La ballade bluegrass d’Alabama Monroe

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Le film Alabama Monroe* ouvre sur un concert country ; le cadre est posé pour cette tragédie vécue dans un huis clos familial sur fond de musique bluegrass. Le réalisateur flamand Felix van Groeningen nous livre une partition à la pudeur crue. Toute la force de son film tient dans cet oxymore…

 

C’est l’histoire d’une rencontre fusionnelle : celle de Didier, joueur de banjo avec Elise, une jeune tatoueuse. Lui, amoureux de l’Amérique « terre de liberté et berceau du bluegrass », se produit dans sa région flamande avec son groupe de musique country. Elle, pétillante de vie et indépendante, tient son propre magasin ; Ils sont prêts pour une aventure amoureuse et musicale. L’arrivée inattendue d’une enfant dans la vie de bohème qu’ils se construisent vient compléter le tableau du bonheur auquel ils ne s’étaient pourtant pas préparés… La soudaine maladie de la petite Maybelle qui vient de fêter ses six ans vient le briser.

Alabama Monroe (The Broken Circle Breakdown)

Le film s’attache aux effets dévastateurs de la perte d’un enfant dans un couple. A l’instar du film de Valérie Donzelli « La guerre est déclarée », la bataille courageuse des parents nous est livrée tambour battant, mais ici, elle devient désespérée et filmée dans l’intimité, sous forme de flashbacks non chronologiques. Les scènes nous arrivent par association d’idées. Se déroulant en trois lieux – la maison, la scène, l’hôpital – et suspendues dans le temps, tels des tableaux impressionnistes, elles forment un va-et-vient entre les premiers émois du couple naissant, l’arrivée de Maybelle dans la maison, son hospitalisation jusqu’à son décès et la période de survie des parents.

La musique est la colonne vertébrale de ce film, des premiers concerts dans les pubs jusqu’aux représentations dans les grandes salles. Les chansons rythmées par le bluegrass viennent apporter selon les circonstances un souffle nouveau, une rupture, une explication à une scène, ou un répit au couple que, seule, la musique semble sortir de la fatalité. De même, ces intermèdes mélodieux apaisent le spectateur. Avec Felix van Groeningen (« La Merditude des Choses » – 2009), l’alternance entre les scènes sensuelles et austères, entre le désir et la mort parait comme une évidence pour supporter l’insoutenable. Tout comme les tatouages dont Elise recouvre son corps, les scènes amoureuses fonctionnent comme un marqueur. Plus on avance dans l’histoire, plus elles deviennent charnelles pour finir dans une lutte acharnée.

Alabama Monroe (The Broken Circle Breakdown)

Comment faire face à une telle tragédie ? Le film saisit avec pudeur deux réactions opposées. Didier, magistralement interprété par le charismatique Johan Heldenbergh, est un homme de convictions, athée. Il opte pour la rationalité et se lance dans une diatribe contre les conservateurs religieux américains qui bloquent les recherches sur l’embryon humain. Elise, portée à l’écran par Veerle Baetens avec une ferveur jusqu’au-boutiste est une boule d’énergie à double détente. Si forte temps qu’il y avait de l’espoir, elle s’enferme dans l’apathie puis dans la superstition chaque fois qu’une manifestation lui rappelle la présence de sa fille. Quelle que soit leur manière d’affronter la souffrance – par les grandes théories ou le fétichisme – l’amour du couple mis rudement à l’épreuve semble sur une voie sans issue. Le dénouement donne en tout cas une clé au titre de ce long-métrage bouleversant.

Est-ce la caméra subtile du réalisateur ou le jeu étonnamment naturel de la petite Nell Cattrysse (qualité rare chez les enfants qui assurent des premiers rôles au cinéma) qui rend le film d’autant plus attachant ? Gageons que ce soit le mariage des deux et qu’il trouvera son public français comme il l’a trouvé chez les flamands.

* Le film s’est inspiré de la pièce à succès créée en Belgique flamande par Johan Heldenbergh et Mieke Dobbels « The Broken Circle Breakdown featuring the Cover-Ups of Alabama ». La pièce a de surcroît donné naissance à la formation d’un groupe musical, autour des acteurs principaux Johan Heldenbergh et Veerle Baetens The Broken Circle Breakdown Bluegrass band, avec à la composition le guitariste Bjorn Eriksson.


Aurèle M.


Alabama Monroe (The Broken Circle Breakdown) - Durée : 1h52

Date de sortie France : 28 août 2013 - Production : Belgique - 2012

Réalisé par Felix van Groeningen

Avec Johan Heldenbergh, Veerle Baetens, Nell Cattrysse,…