Guillaume Perret et The Electric Epic, au CEDAC : le jazz fusionnel d'un groupe survolté

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Le Jazz, comme la plupart des activités culturelles est victime de la rigueur de l'époque puisque aucun concert de musique classique ou contemporaine ne peut exister sans des subventions nationales ou locales. En conséquence, les amateurs devront se contenter pour le semestre en cours de la demie douzaine de concerts du CEDAC dont seule la moitié est organisée directement par la ville, les autres étant programmés par des associations autonomes.

 

 

Concert

C'est dire le niveau d'engagement de la ville de Nice pour cette musique ! Espérons que cette diète budgétaire n'affectera pas trop le Festival de jazz de Nice, début juillet. Nous aurons la réponse mi mars quand le maire et le nouveau directeur artistique dévoileront l'affiche de la 3eme édition du festival. Le fait que Sébastien Vidal, directeur d'antenne de la radio TSF Jazz et programmateur du Duc des Lombards à Paris, ait été désigné comme nouveau directeur artistique du Nice Jazz Festival en remplacement de Harry Lapp laisse envisager un peu de nouveauté dans une programmation qui commençait à devenir répétitive.

En attendant, il faudra se contenter de la maigre programmation de l'inconfortable CEDAC.

Le principal événement de cette saison jazzistique est, selon nous, le concert de Guillaume Perret et The Electric Epic, le 19 février. Ce quartet dont la moyenne d'âge se situe aux alentours de 30 ans réunit des musiciens de la scène jazz-rock habitués aux diverses expériences menées aux frontières du jazz et de la musique contemporaine.

Il s'agit d'abord du bassiste Philippe Bussonnet, membre de Magma et One Shot qui a également accompagné Laurent de Wilde et Olivier Témime, ensuite du guitariste Jim Grandcamp dont a pu apprécier le feeling et le savoir-faire au coté, entre autres, de Biréli Lagrène, Michel Jonasz et Eric Le Lann, enfin du batteur Yoann Serra, bien connu à Nice où il a fait ses débuts et qui est actuellement titulaire à l'O.N.J. de Daniel Yvinec.

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Quant au saxophoniste Guillaume Perret, natif d'Annecy, il a côtoyé dès le début des années 2000 quelques personnalités du jazz et de la fusion tels que Nguyên Lê, Hadrien Feraud et Flavio Boltro. Après avoir écrit des musiques pour le théâtre et collaboré au collectif savoyard Lebocal, pépinière de talents animée par le pianiste Thierry Girault, il crée en 2009 avec ses trois compères, Electric Epic.

Le groupe sort son premier album en avril 2012, « Brutalum Voluptuous ». Il faut croire que le son du quartet était assez puissant pour parvenir jusqu'aux oreilles de John Zorn à New York puisque ce dernier décida de le produire dans son label Tzadik. Depuis sa parution, ce disque a fait l'objet de commentaires très élogieux. A son sujet, la presse dithyrambique a évoqué Frank Zappa, Tim Burton (?) et Weather Report. On pourrait tout autant citer Led Zeppelin, Pierre Henri et Soft Machine. Il est vrai que le très brillant « Brutalum Voluptuous » ne manque pas de références aux différents courants qui ont traversé le jazz et le rock depuis le tournant des années 70 : tantôt coltranien, tantôt proches de dernières recherches de Gil Evans au temps où ce dernier puisait son inspiration auprès de l’œuvre de Jimmy Hendrix, il est souvent funky, voire binaire, puis bruitiste. Le groupe s'offre également quelques citations exotiques : musique éthiopienne, klezmer, etc. Il ne s'agit pour autant d'un collage. Les compositions, très subtiles, n'oublient ni le groove, ni la mélodie et, comme on peut le constater en concert, Electric Epic est avant tout lui même...

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D'entrée, leur prestation est très spectaculaire. Ils débutent le concert dans une obscurité totale que perce un seul spot rouge provenant d'une lampe placée dans le pavillon du sax ténor de Guillaume Perret. Pendant tout leur show, ils restent baignés dans cette couleur évoquant les forges vulcaniennes ou un spectacle gothique. Le sax du leader est muni d'une séries de boîtiers qui lui permettent toutes sortes de manipulations sonores à l'instar d'un synthétiseur. Sur scène, Guillaume Perret utilise toutes les ressources de l'électronique pour, à l'aide de sa pédale et autres engins, procéder sur le vif à des mutations d'habitude réservées au studio. Comme, il en va de même pour la guitare et la basse, il est parfois difficile de distinguer ce qui revient au saxo de ce qui est imputable aux cordes. Cette particularité chagrine quelques puristes qui se plaignent de ne pas entendre le son du ténor. Effectivement, Perret ne se préoccupe pas d’émettre un « beau son ». Seule compte l'énergie produite par la matière sonore en fusion. Il fait subir au saxo un traitement radical qu'aucun autre musicien n'avait osé avant lui. En ce sens, sa démarche est proche de celle de Miles dans les années 80. Sans se prendre au sérieux il est entrain d'écrire une nouvelle page de l'histoire du saxo et prend place au cotés des novateurs de cet instrument. A différence de ses prédécesseurs, ses audaces ne sont pas rejetées par les amateurs. Est ce parce que son public n'est pas composé de jazz fans d'âge mur mais d'un nombre important de jeunes qui se reconnaissent en lui ?

Les Niçois, depuis trop longtemps ne connaissent du jazz que sa partie policée et pépère. Ils ont eu, avec Electric Epic, l'occasion d'accéder à l'énergie brute d'une musique urbaine, contemporaine et vivifiante qui ne manque ni de subtilité, ni de lyrisme.

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Peut-être aurons l'occasion de les revoir à Nice cet été.


Bernard Boyer