AVIGNON IN

PDFImprimerEnvoyer

Après une décennie d’aventures à la tête du Festival d’Avignon, les codirecteurs Hortense Archambault et Vincent Baudriller, vont laisser la place à Olivier Py qui prendra fonction pour la sélection de 2014. La force du Festival est de mêler des propositions contemporaines aux oeuvres du passé, de montrer ce qu’il y a de plus exigeant et innovant dans le théâtre. La création est un univers risqué, un peu fou, qui provoque un flot d’émotions incontrôlées et des réactions fortes de spectateurs soit ravis, soit mécontents. Des spectateurs venus se nourrir de théâtre, comme d’un besoin vital, essentiel.

 

 

Avignon

En tant qu’artiste associé de l’édition 2013, Stanislas Nordey a choisi pour la Cour d’Honneur « Par les Villages », une pièce à laquelle il revient sans cesse, Peter Handke faisant partie de sa mythologie personnelle. L’oeuvre est autobiographique et revendiquée comme telle puisque l’auteur s’est mis en scène dans le personnage de Gregor (Laurent Sauvage), un écrivain qui revient dans son pays natal. Intemporel et d’une singularité sans équivalent, ce poème dramatique, où se mêlent motifs poétiques et motifs politiques, est un magnifique chant d’amour sur la force de l’art, seule vraie valeur qui porte l’espoir de l’humanité. Mais c’est aussi une épopée du quotidien : un village, un chantier, des ouvriers, deviennent la matière d’une vie autre à laquelle on ne prêtait pas attention. Sur le plateau, une unique scénographie de baraques bleues de chantier et les acteurs qui récitent leurs longs monologues face au public comme pour le prendre à témoin de leur banale histoire de famille. L’écrivain - le double de Peter Handke - est venu de la ville à la suite d’une lettre de son frère, Hans, pour lui céder sa part d’héritage de la maison familiale, ainsi qu’à leur soeur vendeuse chez un grossiste (Emmanuelle Béart). Dans son village, Gregor retrouve les vivants, les morts, et son enfance perdue dont il ne reste que des souvenirs. Tout a changé, le béton a envahi la vallée et les ouvriers travaillent sur des machines, alors que leurs parents avaient juste des outils ...

 

Avignon

Les questions sur la filiation et la transmission sont posées à travers l’opposition des deux frères, l’un intellectuel, l’autre ouvrier. Stanislas Nordey interprète lui-même Hans : il porte à l’incandescence la lucidité, la noblesse de l’ouvrier dont il voulait que la parole soit déployée devant 2000 spectateurs «Nous les exploités, les offensés, les humiliés, sommes peut-être le sel de la terre» dit-il. Peter Hanke n’assène rien et laisse les portes ouvertes, envisageant tous les possibles pour offrir une liberté totale à l’imaginaire du spectateur avec lequel il veut partager sa parole le temps de la représentation. Il parle de lui sans pathos, avec une écriture qui va « à l’os », trouvant la juste distance pour dire ce qu’il veut dire sur la famille, sur l’écart creusé avec le monde rural, sur l’exploitation des ouvriers, ou encore sur la lenteur afin de résister à l’accélération actuelle. Ce long poème tout en longs monologues et en long déploiement de paroles qui s’adressent à l’autre - le public - est un spectacle de plus de quatre heures avec de sublimes moments et des creux d’ennui (pourquoi pas !). Le ton déclamatoire des comédiens met en valeur la fulgurance du texte en accentuant toute la saveur des mots, mais l’ironie est perdue, sauf chez Annie Mercier, interprétant l’intendante du chantier. Jeanne Balibar ouvre et ferme la pièce par une injonction au spectateur « Passez par les villages ».

Le contact initial de Peter Handke avec la Cour d’Honneur fut, en 1967, la projection en première mondiale de La Chinoise de Godard. La chanson principale du film « Le Vietnam brûle et moi je crie Mao, Mao...» est reprise dans «Ping Pang Qiu,», le nouveau spectacle d’Angélica Liddell. Ecorchée vive, cette auteure, actrice, metteuse en scène et performeuse espagnole est allée en Chine pour apprendre la langue et tenter d’aimer ce pays. Histoire d’amour impossible à cause du régime autoritaire que l’artiste a représenté sur scène, en partant de l’hypocrisie de la diplomatie politique, dans les années 1970, entre la Chine et les Etats-Unis à propos du sport. Et plus précisément du ping-pong où les Chinois excellent.

Avignon

Angélica Liddell est une pessimiste radicale et même désespérée, une artiste pleine de contradictions qui nous touche par sa folie et sa souffrance. Avec un langage qui lui est propre, elle innove en cassant les formes de théâtre connues jusqu’à présent. Intempestive, elle assène des vérités qu’une posologie civilisée dose en général goutte par goutte. Mais en s’exposant, elle donne une leçon de liberté et d’authenticité : tout détruire pour se recomposer elle-même. Sans comprendre son amour insistant pour la Chine, elle se confronte aux dégâts de la Révolution culturelle et montre que cet amour peut être une lutte contre la répression asphyxiante de la Chine actuelle où le totalitarisme a arraché les racines d’une culture ancestrale. L’extermination a laissé les Chinois sans origine, ils ne savent plus d’où ils viennent. Sans se résigner à la laideur du monde, l’artiste produit une beauté bien à elle dans son spectacle foutraque et elle brandit en place du Petit Livre rouge de Mao Le Livre d’un homme seul de Gao Xingjian. Dans sa bouleversante écriture d’une souffrance qui nous déchire, elle a trouvé une juste distance avec elle-même en brassant des idées. La liberté n’est jamais hors de portée.

C’est avec une grande liberté que Jérôme Bel se joue de la mémoire de la caisse de résonance qu’est la Cour d’Honneur du Palais des Papes. Dans «Cour d’Honneur», il a pris le risque de transformer en acteurs de « vrais gens » de 11 à 70 ans, choisis parmi des volontaires qui se sont spontanément proposés, à la suite à une annonce dans le programme de 2011. Quatorze anciens spectateurs viennent donc raconter leur expérience et leur vision de pièces vues dans la Cour d’Honneur dans les années passées. Ils sont assis au centre du plateau d’où chacun se détache à tour de rôle, s’avance pour exprimer ses souvenirs, après avoir décliné nom et profession. Ce qui frappe c’est l’authenticité, celle des gestes comme celle des mots, et l’émotion est là. Quelques projections et extraits d’anciens spectacles s’intercalent aux souvenirs. Certes, ce voyage dans la mémoire des spectateurs – et dans la nôtre - du bouillonnement effervescent du Festival ne prend sa valeur que dans l’espace culte de la Cour d’Honneur, mais quel plaisir !

Avignon

Le théâtre pourrait-il être le lieu de survivances d’idées ? C’est ce que tente de prouver Nicolas Truong, connaisseur du mouvement des idées contemporaines et journaliste au Monde. Les lucioles, qui éclairaient les bords des chemins au coeur de la nuit, auraient-elles disparues ? Dans un article datant de 1975, Pasolini en a alerté en condamnant la pollution, métaphore de notre humanité rongée par une pollution des esprits. Partant de ce texte célèbre qui a donné le titre de son spectacle «Projet Luciole», Nicolas Truong en avait déjà présenté une ébauche au Festival d’Avignon en 2012 dans le cadre de Sujet à Vif et a prolongé son projet cette année avec un théâtre destiné à montrer les ressorts de la pensée philosophique.

Il n’y a pas d’idées sans corps et de corps sans idées. S’interrogeant sur la relation entre la scène et les idées, Nicolas Truong, a réuni des textes de penseurs contemporains pour imaginer un théâtre de nouvelles lumières éclairantes. La scénographie est composée de filaments lumineux évoquant des lucioles et de livres qui s’empilent, s’effeuillent ou tombent pour s’accumuler jusqu’au tournis. Donnant corps à la pensée critique, deux magnifiques comédiens, Nicolas Bouchaud et Judith Henry, s’attèlent à en exprimer la théâtralité à partir de textes de philosophes contemporains, Jacques Rancière, Alain Badiou, Foucault... Autour d’eux, des piles de livres dont les comédiens jouent, en les manipulant, les brassant, les serrant entre eux quand ils s’enlacent ou se les jetant à la figure lors de désaccords. Véritables idées incarnées, leurs corps deviennent presse-livres et ils font émerger des émotions de pensée sur l’art, l’amour, l’humour, la politique,... Ils font danser les mots, jonglant avec ceux de Walter Benjamin ou de Guy Debord, de Baudrillard ou de Giorgio Agamben. Aucun texte n’est attribué - on n’est pas à l’école - mais chaque spectateur peut reconnaître au passage le « Je-ne-sais-quoi et le presque rien » de Jankélévitch, ou autre. L’intelligence des textes suffit, sans signature. Cette dramaturgie de la pensée pourrait être fastidieuse, mais elle est ludique, divertissante, inventive et, en sortant, on se sent plus intelligent. Si Deleuze constate que «la bêtise n’est jamais muette ni aveugle» Lyotard demande « comment ne pas philosopher ? » Plutôt que la question qui circule aujourd’hui « quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? » Jaime Semprun interroge «à quels enfants allons-nous laisser le monde ?»

Avignon

Le soir même, après avoir vu ce stimulant spectacle, nous avons bien observé, mais il n’y avait aucune luciole pour nous escorter.

Caroline Boudet-Lefort