Belle de mille et un jours

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À la fois conte moral oriental et tragédie classique, Rituel pour une métamorphose, créé à Marseille par la Comédie Française, questionne le pouvoir déstabilisé par une femme qui lutte avec acharnement pour sa liberté. La célèbre institution s’est associée au Théâtre du Gymnase pour créer cette pièce où le Syrien Saadallah Wannous règle leur sort aux fous d'Allah et aux fiers-à-bras du pouvoir. Sur une mise en scène du Koweïtien Sulayman Al-Bassam. C’est le premier texte en langue arabe, dans sa traduction française, à rentrer au répertoire de la Salle Richelieu.

 

Spectacle

Le surprendre en flagrant délit de débauche avec Warda, une courtisane. C'est le piège tendu par le mufti de Damas à Abdallah, le prévôt des marchands. En cette fin de XIXe siècle, le magistrat de la ville souhaite ainsi rétablir son autorité à travers celle de la religion. Mais, le piège est affiné et ne doit laisser aucune trace, quitte à sacrifier le chef de la police qui a procédé à l'arrestation. Et, le mufti de demander à Mou’mina, la femme du prévôt, de prendre dans sa prison la place de la courtisane emprisonnée. Le grand Mufti savoure sa double victoire qui restaure sa main mise sur tous les axes de gouvernance de la ville, mais il n'a pas mesuré les conséquences d'un point essentiel : Mou'mina a accepté de se livrer à l'exercice humiliant de remplacer la maîtresse de son mari à condition qu'elle soit elle-même ensuite répudiée... Se libérer enfin du poids de son mariage en devenant elle-même une courtisane. : ce prix demandé par Mou’mina en échange de son humiliation va bouleverser de fond en comble l’équilibre social de la ville : Et, c'est là que tout commence vraiment !

Cette femme veut-être répudiée. Pourquoi ? Pour régler son compte à une histoire familiale, celle de son père débauché, abuseur de petites filles, mais également in fine pour vivre enfin par elle-même. Être libre, des tabous d'une société masculine, quitte à aller jusqu'au bord du gouffre en devenant elle même une courtisane pour pousser cette société dans ses extrêmes. Ce qu'elle fait, créant un trouble exponentiel dans toute la ville : Damas déroule sa folie ...

« Je veux rompre ces grossières cordes qui paralysent mon corps, cordes tressées dans la peur, la pudeur, la chasteté et les tabous, cordes faites de sermons », dit Mou'mina, devenue Almâssa la prostituée, au mufti. « Je veux libérer mon corps, atteindre mon moi ». « Du seul fait de sa beauté, de sa séduction et de son intelligence, la bourgeoise devenue courtisane va défier et déjouer toute l’hypocrisie des mécanismes de domination entretenus par les hommes de la ville, et mettre ces derniers face à leurs plus intimes contradictions. C'est une femme exprimant sa soif de liberté et son désir sexuel qui viendra mettre au pas cette toute-puissance masculine, brisant tous les interdits. Une femme fine qui sondera l'âme du mufti et finira par le perdre à lui-même.Elle paiera le prix fort du chaos qu’elle a engendré ».

 

Spectacle

Angoisses feutrées, frustrations fratricides, interdits, parfois mortels, comme l'homosexualité masculine, dans une société sous scellés entremêlent l'intrigue. « Le sujet est tel qu'en Syrie comme en Égypte, la pièce n'a pu être jouée longtemps » relève le metteur en scène . "Elle n'est pas censurée au sens propre mais c'est une pièce qui remet en question les fondamentaux religieux", avec la métamorphose du mufti. La liberté irrévérencieuse du sujet et sa mise dans l'espace public par la Comédie Française fait accepter l'aspect peut être un peu trop parfaitement lissé de l'interprétation.

Saadallah Wannous, aujourd’hui décédé, règle ici bien sûr sur un mode qui oscille entre amertume et humour le compte de l'extrémisme à prétexte religieux et de ses dépositaires patentés ; même si l'écrivain conclue sur la victoire circonstanciée et inévitable de la force obscure, assassine et immolatrice, et si par ailleurs Denis Podalydès revient sur scène – hors mise en scène - pour spécifier, à travers ce qui doit être la lecture d'un court extrait d'un verset du coran, le respect de l'auteur vis à vis de la figure d'Allah (bien triste qu'il faille user d'un tel procédé). Mais les mots demeurent dans une œuvre théâtrale ouverte entre conte oriental et fable brechtienne où peu à peu se distille l'angoisse dans les voiles de la sensualité.


Geneviève Chapdeville Philbert


Rituel pour une métamorphose de Saadallah Wannous - mise en scène par le Koweïtien Sulayman Al-Bassam – création à Marseille de la Comédie-Française au Théâtre du Gymnase

Du 29 avril au 7 mai 2013 - A voir à Paris Salle Richelieu de la Comédie Française jusqu’au 11 juillet 2013.

Production Comédie-Française ; coréalisation Théâtre du Gymnase, pour les représentations à Marseille avec Marseille-Provence 2013, Capitale européenne de la culture. Avec le soutien du Cercle de la Comédie-Française

L'auteur : Saadallah Wannous

Très lu dans le monde arabe, fondateur du festival de théâtre de Damas, Wannous est décédé d'un cancer à 56 ans en 1997. Le dramaturge, qui étudia le journalisme au Caire puis le théâtre à Paris, a laissé des œuvres très engagées en faveur de la liberté. Pour le metteur en scène, la pièce fait nettement écho, 20 ans après, à une « Syrie aujourd'hui en flammes, réclamant un espace émancipateur ». « Wannous est un auteur fondamental dans le monde arabe, qui utilise sa plume comme résistance à l'oppression avec le talent des grands hommes de théâtre », souligne Muriel Mayette, l'administratrice générale de la Comédie-Française, dans une note sur ce tout premier texte de langue arabe, traduit en français, à entrer au répertoire. « Un texte engagé, à la fois classique dans sa construction et subversif comme savait l'être Molière en son temps (...) Il est grand temps de nous pencher vers la littérature dramaturgique arabe » ajoute-t-elle .