui dépend de la série du moment. Il en résulte des œuvres étonnantes, poétiques, d’une incontestable réussite esthétique. Et l’on reste perplexe devant la part prise par le hasard dans le remarquable mariage des couleurs. Francis Limérat m’avait parlé en termes élogieux de ce surprenant travail mais les expositions de la galerie 30 étant toujours très courtes puisqu’elles avaient lieu, rappelons-le, dans l’appartement où vivaient Jean-François Dubreuil et son épouse, elles n’avaient jamais coïncidé6 avec mes séjours parisiens. Ce n’est donc que dans les années 1980, aux salons des Réalités nouvelles du Grand Palais, que j’ai pu découvrir avec intérêt les œuvres de Jean-François Dubreuil. J’ai ensuite suivi ses différentes séries à la galerie parisienne Lahumière où m’amusaient les commentaires des visiteurs sur ces « produits de l’aléatoire ». Et c’est devant un des ses tableaux, lors d’une visite à l’Espace de l’Art Concret de Mouans-Sartoux dans les Alpes-Maritimes, que j’ai vécu un moment passionnant dont le souvenir m’est resté : une discussion fort sérieuse, bien qu’un peu surréaliste, avec un jeune professeur de mathématiques sur la poésie de la géométrie puis sur le calcul des probabilités concernant les couleurs sortant du chapeau…

Exposition

Jean-François Dubreuil a exposé un peu partout en France, en Europe, aux USA, au Japon, mais il n’a jamais été invité à Bordeaux et dans la région. C’est donc avec un grand plaisir que je comble cette regrettable lacune et je suis persuadé que seront nombreux ceux qui voudront découvrir son travail, cette face particulièrement originale de l’art concret.


Pierre BRANA


1 Parmi les plus connus, Pierre Buraglio, Marcel Alocco – qui ont exposé au Château Lescombes – Daniel Dezeuze, Vera Molnar, Aurélie Nemours…

2 Francis Limérat, que j’ai été heureux de présenter au Centre d’art Contemporain du Château Lescombes en 1997 puis en 1999 dans l’exposition « Les peintres de Sed Contra, hier et aujourd’hui » et enfin, en 2007, avec l’artiste américain Charles Christopher Hill.

3 Domitille d’Orgeval, De l’abstraction géométrique à l’art cinétique, catalogue de l’exposition Dynamo, un siècle de lumière et de mouvements dans l’art 1913 – 2013, Réunion des musées nationaux – Grand Palais (10 avril – 22 juillet 2013.

4 Dans les tableaux intitulés « Hommages » consacrés aux peintres Kasimir Malevitch et Francis Bacon, au compositeur Olivier Messiaen, Jean-François Dubreuil a toutefois fait intervenir sa subjectivité en choisissant la couleur jaune pour Messiaen, l’orangé pour Bacon… Mais c’est l’exception qui confirme la règle !

5 Surtout dans ses débuts. Par la suite Jean-François Dubreuil a trouvé que les hebdomadaires donnaient un résultat un peu répétitif 8entretien avec l’artiste du 12 juin 2013)

6 Notamment celles de 1976, 1978, 1981, de Jean-François Dubreuil.