Play-Back d’Eden, Gloria Friedmann : L’art en acte

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Loin des jeux de miroirs d’un milieu qui aime à se nourrir d’inflation égotique, Gloria Friedmann affirme une conception de l’art singulière : « Pour que ce soit de l’art, il ne faut pas que ça en ait l’air. Pour moi, il ne s'agit pas de remplir des institutions existantes, ni de produire du préfabriqué pour musées. J’essaie d’avoir une attitude mobile, de saisir la vie de cette époque et de ne pas pleurer un paradis perdu ».

 

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Ainsi s’exprime cette artiste d’origine allemande qui a décidé à vingt ans de venir vivre en France. Le discours est limpide, la conviction sans faille, la sincérité évidente et le résultat plus que probant : Play Back d’Eden, l’exposition monographique que lui consacre la Fondation Maeght jusqu’au 16 juin 2013, montre combien l’œuvre de cette plasticienne à la maturité resplendissante témoigne d’une forme d’art authentique. Un art qui a su se doter de son propre langage et qui génère instantanément chez le regardeur un surcroît de conscience, un art actant qui réveille une connaissance sensible immémoriale et la fait circuler dans les synapses...

 

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Dès l'entrée dans le Jardin des sculptures de la Fondation, une pièce de grandes dimensions produite pour l’événement avec le soutien du Musée de la Chasse et de la Nature et intitulée Les Inséparables (2013) catalyse la réflexion : une immense tête d’homme avec à son sommet, en lieu et place de cerveau, un gorille assis regardant dans la direction opposée, figure de façon très significative le lien naturel qui unit profondément et indissociablement le règne humain au règne animal. La méditation peut être poursuivie à loisir dans la cour Giacometti devant Le Passager (2013), une autre sculpture monumentale qui déploie, face à la beauté rare du paysage, sa pleine puissance métaphorique et questionne la relation de l’être humain au monde. Une symbolique énergique opère donc dès l'extérieur et, poursuivant son action à l'intérieur tel un fil rouge déroulé d’œuvre en œuvre, fait sens de façon prégnante en marquant les balises d’un chemin de pensée, à la manière - peut-être - de ces contes et récits qui posèrent, durant des millénaires, des repères dans les esprits humains.

 

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Olivier Kaeppelin, le Directeur de la Fondation, qui signe ici un commissariat d’une grande sensibilité, décrit ainsi le travail de l’artiste qu’il présente : « L’œuvre de Gloria Friedmann est un théâtre où les hommes et les animaux dialoguent, conscients d’appartenir au même espace, conscients d’avoir la capacité d’user de leur intelligence, même si cela est souvent nié. […] Gloria Friedmann s’interroge sur leur histoire commune et ce qu’il en reste et […] propose une pensée du cosmos très vivante et très contemporaine. […] Son exposition délivre autant d’intelligence sur le sort du monde que de tendresse vis-à-vis de notre condition d’être vivant ».

De fait, l’agir du travail de Gloria Friedmann intervient bien au-delà de la représentation. L’artiste use de la juxtaposition des images et du questionnement qui en surgit avec l’efficience d’un philosophe véritable. Et la confrontation des figures, de ce qu’elles suggèrent, provoquent, induisent, constitue la trame-même de cette exposition où des hommes et des animaux investissent l’espace et le scindent en « îlots de communautés diverses appartenant au monde d’aujourd’hui ».

 

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Tandis que les tableaux au fusain de No Men’s Land, à l’instar des peintures de la série 2 Mondes à la fois, illustrent par des scènes d’un surréalisme particulier cette cohabitation homme - animal, Les Célibataires, un ensemble de sculptures figuratives dépassant de peu l’échelle 1, soulignent certains aspects de la condition humaine. La Matrix (2013), une femme tenant, telle une improbable Gaïa contemporaine, la Terre à bout de bras, et Attraction Fatale (2007), un homme portant sur ses épaules un squelette affublé d’un long nez, donnent bien, chacun à sa manière, la dimension à la fois sublime et dérisoire de l’existence, initiée par le miracle de la vie mais alourdie par le poids de la mort qui ment, surprend et fait partie du jeu. Dans cet environnement de premier matin du monde, L’Ancêtre du Futur (1987), une œuvre d’un dépouillement intemporel, semble nous rappeler que la Terre, quoi que nous lui fassions, continuera sans nous.

 

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Plus loin, dans une ambiance intimiste, une photo-relief intitulée Chambord (1997) renvoie à l’utopie d’une alliance européenne, un temps porteuse d’espérances mais dans laquelle, à présent, nul ne se retrouve plus vraiment, et répond à Absurdistan (2010), une installation d'une redoutable sobriété qui évoque la barbarie nazie. L’humour percutant avec lequel Gloria Friedmann met les ex-figures de proue de l’Europe en bocal n’entame en rien l’extrême gravité qui se dégage ici ni l’émotion qui saisit devant ces deux œuvres autobiographiques réunies par une phrase d’Albert Camus : « Chaque génération veut sans doute refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande, elle consiste à empêcher que le monde se défasse » Un propos d’une portée universelle, aujourd’hui plus que jamais, qui dessine la clé de voûte de l'exposition.

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Il conviendrait de décrire aussi l’étrange et déroutante Chambre des Merveilles qui clôt le parcours et d’observer de près chacune des ProteinSpecies (2013) qui communiquent sans entropie dans cette Wunderkammer. Il faudrait encore s'arrêter dans le Labyrinthe Miró devant Elle (2011), une sculpture troublante et immaculée qui a trouvé sa juste place à l’ombre d’un arbre généreux. En réalité, il serait nécessaire de citer chacune des œuvres exposées tant elles sollicitent toutes nos imaginaires et les stimulent de façons diverses. Mais c’est sans doute avec Les Représentants, petits tableaux vivants réalisés entre 1986 et 2012 avec des vidéos et où apparaissent des archétypes de la vie moderne, que Gloria Friedmann bouscule le plus efficacement les complaisances et met en exergue les paradoxes d’une société qui est - peut-être - en train d’oublier les accords majeurs de sa partition.

 

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Néanmoins, la posture de Gloria Friedmann n’est pas revendicative et encore moins passéiste ou à contre-courant d’une contemporanéité dans laquelle, au contraire, elle s’inscrit de plain-pied en expérimentant de nouveaux médias. Ses créations adviennent à l’issue d’un processus de transformation de la matière inerte qui semble s’animer progressivement, processus au cours duquel l’artiste éprouve, dans un véritable corps à corps, des matériaux aussi différents que la céramique, la terre, le plâtre, le bois, le polyester, l’acier. C’est ainsi qu’elle a édifié au fil du temps, dans ce qui ressemble un peu à un combat sans cesse recommencé, un œuvre extrêmement diversifié où des peintures sur verre comme les Karaoké (2002) - hommage flamboyant aux oiseaux d’Amérique Centrale mais aussi métaphore de l’acte de peindre – côtoient, en se gardant de toute trivialité, des squelettes ou des câbles d’ordinateur.

Dans son art, Gloria Friedmann jamais ne juge ni ne condamne. Affirmant avec humilité être semblable à tous et n’avoir pas mieux compris que les autres, elle précise qu’elle propose simplement par son travail une mise en forme des idées qui la traversent lorsqu’elle se sent en lien avec la nature. Certes, mais il est un fait remarquable : ces « mises en forme d’idées » données à voir actuellement à la Fondation Maeght

recèlent toutes, dans leur diversité, une particularité notable qui les distingue et leur confère le statut d’œuvre d’art. Et cette constante remarquable n’est rien moins que le pouvoir de recentrer la pensée sur l’essentiel et partant, d’inciter l’esprit à inventer de nouvelles perspectives…

 

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Catherine Mathis

 

Fondation Maeght

623 chemin des Gardettes

06570 Saint-Paul de Vence

+33 (0)4 93 32 81 63

www.fondation-maeght.com

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