Festival de Cannes 2013 : Le sens de la famille

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L'attribution de la Palme d'or à La vie d'Adèle - chapitre 1 et 2 (1) réalisé par Abdellatif Kechiche n'a pas été une surprise. Aussitôt après sa présentation, alors que les deux tiers des films en compétition avaient été projetés, il est devenu le favori du public et des critiques, même s'il se murmurait qu'il pouvait ne pas plaire au président Steven Spielberg à cause de scènes d'amour lesbien trop explicites pour un américain réputé prude. Ces rumeurs ont été balayées par l'évidence : 2013 était l'année d'Adèle, n'en déplaise aux esprits chagrins.

 

 

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Tous amoureux d'Adèle !

Si ce film s'est imposé de manière aussi forte c'est en raison de ses qualités : bon sens du rythme du récit malgré sa longueur (près de trois heures dans la version de Cannes), justesse de l'émotion qui devient contagieuse, densité et vérité des personnages, ancrage dans une réalité culturelle et sociale que chacun peut connaître (l'école, la famille). Il doit également son succès à la relative faiblesse de ses concurrents. En effet le cru 2013 n'était pas exceptionnel. Nous avons vu quelques très bons films que l'on retrouve d'ailleurs au palmarès (2), mais aucun d'entre eux n'avait cette force qui enflamme les passionnés, emporte l'adhésion des sceptiques et laisse les dénigreurs à bout d'arguments. Si il fallait une autre motif à son couronnement, nous dirons que ce film est représentatif de la tonalité générale d'une sélection qui fit la part belle aux comédiens. Qu'ils soient réalisateurs (Abdellatif Kechiche, Valeria Bruni-Tedeschi) ; sujet du film (La Vénus à la fourrure de Roman Polanski) ; que les films soient construits pour un comédien (Toni Servillo dans La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino, Michael Douglas et Matt Damon dans Ma vie avec Liberace de Steven Soderberg), les comédiens ont tenu le premier rôle dans cette compétition. C'est pourquoi le président du jury, Steven Spielberg, a cru bon, lors de la cérémonie de clôture, d'attribuer conjointement la Palme d'or au réalisateur et à ses deux interprètes (Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos).

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La vie d'Adèle est l'histoire d'un amour passionné entre deux jeunes femmes, Emma, étudiante aux Beaux-Arts (Léa Seydoux) et Adèle (Adèle Exarchopoulos), lycéenne qui se déroule sur environ 10 ans, en trois périodes : le prélude (quelques semaines), pendant (quelques mois), et ce qui suit (quelques années).

Si le film décrit principalement la passion qui lie les deux héroïnes et toutes les étapes de leur rencontre (la séduction, le désir, la trahison et la douleur), il ne se borne pas à cela. Il prend en compte tous les éléments qui la renforcent ou qui s'opposent à elle : les différences de milieu social, l'éducation, les projets de vie, le regard d'autrui, l'ambition, la domination. Jouant de plusieurs registres, de l'humour à la mélancolie, Kechiche ne porte pas de jugement sur ses personnages et filme dans un même élan un repas en famille, une leçon dans une école et une scène torride. Bien sûr, il a sa préférée. C'est Adèle, la craquante et fragile future institutrice qui tente de trouver, tout au long du film, une réponse à cette phrase énigmatique de Marivaux que soumet à ses élèves le professeur de français dans une scène d'ouverture : « je m'en allais avec un cœur à qui il manquait quelque chose et qui ne savait pas ce que c'était.»

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Si l'on devait proposer un thème commun à l'ensemble des films présentés à Cannes, toutes sélections confondues, c'est celui de la famille dans tous ses avatars et sous toutes les latitudes qui s'imposerait. Tantôt célébrée, tantôt honnie, absente ou en voie de destruction, elle est la référence absolue, le dernier refuge ou la dernière cible qui garde du sens dans des sociétés qui n'ont plus de valeurs communes.

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Grandeur et décadence de la famille traditionnelle.

C'est un tombeau poétique à sa famille disparue pendant la période des Khmers rouges qu'élève Rithy Panh dans L'image manquante (3). L'image manquante est une photographie qu'auraient pu prendre entre 1975 et 1979, ceux qui faisaient régner la terreur au Cambodge. Faute de preuves par l'image, le réalisateur évoque le calvaire des siens dans les camps de travail forcé en l'illustrant avec des documentaires récents, des incrustations, des musiques d'époque et surtout par la reconstitution des différentes scènes du drame à l'aide de statuettes naïves en terre cuite. La force du texte en voix off finit par donner de la vie à ces santons plus proche de ceux de la fête des morts mexicaine que de la crèche provençale. Faute d'autres documents, ces figurines deviennent le vecteur de la mémoire du génocide cambodgien, auquel Rithy Panh a voué son œuvre.

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Le cinéma d'auto fiction prend un sens particulier quand il concerne une famille très médiatique dont, grâce aux magazines people, nous connaissons les moindres faits et gestes. C'est donc une gageure que tente et, selon nous réussit Valeria Bruni-Tedeschi, en proposant dans Un château en Italie (4) un récit qui s'inspire de faits réels de sa vie et de son entourage, tout en se payant le luxe de le situer dans l'ex maison familiale et en confiant le rôle de la mère de l'héroïne à sa propre mère (Marisa Borini). Le film décrit un fragment de la vie d'une famille en pleine décadence. Celle ci est composée d'une mère, d'un fils et d'une fille (Louise). Ils doivent affronter l'agonie du fils atteint du SIDA et des soucis financiers qui les obligent à vendre la maison familiale dans le Piémont. Tandis qu'elle se débat dans ces difficultés, Louise rencontre Nathan, jeune acteur en plein doute sur sa carrière. Louise voudrait avoir un enfant de Nathan qui n'a pas envie d'être père. Les scènes d'émotion succédant à des passages très drôles, voire cruels, à un rythme effréné, on retrouve dans cette chronique le meilleur de la comédie italienne, à l'époque ou Risi, Comencini et d'autres régnaient sur Cinecitta.

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Los Dueños (3), film argentin de Agustín Toscano & Ezequiel Radusky, présente quelques similitudes avec le précédent. Là encore, il s'agit d'héritiers encombrés par un domaine Cette propriété agricole est située dans le Tucumán (Nord-Ouest de l'Argentine). Elle appartient à deux sœurs, Pia et Lourdes. Elle y viennent périodiquement. Vivent sur place trois ouvriers agricoles qui profitent de la maison des maîtres à l'insu et en l'absence de ces derniers. Depuis la mort du père de Pia et Alicia, la ferme est (mal) gérée par l'époux de Pia. Lourdes, qui a fait des études d'agronomie, évince son beau frère pour prendre la direction du domaine. Cependant, il lui est difficile de s'imposer auprès des ouvriers car ceux ci connaissent quelques secrets de famille inavouables. Sur un thème classique, les relations propriétaires / employés et les enjeux de pouvoir entre les deux groupes sociaux, les deux réalisateurs arrivent à donner vie à un récit qui ne s'éloigne pas de son modèle évident, à savoir La Règle du jeu, de Jean Renoir.

Au soir de la vie des parents, il n'est pas rare que les rapports s'inversent et que le fils devienne le père de son père, même s'il pense que celui ci ne mérite pas que l'on s'occupe de lui.

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Dans Nebraska (5) d'Alexander Payne, le fils David n'arrive pas à convaincre son père Woody que le courrier qui lui a été adressé dans lequel on lui annonce qu'il a gagné un million de $ n'est qu'un piège à gogo destiné à pousser les crédules à passer commande. Le père n'en démord pas et veut aller à l'adresse d'origine du mailing (Licoln, Nebaska), au besoin à pied, pour récupérer son supposé gain. De guerre lasse, David se résout à accompagner son père en voiture à Lincoln à à 600 miles de leur ville de résidence, Billings (Montana). Sur leur route, ils sont contraints de s'arrêter à Haythorne (Nebraska), ville d'origine de Woody. Ils retrouvent là les oncles et neveux à qui Woody parle du but de leur voyage, ce qui provoque moult quiproquos.

Alexander Payne, auteur de Monsieur Schmidt, Sideways et The Descendants est à l'aise dans ce qui est à la fois un road movie et le récit d'un relation père-fils. Sa peinture en noir et blanc des habitants des petites ville du mid-Ouest est particulièrement acérée. Est-ce parce qu'il est natif d'Omaha, Nebaska ?

Kore-Eda Hirokazu est un fin analyste de la famille japonaise, comme le prouvent ses films les plus connus, Nobody Knows (2004) et Still Walking (2008). Avec Tel père, tel fils (3), il porte son attention sur la relation père - fils dans la petite enfance à partir d'un argument qu'avait, en 1988, illustré Étienne Chatiliez dans La vie est un long fleuve tranquille : la découverte, 6 ans après, d'une interversion de bébé à la maternité.

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Du coté des Le Quesnoy, on tombe sur la famille Nonomiyia dont le père, Ryota, architecte dans un grand cabinet, est obsédé par la réussite professionnelle. Il se désole que son fils unique, le doux Keita, ne manifeste pas beaucoup de combativité. Du coté des Groseille, la famille Saiki vit dans un capharnaüm au dessus de la boutique d'électricité que tient le père, Yukari. Chez les Saiki, on prend la vie du bon coté et les enfants sont rois. Tout oppose donc ces deux familles et pourtant il faudra qu'elles s'entendent pour résoudre leur problème commun.

Kore-Eda n'est ni intéressés par le mélodrame, ni par la comédie. Le personnage principal est, pour lui, le cérébral Royta que la situation va déstabiliser et amener à se poser quelques questions. Quand devient-on père de son enfant ? Quel le poids relatif de l'inné et de l'acquis dans le développement de l'enfant ? Interrogations qui, bien entendu ne concernent pas uniquement le Japon.

La famille menacée

La famille est la cible idéale des prédateurs tout autant que des personnes bien intentionnées. Les variations sur ce thème sont infinies et continuent à inspirer scénaristes et réalisateurs comme le prouvent de nombreux films présentés à Cannes. Parmi eux, on trouve le néerlandais Alex Van Warmerdam dont la filmographie tient en une demie douzaine de longs métrages, ceci en 30 ans de carrière. Son dernier opus, Borgman, en Flamand le garant(6) rappelle Théorème de P. P. Pasolini.

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Camiel Borgman est une sorte de clochard barbu, chassé du terrier ou il vit par des villageois, curé en tête, qui veulent le tuer. Il alerte quelques congénères vivants dans les même conditions que lui. Ces vagabonds se dispersent dans la forêt. A l'extrémité de celle ci habite, dans une luxueuse villa, une famille composée du père, cadre supérieur dans la production cinématographique, de l'épouse, femme au foyer et peintre tachiste à ses heures, de trois enfants blondinets et d'une jeune nurse danoise. Ils possèdent tous les attributs de la réussite sociale : voitures allemandes, décoration nordique et jardin fleuri. Borman usera de tous les moyens, la ruse, la pitié, la séduction et la manipulation pour faire exploser ce cocon. Le film débute et s'achève comme Les envahisseurs, se déroule moitié comme Boudu sauvé des eaux, moitié comme La nuit des morts vivants. Ce mélange des genres affadit le propos de l'auteur, que l'on préfère en pourfendeur de l'ordre bourgeois qu'en auteur de film d'horreur courant.

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Le seul film allemand de la sélection est celui de la jeune réalisatrice Katrin Gebbe qui, dans Tore Tantz (3), part d'un point de vue inverse. Le visiteur n'est pas le diable mais un disciple du Christ du nom de Tore, jeune punk fraîchement converti par un groupe de Jesus Freaks qui recrute du coté de Hambourg. Il est adopté par une famille de marginaux, après avoir réussi à faire démarrer leur voiture quasi miraculeusement. Il apparaît très vite que le père, Beppo, est un être violent et pervers qui traite son hôte de manière de plus en plus dégradante tandis que ce dernier subit brimades et sévices comme une épreuve voulue par Dieu pour tester sa foi. A l'inverse du précédent film, la réalisatrice garde le cap d'un récit qui ne sort jamais du réalisme social, laissant au spectateur la liberté de voir en Tore un paumé masochiste ou un martyre des temps modernes.

Que feriez vous si vous étiez confronté à un accouchement difficile dans un lieu isolé du reste du monde, alors que le seule personne compétente pour mener à bien cette délivrance est sans doute Mengele, le terrible expérimentateur-eugéniste des camps de concentration ?

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C'est ce cas de conscience que pose la réalisatrice Lucia Puenzo dans Wakolda (3) dont l'action se déroule à Bariloche, dans la province de Río Negro, en Argentine, en 1960. Eva et Enzo viennent de s'installer avec leurs enfants dans une demeure qu'ils ont transformée en maison d'hôtes. Un étrange ingénieur allemand, Helmut, rencontré sur la route, insiste pour être leur pensionnaire. Il s'intéresse à l'une des filles du couple, Lillith, âgée de12 ans qui souffre d'un retard de croissance. Helmuth procure à la famille des médicaments permettant à Lilith de reprendre sa croissance. Dès lors, Eva, la mère, enceinte de jumeaux, lui accorde sa confiance, tandis qu'Enzo reste méfiant, voire hostile à son égard. Il le soupçonne d'être un nazi en fuite. Tandis que les médias annoncent la capture d'Eichmann qui vivait à Buenos Aires, des agents du Mossad débarquent à Bariloche où résident de nombreux Allemands émigrés de longue date ou récents. Le bon Helmuth qui assiste Eva dans son accouchement difficile, est-il bien celui qu'il dit être ?

Quand la famille connaît des drame, ceux qui ont choisi de s'en tenir loin sont obligés d'abandonner leur refuge pour mener un combat qui, a priori, ne les concernait pas. Non, il ne s'agit pas de Les tontons flingueurs mais de Les salauds (7), de Claire Denis.

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La cinéaste a pour une fois quitté son domaine de prédilection, l'univers post-colonial, pour aborder le genre film noir à sa manière, c'est à dire en éclatant le récit et en le recomposant comme une œuvre symphonique faite de moments intenses et de silences, interprétée par Tindersticks, plus lancinants que jamais. Marco, le héros, n'est pourtant pas un salaud, c'est plutôt un brave type qui a choisi la mer plutôt que l'entreprise de fabrique de chaussures de son père. Il est appelé à la rescousse par sa sœur, Sandra (Julie Bataille), qui affronte les difficultés financières de l'usine familiale, le suicide de son mari qui dirigeait la firme, et la disparition puis le retour de sa fille hospitalisée en raison de sévices sexuels subi pendant sa disparition. Marco (Vincent Lindon) abandonne le super tanker dont il est le commandant pour affronter l'ensemble de ces problèmes. Après avoir retrouvé les siens, il tente de dénouer les liens d'une sombre affaire d'argent et de pédophilie qui devient de plus en plus noire. Si le film avait été réalisé par un cinéaste ordinaire, le héros aurait sorti son pistolet et tué tous les salauds. Ce n'est pas du tout ce qui arrive quand Claire Denis est aux commandes. Le bon Marco ne pourra pas éradiquer le mal qui a perverti tous les protagonistes de l'affaire, y compris sa propre famille...

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Le film politique bouge encore

Le Festival de Cannes n'a pas manqué de récits de vengeance ou de règlements de compte menés au nom de la famille : la vengeance d'une mère dont le fils a été tué dans Only God Forgives de Nicolas Winding Refn ou bien celle du mari dont la femme a été assassiné dans Michael Kohlhass (8) d'Arnaud des Pallières.

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Ce film, présenté en compétition, a été réalisé par un quasi inconnu et, à ce titre, n'a pas bénéficié d'un grand éclairage médiatique et pas d'avantage d'une distinction par le jury. Pourtant Michael Kohlhass est intéressant à plus d'un titre. Cette adaptation d'un roman de Henri Von Kleis a été transposée dans les Cévennes au XVIeme siècle. Le héros de ce récit, Michael Kohlhass (Mads Mikkelsen), est un marchand de chevaux qui est spolié par le baron de sa région. Il s'adresse aux tribunaux sans résultat. Sa femme part plaider sa cause auprès de la princesse de Navarre qui règne sur la région. Elle est attaquée et blessée mortellement par les sbires du baron. Michel Kohlhass décide alors de venger sa femme et de faire valoir son droit par les armes. Il recrute une armée de paysans et de gueux et mène une campagne fulgurante qui le mène au bord de la révolution. Cette fiction est moins la chronique d'une vengeance privée qu'un hommage à ceux qui, des Camisards à Mandrin, se révoltèrent contre l'arbitraire de l'Ancien Régime. Michael Kohlass n'est pas un guerrier mais un moraliste : il prend soin de fixer les limites de son action et demeure soucieux du sort des hommes qu'il a entraînés dans son combat.

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Jia Zhangke avec A Touch of Sin (9) s'appuie sur la chronique des faits divers pour décrire, dans un quadriptyque d'histoires liées par un fil tenu, quelques plaies de la Chine d'aujourd'hui. Il s'agit de la corruption, du mépris des puissant pour les humbles, du développement de la prostitution et de l'esclavage moderne dans les grandes unité de production.

La première histoire est la plus jubilatoire. Elle se déroule dans le Shanxi (région minière au centre du pays, d'où est originaire Jia Zhangke) et raconte l'aventure d'un mineur, Dahia, qui se bat pour que la part des profits générés par l'exploitation minière promise au village et aux ouvriers leur soit versée. Comme le propriétaire de l'entreprise et le chef de village corrompu refusent de l'entendre et envoient même leurs nervis pour le rosser, il prend son fusil et règle ses comptes.

La dernière histoire est est la plus mélancolique. Elle a pour décor Dongguan, ville-usine de la côte dans une zone économique où affluent de jeunes migrants venus de l'intérieur du pays, comme Xiao Yu, le héros du film. Pour obtenir un travail, cette main d’œuvre doit s'adapter aux règles de cet univers de robots. Parce qu'il ne peut y parvenir, Xiao Yu sera poussé au suicide.

Jia Zhangke procède comme un peintre en composant de grands tableaux panoramiques. Ces images d'une couleur grise ou beige sont tachées du rouge d'un tas de tomate ou d'une coulée sanglante. Ce même pourpre est la couleur porte bonheur dans la société chinoise. Dans une démarche à la Fellini, il ponctue son récit de courtes scènes insolites : un triporteur qui trimbale une grand portrait saint sulpicien de la Vierge, une parade de prostituées en tenue de soldates de l'armée populaire dans une maison de thé, un spectacle d'opéra traditionnel dans un faubourg miteux d'une ville minière, etc.

La diffusion en Chine de A Touch of Sin sera un signe de la capacité des autorités de ce pays à accepter une vision critique de leur société réalisée par l'un des artistes chinois les plus appréciés hors de son pays.

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Par contre, il y a peu de chance que Les manuscrits ne brûlent pas (3) soit projeté en Iran, le pays de Mohammed Rasoulof, son réalisateur. Afin de ne pas nuire aux acteurs et techniciens qui ont participé au tournage, il a été présenté sans aucun générique. Dans cette fiction il est question du sort que les services secrets vont réserver à des écrivains gênants pour le pouvoir. Ces derniers sont en possession d'un manuscrit, écrit par l'un d'eux, qui relate un événement que le régime ne veut pas être porté à la connaissance du public. Pour s'emparer des manuscrits et se débarrasser de leurs détenteurs, les services secrets ont embauché deux tueurs. Si le premier est une machine à tuer imperméable à l'émotion, le second est un père attentionné très préoccupé par le sort de son enfant malade. Les tortures et assassinats qui constituent leurs activité quotidienne sont jalonnés par des appels pressants du tueur n°2 à un préteur, afin de trouver l'argent nécessaire à l'hospitalisation de son fils. Le comportement de ce personnage renvoie à la thèse de Hanna Arendt sur la normalité du bourreau et la banalité du mal. Le film est également un constat du triste état de l'opposition iranienne de l'intérieur, qui semble réduite à une poignée de vieillards isolés et vulnérables.

Un peu de douceur dans ce monde de brutes...

Le cinéma indien, qui tenait cette année une place d'invité d'honneur, est coutumier des rendez-vous manqués. Malgré sa puissance économique en nombre de films réalisés et en fréquentation, il demeure sur le plan cinématographique un nain car l'immense majorité de sa production reste confiné dans des standards aux faibles exigences artistiques et intellectuelles.

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C'est pourquoi, on accueille toujours avec intérêt les quelques productions indiennes qui tranchent avec le Bollywood ordinaire. L'an dernier, Gang de Wasseypur, de Anurag Kashyap, fresque de 4h20 sur une guerre de gangs, avait connu un certain retentissement grâce à son rythme, la complexité de son scénario et son coté documentaire. Le même réalisateur est revenu avec un film plus court, Ugly, qui démontre avant tout ses limites en matière de mise en scène.

Il est également l'un des producteurs de Lunchbox (10), réalisé par Ritresh Batra qui est une comédie mélancolique ayant pour point de départ un phénomène rarissime : une erreur de livraison d'un dabba (boite en fer blanc contenant un repas chaud ) que des livreurs (les dabbawallahs) portent quotidiennement depuis la fin du XIXeme siècle du lieu de production (la famille ou un restaurant) au lieu de consommation (le bureau). Le récit se déroule à Bombay où Ila, femme au foyer délaissée par son mari, espère ranimer l'amour de celui ci en lui mitonnant des petits plats, lesquels sont livrés par erreur à Saajan, comptable au service réclamation d'une grande entreprise et proche de la retraite. Elle agrémente son plat de petits mots auquel il répond. Si tous deux ont rapidement réalisé qu'il y avait une méprise, aucun ne se décide à y mettre fin. Leurs échanges deviennent de plus en plus intimes, jusqu'à ce que l'un d'entre eux propose un rendez-vous...

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Ritresh Batra, dans une veine proche de la comédie italienne, évoque le Bombay de la classe moyenne et où la barrière entre hommes et femmes d'un milieu différent est quasiment infranchissable. Il est prévisible que ce film plaira en Europe et aux États-Unis. Séduira-t-il le public indien ? Dans l'affirmative, nous pouvons espérer qu'il servira d'exemple et que les producteurs indiens s’intéresseront à des scénarios plus sophistiqués que d'ordinaire.

La section Cannes Classics a pour vocation de présenter des films restaurés. Ces présentations sont suivies en général d'une diffusion en salle puis en DVD ou Blu Ray. C'était le cas l'an dernier pour Les Enfants du Paradis de Marcel Carné. Cette année c'était le tour de Charulata de Satyajit Ray d'après un récit de Rabindranath Tagore qui se situe au début du XXeme siècle. Le thème de Charulala est assez voisin de celui de Lunchbox, ce qui semblerait prouver qu'en un siècle, les rapports entre homme et femme n'ont pas beaucoup évolué en Inde. Bhupati est un jeune et riche intellectuel qui met toute son énergie et son argent dans un journal progressiste. Afin de tenir compagnie à sa femme, Charu, qui s'ennuie à la maison, il demande à son frère Amal de venir vivre avec eux et d'être pour elle une sorte précepteur. Il naît rapidement entre Charu, amatrice de musique et de littérature, et Amal, musicien et poète à ses heures, une proximité qui ne peut que menacer l'équilibre du couple Bhupati-Charu.

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La restauration de cette œuvre permet d'apprécier le travail du grand Satyajit Ray : fluidité de la mise en scène, beauté de la musique et finesse du jeu des acteurs. Cette éternelle histoire d'un amour impossible est universelle. Combien de films, pris dans la petite centaine de longs métrages présentés dans l'ensemble des sélections du Festival de Cannes, auront-ils encore autant de pertinence et d'actualité dans cinquante ans que Charulata ?

Ce survol des quelques films qui ont marqué le 66eme Festival de Cannes, serait incomplet si nous passions sous silence L'inconnu du lac (11) d'Alain Guiraudie, qui, depuis une dizaine d'années, approfondit une œuvre centrée sur la communauté homosexuelle dans le Sud Ouest de la France. Son dernier film est une tragédie antique qui concerne trois personnages plus deux : le héros, son ami le sage et son amant le tueur, ainsi qu'Éros et Thanatos. L'intrigue décrit l'attirance du héros pour le séduisant tueur en dépit des mises en garde du sage. Le lieu du drame est un lac du midi, en été, où les homos se retrouvent pour pratiquer l'amour libre. Pas plus que La vie d'Adèle n'est un film sur les lesbiennes, L'inconnu du lac n'est un film pour gay. Il s'adresse à chacun d'entre nous, quelles que soient nos préférences sexuelles, et pose la question de savoir jusqu'où on est capable d'aller pour vivre une passion amoureuse ? Question que l'on retrouve dans dans Charulata et La vie d'Adèle : L'originalité du regard de Guiraudie ne tient pas au milieu dans lequel il situe son film, mais à la manière dont il utilise les éléments de la nature : la forêt, le lac, le crépuscule, le bruit des insectes diurnes et nocturnes, pour transformer une histoire un peu glauque en réflexion sur le destin de l'Homme. Malgré les différences de période et de culture, il se rapproche d'une tradition panthéiste et spirituelle russe dont Tarkovski fut le plus illustre représentant. Étonnant pour ce natif de Villefranche-de-Rouergue qui n'a pas fini de nous surprendre!

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Bernard Boyer


 

 

(1) : En salle le 9 octobre

(2) : Palme d'or  : La vie d'Adèle - chapitre 1 et 2 réalisé par Abdellatif Abdellatif Kechiche

Grand Prix  : Inside Llewyn Davis réalisé par Ethan Coen, Joel Coen

Prix de la mise en scène  : Amat Escalante pour Heli

Prix du scénario  : Jia Zhangke pour Tian Zhu Ding

Prix d'interprétation féminine  : Bérénice Bejo dans Le passé réalisé par Asghar Farhadi

Prix d'interprétation masculine  : Bruce Dern dans Nebraska réalisé par Alexander Payne

Prix du Jury  : Tel Père, Tel Fils réalisé par Kore-Eda Hirokazu

(3) : Pas de date de sortie annoncée

(4) : En salle le 2 octobre

(5) : En salle en janvier 2014

(6) : En salle le 20 novembre

(7) : En salle le 7 août

(8) : En salle le 5 juillet

(9) : En salle le 1er janvier 2014

(10) :En salle en septembre

(11) : En salle le 11 juin