Murs et mensonges

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Dans Le Voci di Dentro, il est question des rapports entre les habitants d’un immeuble dans le Naples de 1948, dont le quotidien va exploser à la suite d’une accusation de meurtre. En coproduction avec le "piccolo Teatro" de Milan, la comédie napolitaine Eduardo De Filippo, mise en scène par Toni Servillo, a été créée ce printemps à Marseille au Théâtre du Gymnase. La pièce labellisée dans le cadre de la Capitale Européenne de la culture 2013, part en tournée internationale  direction Rome tout d’abord avant Chicago, Boston, puis New York.

 

 

Spectacle

 

« Mama mia ! Que casino ! » dirait-on en Italie. Imaginez un immeuble où tout le monde vit convivialement, où l’on peut débarquer aux matines chez son voisin pour finir le plat de macaronis de la veille en s’épanchant sur ses états d’âme, tout en détestant, sans vraiment savoir pourquoi finalement, le dit voisin que l’on irait dénoncer, comme ça, juste par jeu au commissariat du coin pour assassinat d’un autre habitant de l’immeuble absent à l’appel depuis quelques jours. Imaginez ensuite la marée-chaussée policière qui vient effectivement et l’embroglio qui s’en suit : une famille traînée au commissariat, puis relachée évidemment, la peur de vengeance du dénonciateur ….. qui finalement voit débarquer dans son appartement tour à tour chaque membre de la famille concernée pour lui dénoncer qui l’oncle, qui la tante, qui le cousin de la maisonnée qu’ils soupçonnent de l’assassinat Comédie en trois actes écrite en 1948 par le célèbre dramaturge napolitain Eduardo De Filippo, Le voci_di dentro est sur le mode sucré-salé une farce qui, comme toutes les farces, ne manque pas de morale et de précision dans l’analyse humaine et qui pourrait évoquer en équivalence marseillaise, par exemple puisque nous sommes sur la Canebière, les propositions de Serge Valletti dans l’inénarrable « Pourquoi j’ai jeté ma grand-mère dans le Vieux Port ».. Le rire, le drame, le grotesque et le comique conjoints produisent ici une comédie de mœurs qui pourrait nous rapprocher de Pirandello, quoique peut être plus douce dans l’analyse politique, et qui veut décrire une humanité nue dans une Naples qui serait un petit monde en soi. De Filippo est un "Un grand intellectuel. Un moraliste et un grand politique » explique Toni Servillo. . « C'était un homme-théâtre, comme Molière ou Pinter. Un maître moral." Dramaturge, acteur, scénariste pour le cinéma (Mariage à l'Italienne, de Vittorio De Sica notamment), De Filippo fait de Naples une fenêtre d’observation de la nature humaine. La référence qui semble la plus proche est en fait celle de Matteo Garrone dans Reality qui venait décrypter dans son intimité une famille toute entière occupant un seul étage d’un immeuble.

 

Spectacle

 

« Naples est une comédie française en plein air »

Cinéma-théâtre ou théâtre-cinéma : c’est peut être du pareil au même à proximité du Vésuve. « "Naples est comme une scène de théâtre » explique Toni Servillo. « Vide dessous, pleine au-dessus. J'ai besoin de la langue napolitaine, du dialecte, du comportement social des habitants - dans le bien comme dans le mal -, de leur ironie. Naples est une Comédie-Française en plein air. Pour qui fait l'acteur, c'est comme un aquarium pour un poisson rouge." Toni Servillo est un comédien de premier ordre de la scène italienne, un acteur charismatique aux mille facettes capable aussi bien d’incarner un parrain de la pègre à l’élégance surfaite (Gomorra) ou un fonctionnaire introverti (Il Divo). Frères à la ville comme à la scène, les frères Toni et Beppe Servillo, deux acteurs phares du théâtre napolitain, soutiennent ici le texte de cette pièce qu'ils interprètent ensemble. " Au théâtre, je cherche à me confronter avec l'univers d'un auteur, en relation avec ce qui se passe en Italie. Je demande à mes acteurs de thésauriser sur le malaise créé par le texte pour le restituer comme une alarme au spectateur. J'avais déjà monté Samedi, dimanche et lundi de De Filippo. Une pièce parfaite qui anticipait le boom économique des années 1960 » souligne encore l’acteur. « Celle-ci est plus sombre, plus difficile à monter. Ecrite en 1948, au sortir de la guerre, elle traite de la ruine morale qui a suivi la ruine matérielle de l'Italie. J'ai choisi de raconter ce précipice où plus rien ne distingue le faux du vrai, le légal de l'illégal. La guerre a changé la nature des hommes qui ne savent plus se parler ni se comprendre." Ainsi, De Filippo intègre dans l’éventail humain de la pièce un personnage qui ne parle plus, refusant de parler même au profit de l’artifice, du feu d’artifice, pour se manifester. « Parce que le monde est sourd » il ne parle plus, souligne encore Servillo. « "De mon côté chaque jour je m'efforce de faire mon métier le mieux que je peux. C'est ma première responsabilité.Tous mes efforts, à partir du moment où je me lève, manifestent une espérance. Mais aujourd'hui, à cette heure précise, je ne suis pas très optimiste » conclut le comédien italien. "Nous sommes tombés dans un précipice d'où il sera très difficile de sortir. La tragédie de l'Italie est ne pas avoir fait de révolution, de ne pas avoir tué le père, comme le disaitx Umberto Saba. Du coup, nous sommes devenus fratricides."


Geneviève Chapdeville Philbert

 

Le Voci di Dentro d’Eduardo De Filippo

Une mise en scène de Toni Servillo, avec la troupe du Picolo Teatro di Milano

Création au Théâtre du Gymnase – Marseille 20 – 23 mars 2013


A voir : reportage France 3 Culture Box

http://www.francetv.fr/culturebox/le-voci-di-dentro-la-comedie-deduardo-de-filippo-par-les-freres-servillo-133811