LE MAL COURT De Jacques Audiberti

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Lieu incontournable de la rive gauche à Paris, le théâtre de Poche Montparnasse a ré-ouvert ses portes après transformation en deux salles et un espace commun doté d’un bar. Ce petit théâtre mythique de l’époque du foisonnement culturel de Montparnasse, a été offert par Philippe Tesson à sa fille Stéphanie qui a inauguré sa direction avec Le Mal court d’Audiberti, clin d’œil à cet auteur qui fut souvent joué dans ce lieu légendaire.

 

La magie du théâtre s’exerce au plus haut dans cet espace limité. L’exiguïté de la scène interdit tout effet spectaculaire et concentre l’intérêt du spectateur sur les acteurs et sur le texte. On entre, comme par effraction, dans la chambre d’Alarica, au petit matin plein de chuchotements et de mystère. La jeune fille, princesse de Courtelande, est en route pour rejoindre son Prince Charmant, qui en fait s’appelle Parfait XVII. Sur le chemin de sa destinée, elle passe une nuit avec sa gouvernante dans une résidence d’une Allemagne d’opérette. Leur chambre sera le lieu de la désillusion, car Alarica va se découvrir l’enjeu de manipulations corrompues, vouées à servir des manœuvres politiques. Embobinée, c’est un imposteur qu’elle a accueilli dans son lit. Il court, il court le mal...

Spectacle

Sept personnages au cynisme retors font face à la pureté absolue, la lumineuse et gracieuse Alarica (Julie Delarme, au visage de porcelaine). On l’espionne, on la manipule, on la menace... Elle subit d’inquiétantes pressions dans une opération politique tramée, même sa gouvernante n’est qu’une espionne. Un tourbillon de situations nous entraîne de surprise en surprise dans ce combat ancestral entre l’innocence et le mal. La naïve Alarica n’a pas d’opinion, aucune conviction, elle croit juste à l’amour, mais elle sera obligée de mûrir en quelques heures en s’émancipant de ses illusions et de son innocence. De victime, elle devient révoltée et choisit d’incarner elle-même le mal qui l’a détruite. Rentrant dans la ronde, elle s’autoproclame reine et prend le pouvoir en programmant une ambitieuse politique de réformes avec des lois qui ne sont pas celles de l’amour. Alarica a compris que la règle de ce monde est pernicieuse, vénéneuse, elle oubliera ses rêves de petite fille en se conformant à cette loi qui conduit notre futur laissant un sentiment d’impuissance et, pire, celui de l’éternel recommencement. Le cri qu’elle pousse à la fin, «le mal court !», est bien la constatation que le mal se répand partout et très vite. Le mal est dans l’air, et, bien sûr, il fait mal....

Dans sa ronde sentimentale, Audiberti parvient à sublimer les émotions à deux sous, à transformer les affrontements mélo en tragédie de l’âme. Jamais sordide, jamais vulgaire, mais se nourrissant du sordide des têtes et du vulgaire des cœurs du fascinant manège humain. Avec son chapelet d’amours disloquées, il nous promène en magicien d’une situation à l’autre, d’un rire à l’autre dans une fantaisie poétique quoique cruelle. Les situations calamiteuses qu’il a imaginées passées au tamis des illusions de désirs secrets et de frustrations de la vie font souvent rire. Rompant avec les normes esthétiques et thématiques dominantes à l’époque, Audiberti nous offre à sa façon une comédie humaine à la gloire de la femme et de son émancipation. L’amour est le thème du Mal court, ou plutôt le manque d’amour, l’incapacité d’aimer, la vanité d’aimer. Sous l’apparence d’une pièce ludique se cache beaucoup d’impertinence.

Les comédiens, tous excellents, sont dirigés avec justesse par Stéphanie Tesson. Ils ont la souplesse des acteurs parvenus à un degré de maîtrise tel que toutes les audaces leur semblent permises. Avec sa fougue et sa sensualité en bataille, Julie Delarme domine le jeu. Elle est pourtant entourée, entre autres, de Marcel Maréchal, Jean-Paul Farré et Didier Sauvegrain, grimés de maquillages outrés et costumés avec une fantaisie satirique. Osons rire de bon cœur aux péripéties de tous ces personnages menées tambour battant dans un déchaînement de réactions en chaîne provoquées par la réalité d’un monde de bassesses et de trahisons.


Caroline Boudet-Lefort