Vladimir Fédorovski : Une histoire de l’art russe

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A ses débuts, il a été attaché culturel à l’ambassade soviétique de Paris, côtoyant Dali, Chagall et Aragon. Diplomate lors des grands bouleversements à l’Est, Vladimir Fédorovski est aujourd’hui l’écrivain d’origine russe le plus édité en France. De passage à Nice pour le 400ème anniversaire de la dynastie Romanov, il est venu présenter son dernier ouvrage Le roman des tsars avec le pianiste virtuose d’origine russe Mikhail Rudy*. L’occasion pour performArts de rencontrer ce spécialiste de l’histoire de la Russie et de revenir avec lui sur les arts russes, du XVIIIème siècle à nos jours.

 

 

Votre nouvel ouvrage Le roman des Tsars retrace l’histoire insolite de la dynastie Romanov. Entre assassinats et intrigues, les Romanov ont aussi été de grands bâtisseurs et ont contribué à un essor culturel rare. Pouvez-vous nous parler pour commencer de Saint-Pétersbourg ?

« Le miracle architectural de Saint-Pétersbourg est sans aucun doute l’une des grandes créations des Romanov. Une ville fondée en 1703 par Pierre le Grand. Ce tsar extraterrestre si l’on peut dire, voulait que la Russie devienne le centre culturel de l’Europe. Pierre est désormais un tsar contesté, de grands russes comme Soljenytsine disant qu’il a essayé de fouetter la Russie en violant son code mental. Le deuxième pas, moins connu, est la vraie création de Saint-Pétersbourg par Elisabeth avec l’architecte italien Rastrelli. Ils ont produit une ville formidable alliant la tradition russe, le baroque italien et le classicisme français. Des chefs d’œuvres comme le Palais d’hiver qui n’existent pas ailleurs. Chagall me disait : je n’ai rien inventé, tout se trouve dans les couleurs des façades de Saint-Pétersbourg.»

 

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Quels ont été ensuite les périodes marquantes pour le développement des arts russes ?

« Il y a eu Catherine II, une femme qui a changé l’histoire de la Russie. Une sorte de Diaghilev qui savait utiliser les artistes comme instruments. Catherine a créé des liens avec Voltaire, Diderot et d’Alembert. Elle surnommait les philosophes des Lumières « mes amants de l’esprit ». Avec Potemkine, l’homme de sa vie, elle a constitué des collections impressionnantes et rempli les palais de chefs d’œuvre. Le XIXème siècle est ensuite l’âge d’or de la culture russe dans tous les domaines. C’est la musique de Tchaïkovski, le sommet de la littérature avec Tolstoï puis les époustouflants ballets russes surtout au début du XXème siècle. Churchill disait que le grand bateau russe s’est suicidé en arrivant au port. La Russie est tombée à l’apogée de ses arts. Le pays vivait dans l’illusion, marqué par l’absence de perspicacité de ses élites, le décalage avec la population et une classe politique dans le mensonge. La Russie a connu une sorte de suicide avec le bilan qu’on connaît : des millions de morts.»

 

La Côte d’Azur est une destination privilégiée pour les Russes. Un lien dont on peut trouver les origines sous les Romanov avec d’abord les voyages de la femme de Nicolas Ier, puis les tsars Alexandre II et Alexandre III. Qu’en était-il pour les artistes russes ?

« Historiquement, les artistes russes adorent la Côte d’Azur. Il y a eu les grandes créations de Stravinsky et Diaghilev sur la Côte d’Azur, mais aussi Bakst, Kandinsky, Chagall... Nice est tout simplement l’une des capitales de l’art russe. Dans l’hôtel où je séjourne à Nice, Tchekhov a d’ailleurs écrit des choses époustouflantes. Et il y a eu cette symbiose autour de Diaghilev. A un moment pour réussir, il fallait être en France et, en France, avec les Ballets Russes. Diaghilev a créé Le Monde des arts. Un journal qui rassemblait les ballets mais aussi l’art pictural. Il n’y avait pas de frontières entre les arts. C’est devenu un phénomène européen qui n’était plus simplement russe, de l’art total.»

 

Et les égéries russes, auxquelles vous avez consacré un livre, ont joué aussi un rôle déterminant auprès des artistes sur la Côte d’Azur…

«  Oui, il y a eu toutes ces égéries russes qui ont inspiré de grands artistes. Lydia et Matisse, Dina et Maillol, Olga et Picasso… tout cela se passait sur la Côte d’Azur. Dali m’expliquait que cette attirance était due au climat. Moins 40 degrés en Russie et 35 degrés ici. Et il y avait aussi le jeu à Monaco, le métier d’artiste étant aléatoire. Il me disait : on ne s’aime pas parce qu’on est semblables mais parce qu’on est différents. C’était le choc des climats et la magie des relations charnelles. L’âme slave, c’est la joie extrême, la fête à l’infini et d’un autre côté les larmes. On retrouve cette exubérance climatique en Russie entre l’hiver et l’été. Et c’est aussi la négation des choses matérielles, le rapport entre visible et invisible, le lien entre art et spiritualité. Dali était séduit par ce côté mystérieux.»

 

L’avant-garde russe avec Malevitch, Exter, Kandinsky ou Archipenko, est née dans la Russie des tsars et a atteint son apogée après la révolution bolchévique de 1917, quand elle s’est confrontée au réalisme socialiste de l’URSS. Quelles racines a-t-elle puisées dans la période Romanov ?

« L’explosion de l’avant-garde a eu lieu dans les années 10. C’était la rupture avec l’art pictural et la rencontre de l’art abstrait. On peut d’ailleurs voir les prémices de l’avant-garde dans Le monde des Arts. Il n’y avait pas seulement les œufs de Fabergé offerts par les tsars à leurs épouses pour Pâques. Il y avait aussi Kandinsky, Larionov et Gontcharova, les couleurs et l’inspiration de la Russie. Diaghilev a ainsi montré pour la première fois au public parisien ces icônes qui ont influencé l’avant-garde russe. L’œuvre de Tatline en est directement inspirée. Dans les mouvements d’avant-garde, il y avait le constructivisme, né avant la révolution, ou encore les futuristes, marqués par le mouvement bolchévique. On dit que la révolution russe a donné l’avant-garde. Tous ces artistes ont en réalité été bannis par la suite. L’avant-garde a été tuée par le Stalinisme. Malevitch en a souffert directement.»

 

Et quel regard portez-vous sur l’art russe aujourd’hui ?

« Il y a une sorte de renaissance des arts en Russie. Des artistes qui se cherchent aussi, car ils veulent renouer avec l’avant-garde des années 10 et en même temps rattraper le temps perdu. Certains malheureusement tombent donc dans la facilité, l’argent et le clinquant, le tape-à-l’œil contraire à l’art. Indépendamment des frontières aujourd’hui, il me semble que beaucoup d’artistes trichent.»

 


Propos recueillis par Tanja Stovanov

*Après Nice, Vladimir Fédorovski et Mikhaïl Rudy seront attendus dans d’autres grandes villes de France comme Lyon et Paris. Un rendez-vous dans la tradition des ballets russes alliant littérature, musique et peinture. Vladimir Fédorovski présentera son ouvrage au cours d’une conférence, suivie d’un récital de Mikhail Rudy, qui jouera notamment Tableaux d’une exposition de Moussorgski.