Nice Jazz Festival, an trois : place aux jeunes // + Extraits vidéos

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La troisième édition du Nice Jazz Festival qui s'est tenue au cœur de la ville du 8 au 12 juillet dernier, s'est achevée sur un bilan satisfaisant, selon les organisateurs, qui se réjouissent d'une fréquentation en constante progression. Pour notre part, nous retiendrons qu'a été gagné le pari de recentrage et de rajeunissement de la programmation qu'a voulu le nouveau directeur artistique, Sébastien Vidal. Le public a donc approuvé ses choix et les responsables sont encouragés à aller plus loin quand le site aura pris sa forme définitive avec l’achèvement des travaux de construction de la « coulée verte ».

 

 

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Revival New Orleans et musique urbaine new-yorkaise :

Le Nice Jazz Festival qui a connu de nombreux avatars n'a pas oublié ses origines : un festival qui, en février 1948, prenait la suite du Carnaval et dont Louis Amstrong fut l'une des vedettes. La meilleure manière de célébrer cet acte fondateur a été d'inviter des musiciens de la Nouvelle Orléans. C'est donc tout naturellement qu'en 2013, le pianiste Jon Batiste avec The Stay Human Band (1) fit l'ouverture de la scène du Théâtre de verdure avec un show où le groove était tout aussi présent que le sens de la fête. Le musicien alla jusqu'à monter dans les travées de l'amphithéâtre pour solliciter la participation du public comme il est de coutume à la Nouvelle Orléans. Ceux qui, comme nous, ne connaissent pas la capitale du Jazz ont retrouvé dans ce show l'image qu'en donne Treme le feuilleton d'HBO, auquel John Batiste collabora.

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Autre natif de la Nouvelle Orléans, le trompettiste Christian Scott qui revendique ses origines black-indians, arrivait avec une réputation flatteuse, en raison de son dernier opus, Christian aTunde Adjuah, ambitieuse évocation de ses racines ghaneo-beninoise. Au final, la prestation de son groupe (2) sur la scène Masséna, le 8 juillet, est apparue assez sage et d'un classicisme de bon ton, quelque part entre Roy Hargrove et Wynton Marsalis. Si sa musique n'avait rien d'inoubliable, par contre son look était particulièrement soigné et son bugle brillait autant que les bijoux dont il était paré, évoquant Miles, sinon pour la musique, du moins pour le dandysme.

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Pulsations urbaines et jazz expérimental :

Expériment, le groupe de Robert Glasper, était également très attendu et cette fois ci, nous n'avons pas été déçu. Ce quintet (3) qui réuni la fine fleur de de la musique urbaine contemporaine évolue aux frontières du jazz, du hip-hop et du R&B. Il a pour principe de donner aucune limite à sa créativité. Effectivement, leur show n'en manquait pas. Tandis que la section rythmique établissait une base aussi funky qu'inventive, le rôle prépondérant était laissé au vocaliste et joueur de vocoder, Derick Hodge.

 

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Ce dernier, sorte de ludion en perpétuelle agitation, aux allures de prêcheur rasta, illuminé par un sourire perpétuel se plaisait à déformer sa voix et jetait des phrases comme on tire des rafales d'une arme automatique. Le public déjà un peu secoué mais également subjugué n'était pas au bout de ses surprises quand est apparu Yasiin Bey. Lui, il avait adopté la tenue d'un mystique bédouin fraîchement revenu du pèlerinage à la Mecque. Crachant d'un ton mi coléreux mi enjoué quelques sentences avec en contre-chant des gargouillis électroniques, il achevait de porter à l'incandescence un groupe qui, depuis une heure, avait dépassé le seuil de surchauffe. Après tant de concerts trop sages, Experiment a offert une bouffée d'énergie et a proposé une voie possible pour un jazz en phase avec les pulsations d'aujourd'hui.

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Voix féminines de Londres à Séoul :

Un festival de Jazz qui se respecte se doit de programmer des chanteuses. Si Jazz à Juan a un faible pour les blondes : Diana et Melody Gardot font partie de ses habituées, Nice préfère les belles afro-américaines qui ont du feeling, de la présence et de la voix, à qui elle réserve, en général, la grande scène où l'on est censé pouvoir se trémousser en rythme.

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Parmi les représentantes de cette catégorie une jeune britannique Lianne La Havas qui, avec un disque à son actif, Is Your Love Big Enough ? a su d'emblée capter l'attention du public. Qu'elle chante seule sur scène comme ce fut le cas pour ses trois premiers morceaux ou bien accompagnée par ses quatre musiciens (4) dans des chansons pleine de rage et de swing comme dans le titre éponyme du disque, elle défend avec conviction et assurance un répertoire personnel qui doit autant à Tracy Chapman qu'à Aretha Franklin.

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Grâce à Stéphane Belmondo qui dans son dernier disque, Ever After, a voulu rendre hommage à Donny Hathaway nous avons pu découvrir Sandra Nkaké, sa belle voie grave et sa présence scénique. La version lyrique et tonique qu'ils donnèrent de la chanson-manifeste, Someday We'll All Be Free restera un grand moment de leur concert.

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Depuis quelques années, comme une consciencieuse VRP d'elle même, Youn Sun Nah visite, en compagnie de son trio (5), la France profonde des festivals et des petites et moyennes salles. Parallèlement, ses disques sont régulièrement encensés et diffusés par les radios. Ce fut notamment le cas, à l'occasion de la sortie en mars dernier de son plus récent CD, Lento. Si son travail s'éloigne de plus en plus des standards et de ce que l'on attend en général d'une chanteuse de jazz, sa popularité ne faiblit pas et après avoir séduit la Corée, son pays d'origine et la France, elle s’apprête à conquérir les publics européens et américains. Son étape niçoise, le 10 juillet à la scène du jardin, réunissait à la fois des fans convaincus et des réfugiés du blitz C2C qui s'abattait sur la scène Masséna. Elle débute son concert par son interprétation a capela de My Favourite Things avec pour seul accompagnement le son aigrelet d'une sanza (boite à lamelles d'origine africaine). Ensuite, cela se gâte légèrement. On finit par se lasser d'une certaine affectation dans la présentation des chansons et par le répertoire issu de son dernier disque. La performance technique et l'étendue de la tessiture de sa voix impressionnent mais n'émeuvent pas. Dans cet ensemble un peu monotone émerge un des tubes de Lento, Momento Magico, composé par son guitariste Ulf Wakenius qui est réellement un moment magique d'une féconde confrontation rythmique entre la chanteuse et ses accompagnateurs.

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Dynamisme du Jazz français :

Grâce au développement de l'enseignement du Jazz, nous constatons, depuis une génération, l'apparition de nombreux nouveaux talents un peu partout dans les régions et particulièrement dans le Sud Est.

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Tandis que certains, comme Stéphane Belmondo, tout en restant dans un style main stream, privilégient le renouvellement du répertoire en puisant aussi bien chez les compositeurs du début du XXeme siècle que dans le riche patrimoine de la soul music, d'autres tentent de bousculer les limites entre les genres musicaux et explorent des voies ouvertes par les nouvelles technologies.

Parmi les ces nouveaux venus, Guillaume Perret dont nous avons dit tout le bien que nous en pensons dans une précédente chronique (7). Ce saxophoniste et ses trois compagnons d'Electric Epic (8) sont devenus la coqueluche des programmateurs des festivals de l'été puisque, après le Paris Jazz Festival en juin, Nice, Vienne et Marseille en juillet, ils sont à Marciac en août, sans parler de manifestations de moindre importance.

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Il eurent le douteux privilège de faire l'ouverture du festival sur la grande scène. Le groupe, visiblement pas très à l'aise, n'a pas donné le meilleur de lui même et s'en est tenu au répertoire de son unique disque, sans avoir la folie et l'inventivité qui nous avaient tellement touchées en mars dernier au CEDAC. Il n'est donc pas certain que le public qui l'a découvert dans ces circonstances ait pu apprécier à sa juste valeur l'apport de Guillaume Perret et d'Electric Epic au jazz contemporain.

Etienne M’Bappé, bassiste d'origine camerounaise, que l'on a récemment entendu à Nice comme accompagnateur de Bill Evans, et de John Mc Lauglin était présent pour défendre un projet personnel avec son groupe Su La Také (8).

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A la frontière du jazz et de l'Afro-beat, ce quintet pourrait être simplement un groupe de plus proposant un musique joyeuse et swinguante, s'il n'y avait pas le violoniste Clément Janinet dont le groove la sonorité très sensuelle élargissent le chant des possibles de ce voyage musical. Croyant avoir embarqué pour la savane africaine, grâce à lui nous nous retrouvons dans la lande irlandaise ou la puszta hongroise. Nous serions très heureux de le retrouver dans un contexte moins contraignant où sa capacité à faire naître des paysages sonores inédits pourrait s'exprimer avec une ampleur accrue.

L'émergence du Jazz israélien :

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La flatteuse réputation qui précédait Band Of The East (9), dirigé par le bassiste Omer Avital, n'était pas usurpée. Ce quintet regroupant des musiciens de New-York et de Tel Aviv soudés par une longue pratique commune a apporté un parfum de musique orientale tout en restant très jazzy. Chaque musicien est une légende : le leader est engagé dans de nombreux projets de part et d'autre de l'Atlantique, le sax Joel Frahm, familier des clubs de New York, a pour partenaire dans ses enregistrements Kenny Baron ou Brad Mehldau. Le trompettiste homonyme du fameux bassiste est également basé à New York. Il est titulaire au SFJazz Collective (10), à la suite de Dave Douglas. Quant au pianiste, on peut fréquemment l'écouter dans les clubs parisiens puisqu'il a choisi de vivre en France. Pris individuellement ces musiciens appartiennent à une mouvance qui a pour références le quartet classique de Coltrane, les Jazz Messengers, les petites formations de Mingus, etc. Pour Bande Of The East, ils abandonnent les standards pour servir les compositions de Omer Avital. Le résultat est une musique festive qui évoque un sud fantasmé où se mélangent les rythmes arabo-andalous et les mélodies juives. Le groupe ne donne pas pour autant dans un folklore béat puisque, du moins dans le titre des morceaux interprétés (Song for peace, Sinai memories, Bass Meditation on the possibilty for peace in the Middle East), il est question de la situation du Moyen Orient.

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Si le pianiste Shai Maestro (11), ancien partenaire de Avishai Cohen (le bassiste), relève de la même mouvance (le Jazz israélien), l'originalité de son jeu et l'approche qu'il a de l'équilibre entre les membres de son trio interdisent qu'on le range dans une catégorie réductrice. Dans le concert qu'il donna au Théâtre de verdure, on retrouva quelques standards du Jazz israélien notamment The Flying Shepherd et Maestro, mais également une transcription d'un morceau d'Ornette Coleman (When will The blues Leave), ou une adaptation d'une chanson du Mystère des voix bulgares (Kalimankou Denkou) et de nombreuses compositions originales issues du disque dont il vient d'achever l'enregistrement. Comme chez le défunt trio E.S.T., l'architecture du groupe n'est pas organisée autour du pianiste mais laisse à chaque musicien une grande latitude aussi bien dans l'exposé des thèmes que dans les improvisations. Cette liberté associée une forte cohésion font de ce trio un des plus intéressants de la scène jazz actuelle.

Enfin vint Chick :

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Chick Corea a été la seule réelle légende du Jazz en activité présente au Nice jazz Festival 2013. Sa venue à Nice est une étape de sa tournée mondiale avec son nouveau groupe (12) pour la promotion de son dernier CD, Vigil. Avec ce jeune homme de 73 ans, nous avons changé de dimension. Chez lui, pas besoin de long discours entre chaque composition, ni autres coquetteries habituelles (faux départ, changements continuels d'instruments, etc.), Chick Corea enchaîne simplement les morceaux : des reprises et des nouveaux thèmes issus de son album. Pour ce survol de 50 ans de carrière, il part d'un standard de Tadd Dameron, Hot House, joué à une vitesse vertigineuse et achève, en rappel, par une relecture d'un de ses plus fameux thèmes Spain (video) précédée par une délicate introduction à la flûte par Tim Garland. Entre ces deux morceaux, tantôt en version acoustique, tantôt en version électrique, ils ont interprété quelques extraits de Vigil et ainsi offert une synthèse de la période latino, de celle de Return to Forever et des ses trios ou duos acoustiques. Que l'on soit connaisseur de sa longue et féconde carrière ou simplement amateur non spécialiste, on ne peut qu'être séduit et transporté par la qualité du jeu des musiciens, la richesse des arrangements et le climat d'allégresse que créent ces virtuoses.

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S'il n'y avait qu'un souvenir à conserver de ce 3eme Nice Jazz Festival, ce serait celui de cette soirée d'été au Théâtre de verdure où un public enthousiaste et recueilli prêtait l'attention qu'elle mérite à cette musique à la fois savante et spontanée portée par trois générations d’interprètes au sommet de leur art.

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Bernard Boyer


(1) Jon Batiste (piano, claviers), Eddie Barbash (sax), Ibanda Ruhumbika (tuba & trombone), Philip Kuehn (basse & contrebasse), Joseph Saylor (batterie)

(2) Christian Scott (trompette - TBC), Braxton Cook (sax), Matthew Stevens (guitare), Lawrence Fields (piano), Christopher Funn (bass).

(3) Robert Glasper (piano), Yasiin Bey aka Mos Def (chant), Casey Benjamin (sax, vocoder), Derrick Hodges (basse), Mark Colenburg (batterie).

(4) Lianne La Havas (chant, guitare), Chris Dagger (clavier), Jay Sikora (batterie), James Wyatt (basse), Rihanna Kenny (choeurs).

(5) Youn Sun Nah (voix), Ulf Wakenius (guitares), Lars Danielsson (contrebasse & violoncelle), Vincent Peirani (accordeon & accordina), Xavier Desandre Navarre (percussions).

(6) Guillaume Perret et The Electric Epic, au CEDAC : le jazz fusionnel d'un groupe survolté.

(7) Guillaume Perret (saxophones, effets), Jim Grandcamp (guitare, effets), Phil Bussonnet (basse, effets), Yoann Serra (batterie, sampler).

(8) Etienne M’Bappé (basse & chant), Nicolas Viccaro (batterie), Cate Petit (chant), Clément Janinet (violon), Cédric Baud (guitare).

(9) Omer Avital (contrebasse), Avishai Cohen (trompette), Joel Frahm (sax), Yonathan Avishai (piano), Daniel Freedman (batterie).

(10) Le SFJAZZ Collective est un octet fondé en 2004 sous forme d'association à but non lucratif qui se produit dans le cadre du Festival de San Francisco et ailleurs dans le monde (il est venu au Nice Jazz Festival en 2008), voir notre article Nice Jazz Festival : le renouveau.

(11) Shai Maestro (piano), Jorge Roeder (contrebasse), Ziv Ravitz (batterie).

(12) Chick Corea (piano), Tim Garland (sax), Christian McBride (contrebasse) Charles Altura (guitare) Marcus Gilmore (batterie) Lusito Quintero (percussions).