Gloria Friedmann : l’art de la subtilité

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Une femme expose à la Fondation Maeght ! L’événement est assez rare pour être souligné. Après le Centre Pompidou et de nombreux musées français et étrangers, l’artiste plasticienne Gloria Friedmann installe son Play-Back d’Eden dans ce haut-lieu de l’art à Saint Paul de Vence. Non loin de l’homme décharné de Giacometti, elle campe dans les jardins de la fondation une femme sans tête, surmontée de branches et de squelettes. Au bestiaire de Miro, Chagall et Braque, elle répond par son Cabinet des Curiosités et ses animaux naturalisés.

 

Née en Allemagne et installée en France, l’artiste plasticienne présente ici la diversité de son œuvre : peinture, sculpture, photos et vidéos… Gloria se laisse inspirer par la matière et interroge le visiteur avec subtilité. Elle invite l’homme, la terre et les animaux à se rencontrer. Une exposition à découvrir du 30 mars au 16 juin 2013, qui donne envie de voir plus d’œuvres de l’artiste et de mieux la connaître.

Gloria Friedman

T.S. :L’exposition que vous présentez à la fondation débute avec L’intouchable, un homme en plâtre qui tient un chapelet de clés dans ses mains. Ces clés ne semblent pas ouvrir les portes du paradis mais une serrure, placée sur son crâne. Qu’avez-vous voulu exprimer dans cette œuvre ?

G.F. :« Je souhaitais rappeler que nous sommes tous des êtres humains. Nous avons l’impression de connaître tous les humains qui nous entourent et l’humain en général. Or en réalité, chacun d’entre-nous a une individualité qui n’est qu’à lui. Quelque chose pourra-t-il ouvrir cette serrure ? On ne le saura jamais. On ne peut en vérité jamais connaître ce qui se passe dans la tête des autres.»

Dans ce Play-Back d’Eden, on découvre des toiles au fusain ou à l’acrylique avec du plexiglas et des animaux naturalisés, des sculptures en terre, des photos et vidéos. Comment choisissez-vous à chaque fois votre support ? Vous laissez-vous imprégner par la matière au fil de la création ?

« Comme tous les artistes, je suis habitée par ce que je souhaite exprimer. Quand je pense à une œuvre, j’ai donc d’abord une idée. Certains supports vont l’exprimer mieux que d’autres mais ensuite, c’est une vrai rencontre avec la matière. Elle a une force propre, elle apporte son identité. Les animaux empaillés expriment ainsi une réalité. La terre est la matière la plus proche de nous mais elle a aussi sa propre histoire. Pour le plexiglas, c’est la transparence. Ce qui m’intéressait, c’était de montrer la peinture dessous. J’avais d’abord choisi du verre, mais cette matière était trop fragile.»

Et Oryx + Crake, ces deux personnages réalisés avec des câbles électriques ?

« Ce sont des souris et des câblages d’ordinateurs. Les fils électriques transportent l’électricité. Oryx et Crake sont des encâblés, parce qu’aujourd’hui nous sommes tous câblés à des ondes électroniques.»

Gloria Friedman

Quels sont les artistes ou les courants artistiques dont vous vous sentez la plus proche ?

« Et bien évidemment je suis les expositions, les jeunes artistes, mais je me sens comme un électron libre. Je suis vraiment une autodidacte. Je connais l’histoire de l’art mais j’ai envie d’exprimer un ressenti plus personnel. J’essaie de retranscrire mes expériences, de les partager avec les autres.»

Votre travail a un lien privilégié avec la nature. En témoigne votre Envoyé spécial, ce cerf juché sur un cube de journaux. Mais aussi Le Passager, une tortue qui transporte une lourde terre sur laquelle un homme est assis. Votre œuvre est-elle un plaidoyer pour l’écologie ?

« En fait, j’adore la nature depuis l’enfance et l’écologie est importante pour moi. La terre nous a vus naître, elle était là avant nous. Et si dans des milliers d’années il ne reste plus de nous que des bactéries, elle sera toujours là. Il ne s’agit donc pas pour nous de sauver la terre, mais simplement de préserver notre biosphère, car nous sommes aujourd’hui des consommateurs sans limites. Nous faisons donc tous partie de la nature mais je ne considère pas qu’elle soit supérieure. Le Passager nous dit simplement que nous sommes de passage sur la terre. La tortue regarde dans un sens, l’homme regarde dans l’autre, et entre-eux il y a la terre, ce cadeau magnifique. Dans Envoyé Spécial, j’avais envie de ces retrouvailles étranges entre des journaux qui viennent de la forêt, et sur lesquels on imprime des actualités qui ont une durée de vie très courte, et l’animal, qui représente l’éternité.»

Vous présentez aussi dans cet Eden la nature dans son plus simple appareil : un tableau avec de plumes sous verre, un autre avec des branches d’épicéa et un dernier fait d’écorces de bois clouées. Est-ce une façon d’ériger la nature au rang d’artiste ?

« Lorsque l’on se promène dans la nature, c’est un véritable émerveillement mais c’est également très chaotique. J’ai souhaité dans ces trois œuvres faire comme si la nature faisait une peinture elle-même, en la mettant en forme. La nature ne se présente jamais encadrée.»

Quid de l’Absurdistan, ces bottes disposées en croix gammée et de Chambord, cet aquarium avec les présidents Kohl et Mitterrand en toile de fond ? Votre art est-il politiquement militant ?

« A une époque, j’ai fait pas mal d’œuvres sur la politique. On doit vivre aujourd’hui avec une masse d’informations considérable, que l’on n’arrive pas forcément à gérer. J’ai donc pris le parti de mon histoire personnelle. Je suis née en Allemagne et l’histoire de ce pays m’a influencée étant enfant. Je me souviens de cet engouement pour l’Europe. La réconciliation franco-allemande signifiait la fin des guerres. Ce n’est pas un militantisme politique de ma part, j’appelle cela la salle des réconciliations.»

Gloria Friedman

Parlez-nous de vos photos, cette série de clichés surréalistes que l’on retrouve dans l’exposition, mais aussi de vos vidéos ou Tableaux vivants présentés dans la salle Miro

« J’ai réalisé mes premières photos en noir et blanc. Un théâtre d’ombre que j’avais installé dans mon atelier. Ces instantanés m’ont servi de déclencheur pour trouver ma manière d’approcher cette matière, de façon intime. Pour les vidéos, je souhaitais montrer ce que vivent des gens authentiques. Je n'avais jamais montré ces vidéos. Là, j’ai eu envie de les réduire à trois minutes chacune et de les présenter comme une galerie de Tableaux vivants. L’idée n’était pas de les projeter dans une salle noire et de mettre l’œuvre au premier plan. Ces images montrent un vécu. Les gens et les animaux qui les entourent. Ces sont des rendez-vous ratés, comme ces joueurs d’échecs au milieu d’un carrefour, entourés de dindons et avec une centrale en toile de fond. C’était comme un jeu. Une table posée, flanquée d’un drap. Je ne voulais penser à rien. C’était la liberté totale.»


Entretien réalisé en avril 2013

TANJA STOJANOV