Perspectives cannoises 2013

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Le Festival de Cannes (du 15 au 26 mai 2013) demeure ce savant équilibre entre le glamour (les marches du palais), la cinéphilie (les sélections) et le business (le marché du film). Tandis que les différentes sélections, tantôt en concurrence, tantôt en complémentarité, réunissent la quintessence de la production mondiale que l'on retrouvera en salle dans l'année, la compétition, clé de voûte de l'édifice, tente de synthétiser l’exigence artistique, le succès public et la proximité avec les mouvements qui agitent le monde

 

 

Festival

 

La Compétition (1) :

Comme l'a rappelé Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes, lors de la traditionnelle conférence de presse du 18 avril dernier, cette sélection est celle des « grands films » réalisés par de « grands cinéastes ». Force est donc de constater que ces oiseaux rares nichent principalement sous un climat tempéré : en Europe et aux États-Unis. Sur les 19 films de la compétition, 5 sont français, 5 américains, 2 japonais, 1 chinois, 1 iranien, 1 tchadien, 1 mexicain et 3 en provenance de pays européens (Danemark, Italie,et Pays Bas). Exit l'Argentine (riche de promesses les années précédentes) et l'Inde (deuxième producteur mondial de films). Absentes l'Allemagne, l'Espagne, la Grande Bretagne, l'Europe de l'Est, la Russie, etc.

Si, on n'y prend pas garde, cette compétition dont nous sommes si fier, sera bientôt tout aussi fermée et élitiste qu'un club britannique sous le règne de Victoria...

Parmi ces cinéastes triés sur le volet, se retrouvent les américains abonnés à la compétition : les frères Cohen avec Inside Llewin Davis qui évoque la vie d'un chanteur folk à New-York dans les années 60. Il en va de même pour James Gray, toujours reparti bredouille de Cannes mais qui pourrait décrocher la timbale cette année avec The Immigrant. Dans ce film, Marion Cotillard incarne une fraîche débarquée de Pologne, au temps de la grande crise. A cette courte liste s'ajoute le dernier film de Jim Jarmush, sélectionné tardivement : Only Lovers Left Alive, love story entre vampires.

Chez les français, Arnaud Depleschin quitte son domaine habituel, la famille bourgeoise, pour évoquer dans Jimmy P. le travail que mena aux États-Unis l'ethno-psychanalyse, Georges Devereux (1908-1985) auprès d'un indien des plaines victime d'un traumatisme post guerre de 1945. Le franco-tunisien Abdellatif Kechiche a su faire parler de lui avec trois films aux univers très différents (L'Esquive en 2004, La Graine et le Mulet en 2007 et Vénus noire en 2010). Il prend une nouvelle direction avec la Vie d'Adèle, adaptation d'une BD lesbienne de Julie Marot, Le Bleu est une Couleur Chaude.

Le tchadien, Mahamat-Saleh Haroun a également sa place dans la cour des grands. Comme L'homme qui crie couronné d'un prix spécial en 2010, Grigri oppose les aspirations et les rêves d'un handicapé aux dures réalités de la vie de tous les jours dans l'Afrique contemporaine.

2013 sera t-elle l'année de l'Italie ? Depuis 2004, chaque film de Paolo Sorrentino a été sélectionné en compétition. Naturellement, il sera à Cannes avec son dernier opus, La Grande Bellezza qui décrit la crise d'identité d'un grand journaliste ayant a sacrifié son talent à la réussite matérielle et sociale. Cette cinquième tentative sera-t-elle la bonne ?

L’Asie nous envoie trois cinéastes dont les œuvres ont été diversement reçues à Cannes. Le premier est Jia Zhangke, prudent peintre des mutations de la Chine contemporaine. Alors que son film majeur, Still Life avait obtenu le Lion d'Or à Venise en 2006, il a présenté ces dernières années sur la Croisette des films moins aboutis: 24 city en 2008 et I Wish I Knew à Un Certain Regard en 2010. Son dernier film A Touch of Sin est-il le chef d’œuvre que Cannes s'empresserait de reconnaître ?

Il en va différemment pour Kore-Eda Hirokazu. Depuis depuis Distance en 2001, la plupart de ses films ont été projetés à Cannes et appréciés par un nombre croissant de spectateurs. Ce fut le cas notamment Nobody Knows (2004). Cet observateur subtil et précis de la famille japonaise sortira-t-il d'une notoriété relativement confidentielle grâce à Like Father, Like Son, nouvelle chronique d'un secret de famille ?

Il est également question de secret de famille dans Le Passé de l'iranien Asghar Farhadi dont les films jusqu'ici n'ont jamais été projetés au Festival de Cannes. Ses deux dernières œuvres, À propos d'Elly (2009) et Une séparation (2011), ont été récompensées respectivement d'un Ours d'Argent et d'un Ours d'Or à Berlin ainsi que d'un César et d'un Oscar pour le dernier.

Il vient avec un film réalisé en France qui touche à un thème qui lui est cher : le couple, la rupture et les vérités cachées.

Ce panorama des films de la compétition cannoise serait incomplet si l'on oubliait le film le plus attendu et ceux qui ne le sont pas.

Dans la première catégorie, se trouve Only God Forgives de Nicolas Winding Refn avec Ryan Gosling. Ce wonder boy danois avait suscité en 2011 l'enthousiasme d'une partie de la critique grâce à Driver. Avec ce film d'action tourné en Thaïlande dans les milieux de la boxe, il pourrait parfaitement réunir les cinéphiles purs et durs et les amateurs de films de genre.

Enfin, deux cinéastes confidentiels ont réussi à ce glisser dans ce peloton de poids lourds : le hollandais Alex Van Warmerdam avec Borgman que son auteur présente comme un « thriller parsemé d'éléments horrifiques et teinté d'humour noir » et le français Arnaud des Pallières qui, dans Michael Kohlhass, adapte une nouvelle de Heinrich Von Kleist.

Saluons ces inconnus qui, nous l'espérons, feront partie des découvertes du cru 2013 de la compétition.

Un Certain Regard (1) :

A la fois session de rattrapage des recalés de la compétition et havre pour des films plus fragiles qu'on ne veut pas exposer au conservatisme médiatique et populaire du « grand Palais », Un certain Regard permet des audaces et des ouvertures vers des cinémas expérimentaux, des films de genre et des œuvres en phase avec les combats politiques du temps.

Cette année on y recevra un nombre significatif de réalisatrices. Sur les 19 films choisis, 7 ont été réalisés par des femmes. Les premiers films sont également à l'honneur, puisque 6 d'entre eux concourront pour la Caméra d'Or. Enfin , comme il est de tradition dans cette sélection, les long métrages venus de jeunes nations seront à très présents : plus de la moitié des films viennent d’Asie, d’Amérique du sud et du Moyen-Orient.

Sophia Copolla dont la dernière venue a Cannes en 2006 avec Marie-Antoinette avait provoqué une belle polémique, fera l'ouverture avec The Bling Ring décrivant le parcours d’un groupe d’adolescents californiens qui cambriolèrent les maisons de plusieurs célébrités hollywoodiennes en 2008 et 2009.

Claire Denis dont aucun film n'a été projeté à Cannes depuis Trouble Every Day en 2001 présentera Les Salauds, histoire d'une vengeance réunissant Vincent Lindon et Chiara Mastroianni.

Rebecca Zlotowski, remarquée à la Semaine de la critique de 2010 grâce à Belle Épine, dirige à nouveau Léa Seydoux dans Grand central, histoire d'amour dans une centrale nucléaire.

Le cinéma français sera également représenté par Alain Guiraudie qui avait connu un certain succès avec Le Roi de l'évasion à la Quinzaine des Réalisateurs en 2009. Avec L'inconnu du lac, il reste fidèle à sa thématique : les amours entre hommes dans le monde rural.

Un Certain Regard offre l'occasion à quelques cinéastes de donner périodiquement des nouvelles de leur pays. Parmi eux, l'iranien Mohammad Rasoulof avec Anonimous qui est sorti clandestinement de son pays. Le Kurde Hiner Saleem (auteur, entre autres, de Km Zéro) décrit dans My Sweet Pepperland, la difficile émergence d'une société de droit là où le tribalisme reste la règle dominante. Le Palestinien Hany Abu-Assad qui avec Paradise Now (2005) plongeait dans le mental de candidats à un attentat-suicide continue dans cette veine avec Omar qui dépeint le conflit entre l'idéal révolutionnaire et les relations d'amitié qui lient trois jeunes gens. Enfin, le Cambodgien Rithy Panh prolonge son travail de mémoire sur la période de la dictature des Khmers rouges par une œuvre de fiction autobiographique sur son enfance : L'image manquante.

La Quinzaine des réalisateurs (2) :

La Quinzaine des Réalisateurs a retrouvé depuis l'an dernier une vitalité qu'elle avait quelque peu perdue au fil du temps. Aujourd'hui, elle affirme sa différence vis à vis de la sélection officielle d'abord en persévérant dans ce qui a toujours été sa vocation, accueillir les réalisateurs de toute provenance et faire découvrir de nouveaux cinéastes. Sur ces deux points, elle remplit son cahier des charges puisque les 22 longs métrages proviennent d'une douzaine de pays différents. Quant au premiers films, ils sont au nombre de 8.

La nouveauté introduite par l'équipe menée par Edouard Waintrop est un choix programmatique qui consiste à s'ouvrir au film de genre plutôt que de se conformer à un modèle pré-établi de film « art et essai ». Il y aura donc à l'affiche du « vieux palais » ce bon vieux cinéma du samedi soir, pas toujours en odeur de sainteté auprès des cinéphiles de la vieille école. Mais qu'importe puisque la Quinzaine reste la seule sélection qui ne donne pas la priorité aux badgés de tout poil mais à ceux qui ont payé leur place !

Vous voulez de la comédie bien de chez nous, vous en aurez avec La Fille du 14 Juillet d'Antonin Peretjatko, Les Garçons et Guillaume, à table ! de Guillaume Gallienne et Tip Top de Serge Bozon avec Isabelle Huppert et Sandrine Kiberlain.

Vous préférez les climats mélancoliques voire dramatiques et vous aimez les histoires de famille, alors vous apprécierez sûrement le film de clôture : Henri de Yolande Moreau, tout autant que Ilo Ilo de Anthony Chen (de Singapour, à propos des relations entre trois enfants et la domestique de la maison) et A Strange Course of Events de Raphaël Nadjari (le réalisateur franco-israélien de Tehilim).

Si vous optez pour le film noir avec où sans contenu socio-politique, vous serez comblés : embrouilles à Porto Vecchio avec les Apaches, le premier film de Thierry de Peretti, mic mac chez les dealers des faubourgs de Lisbonne dans Après la nuit de Basil Da Cunha (autre premier film) et élimination des rivaux politiques à Manille dans On the Job du Philippin Erik Matti.

Vos penchants vous poussent vers les films gores, vous ne serez pas déçus par The Last Days on Mars, premier film de l'Irlandais Ruairí Robinson qui est un mélange de science-fiction et de film de morts vivants, ni par Magic Magic de Sebastian Silva qui décrit comment le périple d'un groupe de touristes au Chili bascule dans l'horreur, ni enfin par We Are What We Are de Jim Mickle, remake d'un film de cannibale, Ne nous jugez pas, présenté en 2010 à la Quinzaine des Réalisateurs.

Si vous avez fait partie des quelques mordus qui n'ont n'a pas été rebutés par les six heures de projection de Gangs of Wasseypur en 2012, vous serez récompensés : son réalisateur, l'Indien Anurag Kashyap revient avec Ugly, polar mélodramatique dont on ne connaît pas, aujourd'hui, la durée.

La cinéphilie traditionnelle aura tout de même quelques motifs de satisfaction notamment grâce au film d'ouverture : Le Congrès, film d'anticipation d'Ari Folman resté fidèle à la technique qui lui a réussi dans Valse avec Bachir, le mélange de réalisme et d'animation. Les nostalgiques du cinéma des années soixante dix, retrouveront l'auteur de El Topo et de La Montagne sacrée, Alejandro Jodorowsky qui, aujourd'hui âgé de 84 ans, a réussi, après de nombreuses tentatives, à réaliser un nouveau film, La Danza de la realidad. Parmi ces tentatives, il y eût celle d'adapter Dune. Il sera question de cette aventure dans un documentaire de Frank Pavich, Jodorowsky’s Dune. Toujours dans le domaine du témoignage d'un grand réalisateur, le film autobiographique de Marcel Ophuls, Un voyageur est consacré autant à son œuvre qu'à celle de son père.

Ce film, comme celui de Jodorowsky, ainsi d'autres longs métrages de ce Festival, n'ont pu être réalisés que grâce à une souscription lancée sur Internet. Cette nouvelle forme de production ne manquera pas de faire débat entre les festivaliers du cru 2013.

la Semaine de la Critique (3) :

La Semaine de la critique, sans tapage, continue son parcours dans la modeste salle du Miramar en affichant, avec un nombre réduit de projections (environ dix), un impressionnant palmarès de découvertes : Valérie Donzelli (La guerre est déclarée, 2011), Jeff Nichols (Take Shelter, 2011), Michel Leclerc (Le Nom des gens, 2010), Lucía Puenzo (XXY, 2007), Bertrand Bonello (Le Pornographe, 2001), Wong Kar-Wai (As Tears Go By, 1989), etc.

On suivra donc avec attention le parcours des trois films français sélectionnés. Le premier est Suzanne de Katell Quillévéré. « Biopic d’une inconnue », selon la cinéaste elle-même, le film s’intéresse à « la puissance du hasard dans nos vies ». Le second, Nos héros sont morts ce soir de David Perrault plonge les spectateurs dans l'univers du catch au début des années 1960. On connaît peu de chose du troisième, Les Rencontres d’après minuit de Yann Gonzalez, sinon qu'il s'agit d'une histoire d'orgie et qu’Éric Cantona et Béatrice Dalle font partie des acteurs du film.

Deux thrillers ont été pointés par les connaisseurs : Les Amants du Texas de l'Américain David Lowery, primé à Sundance et The Major du Russe Yury Bykov. Le premier appartient au genre les amants en cavale comme Bonnie and Clyde, etc. Le second, seul film russe présent à Cannes, toutes catégories confondues, décrit l'état d'une société rongée par la corruption, à travers le destin d'un policier qui refuse d'assumer l'accident mortel qu'il a provoqué

Enfin, lassé par tant de violence, on ne manquera pas de se laisser séduire par la comédie romantique indienne de Ritesh Batra, The Lunchbox. Cette boite de repas qui est l’ordinaire des habitants des grandes cités indiennes devient le vecteur de messages qu'échangent deux amoureux séparés...

Bernard Boyer


(1) http://www.festival-cannes.fr/fr/article/59652.html

(2) http://www.quinzaine-realisateurs.com/la-selection-2013-h246.html

(3) http://www.semainedelacritique.com/selection.php