Angelin Preljocaj Sacre toujours magnifiquement le Printemps

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« Quand on fait le Sacre du Printemps, on développe toute la dimension des rituels collectifs , le fonctionnement communautaire, la symbolique sacrificielle de la victime exutoire pour aller d'emblée se situer sur le terrain de la sexualité et du désir Reprendre une œuvre du répertoire chorégraphique, c'est une contrainte mais, en même temps, c'est une grande liberté parce que le mouvement est quelque chose à habiter. Mais, qu'est ce qui fait scandale dans une œuvre ? C'est ça la vraie question ».

Angelin Preljocaj présentait à nouveau cette saison au Grand Théâtre de Provence son « Sacre du Printemps » créé en 2001. Pas une ride et plénitude de cette proposition haute en symbole du directeur du CNDC d'Aix-en-Provence et de son Pavillon Noir.

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« J'avais déjà eu des propositions de remonter le « Sacre du Printemps », mais venant souvent de directeurs de compagnies de directeurs de théâtres. Alors, ça me donnait un peu la sensation que les gens voulaient faire un coup, remonter « un Sacre » avec Preljocaj, alors que dans la proposition de Baremboim c'était vraiment un artiste qui venait voir un autre artiste et je me sentais dans la même barque avec lui. On était tous les deux dans la même histoire, confrontés à cette œuvre de Stravinsky». En 2001, Angelin Preljocaj était prolixe  : «  Un « Sacre du Printemps » déjà grandement chorégraphié depuis sa scandaleuse création première en 1913 par Nijinski sur une musique de Stravinsky (on se souvient des propositions de Maurice Béjart et Pina Bausch, pour ne citer qu'eux) accompagnait un « Helikopter », exposition de six danseurs aux rythmes effrénés et technocratiques de la pièce musicale éponyme de Karl Heinz Stockausen . Les deux pièces musicales ont respectivement ouvert et fermé le vingtième siècle. A l'aune du 11 septembre et de sa morbide chorégraphie, Angelin Preljocaj proposait également « Portraits in Corpore » en 2000 et «Paysage après la bataille » présentée à New York. Au délà, le chorégraphe désormais aixois lançait un « N » , regard sur les terrorismes intelllectuels de notre époque, ou encore interprétait « Roméo et Juliette » dans un univers sociétal de type fasciste alors que déjà auparavant les petites cellules de MC 14/22 (extrait du célèbre verset de Marc « Ceci est mon corps ») nous parlaient du fractionnement et de la douleur du corps en ce début de XXIe siècle. Fractionnement que l'on peut retrouver également dans l'espace scénique du Sacre re-présenté dernièrement au Grand Théâtre de Provence, sans une ride, mais tout au contraire dans sa plénitude réalisationnelle. Une œuvre où le corps s'exprime pleinement, jusqu'à sa nudité féminine.

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Geneviève Chapdeville Philbert - Au chapitre de vos créations, on trouve également « Annonciation » . Votre travail est très imprégné d'une dimension spirituelle et mystique autour du corps et de l'incarnation

Angelin Preljocaj - J'y ajoute presque un point d'interrogation : est-ce que ceci est mon corps ? J'ai beaucoup réfléchi à cela ; pourquoi suis je revenu par deux fois sur des choses bibliques ou évangéliques en tous cas. Le christianisme est une religion qui donne une place assez importante au corps et que le relie directement à Dieu. Jésus-Christ n'est pas un prophète. C'est un corps, et c'est Dieu. « Le verbe s'est fait chair » dit aussi la liturgie. Pour un chorégraphe, il n'y a pas plus clair. C'est du bon pain ! Je prends cela, d'un point de vue philosophique, à la lettre, si je peux dire. C'est troublant de voir la place du corps dans la chrétienté.

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GCP – Et, cette pièce de Stravinsky s'appelle le « Sacre du Printemps » …. Pourquoi vous tournez vous régulièrement vers des pièces inscrites dans la mémoire de la danse ?

A.P – En peinture, c'est quelque chose qui se fait fait beaucoup et très naturellement. Ce sont des thématiques qui circulent à travers l'histoire de la peinture comme l'  Annonciation par exemple, thème que j'ai traité en danse, et qui va de la Renaissance jusqu'à Dali. On n'hésite pas en peinture à porter un regard nouveau sur des thèmes anciens ou récurrents., tout en ayant bien conscience que l'important c'est justement le regard que porte un artiste d'une époque donnée sur un thème qui circule à traves les âges. En matière, c'est la même chose : un jeu avec l'histoire, avec la culture. Car, on parle rarement de culture chorégraphique. Mais, la culture chorégrapique existe. Elle a des références et j'aime jouer, faire des clins d'oeil à ces références culturelles. Par ailleurs, pour un chorégraphe c'est toujours une grande émotion et un grand plaisir de voir des générations de danseurs se confronter au même rôle, habiter une même chorégraphie. Reprendre une œuvre du répertoire chorégraphique, c'est une contrainte mais, en même temps, c'est une grande liberté parce que le mouvement est quelque chose à habiter.

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Culture chorégraphique


« On se souvient du scandale provoqué par la première du Sacre du Printemps le 29 Mai 1913 au Théâtre des Champs-Elysées, chorégraphié par Nijinski: « une bombe atomique de la nouvelle musique » venait d’exploser sur la scène parisienne. Aujourd’hui encore, les partitions d’Igor Starvinsky continuent de résonner dans un dynamisme sans précédent: « Il me semble que j’ai pénétré le secret du rythme du Printemps » entonnait le compositeur alors qu’il écrivait la pièce. Important rite sacral et païen, ce ballet célébrait la danse de la mort d’une jeune fille sacrifiée pour rendre propice le dieu du printemps. Réinterprétée par Preljocaj en 2001, l’Elue n’y est plus présentée comme une victime expiatoire consentante mais comme une révoltée qui se bat et résiste, prise entre son désir de rester en vie parmi les autres et son besoin  de transcendance ».(1)


« Le chorégraphe offre ici une danse primordiale qui célèbre et se heurte à la toute puissance de la nature, qui dénude et replace à son juste endroit le corps civilisé, une danse charnelle, féroce et exigeante. Les danseurs s’adonnent à de violents corps à corps, épousant avec l’animalité de la nature et de la chair mise à nu.

« Cette musique n’a de cesse de charrier la lente montée du désir, en même temps qu’une sorte de panique contenue. » Un élan d’une force irrémédiable anime des courses effrénées, les pas de deux cavalent, pirouettes et sauts groupés s’allient aux arabesques basculées formant une nouvelle grammaire du mouvement » (1)

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Terrorisme intellectuel

« Je suis un amoureux du mouvement. J’apprécie ce choc des corps entre eux, comme il y a un choc des mots entre eux. » C'est dans une opposition entre ordre et désordre que Angelin Preljocaj prend à bras le corps le sujet mythique du « Sacre du Printemps » pour souligner, d'une part, une recherche de la liberté de la femme et, de l'autre, la force de la pression sociale qui a une portée toute particulière dans notre époque de terrorismes intellectuels et d'intégrismes. Une liberté que le chorégraphe exprime ici à travers l'indépendance, la force de la victime du groupe, devenue amazone debout, digne, belle,libre in fine. Un sujet toujours d'actualité alors qu'en même temps on a presque reproché à Preljocaj de ne pas avoir fait scandale comme Nijinski en 1913 avec ce « Sacre du Printemps » , pourtant provocateur dès son début . « Je crois qu'on est encore aujourd'hui dans des conceptions anciennes de la femme, même dans la société actuelle . Faut pas rêver » souligne Angelin. »Quand on fait le Sacre du Printemps, on développe toute la dimension des rituels collectifs , le fonctionnement communautaire, la symbolique sacrificielle de la victime exutoire pour aller d'emblée se situer sur le terrain de la sexualité et du désir ». Est-ce à dire que notre regard est malheureusement émoussé sur la violence physique et morale au sein des groupes sociaux dans le monde en général. Et que si le public du début du XXe siècle avait encore besoin qu'on lui dise que l'humain peut être barbare, le spectateur du XXIe siècle, lui, l'aurait malheureusement admis dans son ordinaire après cent ans d'informations et d'images photographiques puis en mouvement ? « Mais, qu'est ce qui fait scandale dans une œuvre ? C'est ça la vraie question » conclut Preljocaj. « Qu'est ce qui a fait scandale en 1913 ? Est-ce l'oeuvre?Est-ce la facture de l'oeuvre ? Est-ce le thème ? Ce n'est pas à moi de répondre à cette question là. Moi, je fais ce que je ressens ».

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Geneviève Chapdeville Philbert


Le Sacre du Printemps – Ballet Preljocaj sur une chorégraphie d'Angelin Preljocaj

Musique Igor Stravinsky

Grand Théâtre de Provence – Jeudi 23 mai 2013

Le CNDC d'Aix-en-Provence - Pavillon Noir doté d'une salle de spectacle propose une riche saison 2013 – 2014 au chapitre desquels se produiront YASAYUKI ENDO et OLIVIER DUBOIS en complicité avec le Ballet National de Marseille en septembre, ROBYN ORLIN en octobre ou encore BATSHEVA DANCE Company pour SADEH 21 en décembre 2013

www.preljocaj.org

(1) extrait d'un article de Alienor de Foucaud.