Philippe Caubère sur les traces du père… Entretien avec le comédien

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« La traversée en solitaire » de Philippe Caubère depuis maintenant trois décennies le mène sur les rivages existentiels de sa vie de comédien. Après l’évocation des figures familières de la femme, il s’appuie sur le superbe texte de l’auteur marseillais André Suarès1, Marsiho — qu’il interprète cet hiver à la Maison de la Poésie à Paris — pour aborder celle du père…

 

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Un parcours en solitaire jubilatoire

Monstre sacré de l’art vivant sorti des entrailles de Marseille, saltimbanque, performer-improvisateur, amoureux des mots et de la littérature… un inventaire à la Prévert conviendrait à cet homme de théâtre qui prend sa vie comme matière artistique à la manière des auteurs d’autofictions.

Le roman de sa vie artistique débute au théâtre en 1968 (ça ne s’invente pas !), à Aix-en-Provence. Durant les années 70, il s’illustre au théâtre du Soleil dirigé par Ariane Mnouchkine, avec des spectacles novateurs (1789, 1791, L’Âge d’or...). Il quitte la troupe pour créer ses propres pièces en jouant sur des improvisations autobiographiques. On le retrouve seul en scène en 1981 au Festival d'Avignon avec La Danse du diable, sorte de fable existentielle sur le métier de comédien qui évoque sa mère et son enfance marseillaise. Les dix années suivantes sont consacrées au Roman d'un acteur, composé de onze spectacles de trois heures chacun, autour de son parcours artistique. Ce marathon des mots qui donne vie à de multiples personnages évoque Proust et Céline, entre commedia dell'arte et Fellini. Il poursuit avec L'Homme qui danse, dont les derniers volets, La Ficelle et La Mort d'Avignon, constituent selon ses dires l'épilogue à une « autobiographie théâtrale, comique et fantastique ». En 2012, il crée Marsiho d'André Suarès. L’occasion de le rencontrer à la Maison de la Poésie, à Paris.

Aurèle M. : Parlons de ce dernier né, vous êtes en bonne compagnie avec un texte que l’on pourrait dire « fondateur » pour les marseillais ? Qui est donc cet auteur talentueux, si injustement méconnu ?

Philippe Caubère : Ce texte pourrait, en effet, être fondateur pour les marseillais qui malheureusement pour beaucoup ne le connaissent pas. André Suarès est un très grand écrivain juif du début du 20e siècle, issu de la bourgeoisie marseillaise, avec de lointaines origines portugaises. Génie de la littérature, il a été reconnu par nombre de ses pairs — Malraux, Gide… — mais souffrait d’impopularité du fait de son originalité, pour finir dans un oubli quasi total. Je l’ai découvert par hasard avec son texte sur Shakespeare. Tellement ébloui, j’ai lu sa biographie l’Insurgé2 par Robert Parienté (directeur de l’Equipe par ailleurs !), et j’ai poursuivi avec son livre sur sa ville natale, Marsiho, nom de Marseille en provençal. J’ai été littéralement époustouflé par la vérité de cette peinture qu’il fait de la cité phocéenne, par sa profondeur, par sa cruauté et puis bien sûr par le style unique de ce grand poète.


A. M. : Qu’est-ce qui, aujourd’hui, résonne encore pour nos contemporains dans ce texte écrit en 1929 ?

Ph. C. : Et bien, curieusement, à la lecture de ce texte ou lorsque l’on vient m’écouter (j’espère !), on a le même plaisir qu’à regarder ces affiches art déco des grands paquebots qui évoquent les croisières des années 30. Et paradoxalement, on a cette sensation d’extrême modernité. Les paysages n’ont pas tellement bougé, les immeubles (autrefois en pierre, maintenant en verre) mangent toujours des parties de Marseille de façon incongrue mais surtout, c’est l’humeur marseillaise qui n’a pas changé ; elle est spéciale et n’a pas grand chose à voir avec ce qu’en rapportent les médias ni même avec l’image que les successeurs de Pagnol ont voulu donner de la ville. Si Pagnol a fait la gloire de Marseille, ses admirateurs ont trahi sa pensée car l’auteur est bien plus tragique qu’il n’y paraît… Ce caractère marseillais — très bien décrit par Edmonde Charles-Roux3 — vient de la Grèce, de la Provence. Il est étrange, extrêmement séduisant mais revêche ; Suarès en est, j’en suis et j’ai eu avec ce texte une sensation psychanalytique, je me suis retrouvé face à moi-même. Tout marseillais a une double relation à sa ville : d’empathie profonde et de rejet. On est comme devant soi-même avec des moments alternés d’amour et de haine. Ce texte est exceptionnel à ce titre qu’il dit la vérité profonde marseillaise.

Entretien

A. M. : Sans compter qu’il balaie certains clichés. Quand on vous entend parler dans Marsiho, on perçoit effectivement la langue de Pagnol, mais en plus torturée, plus crue, plus ambivalente, et sans tabou, non ?

Ph. C. : C’est vrai, il y a une pudeur chez Pagnol qui n’existe pas chez Suarès qui est un écrivain, sensuel, sexuel — bien que ce ne soit pas un Don Juan mais plutôt un puceau jusqu’à un âge très avancé ! En revanche, il est en empathie avec les femmes. Il les écorche, certes, mais ses propos (taxés aujourd’hui de misogynes) sont justes et il est tout aussi cruel avec les hommes et surtout avec lui-même. Il réserve sa haine à ceux qui la méritent : les fascistes italiens, Hitler, etc. Son rapport à Marseille oscille entre ferveur et exaspération, c’est une véritable empoignade avec elle, comme avec une personne aimée.


A. M. : C’est ce rapport exacerbé à la ville qui vous a séduit pour mettre en bouche l’œuvre de Suarès ?

Ph. C. : Ce qui m’a donné envie de le faire connaître — et pas uniquement de le mettre en bouche car le théâtre, c’est de la tête au pied — c’est le texte et la pensée aussi, car il n’y a pas de grand texte sans grande pensée, même si je ne suis pas toujours d’accord avec ses idées racistes. Il a une pensée si forte, si structurée, si ouverte et dialectique que je n’ai pu qu’être passionné. Il est tout sauf univoque et politiquement correct mais attention, ce n’est pas du tout Céline. Ni de droite, ni communiste, c’est la raison pour laquelle personne n’a pu le récupérer. Il est républicain, patriote, il pourfend l’impérialisme allemand, il lève des tas de lièvres et fait voir les choses autrement, et ça, c’est le rôle des grands penseurs et grands écrivains. Et plus qu’un romancier, c’est un grand poète. Même dans ses écrits militants, il reste poète — comme Jean Genet dans ses romans — il a le point de vue du poète concerné, instruit des choses de la société sur le monde.


A. M. : Vos pièces autobiographiques se concentraient sur votre mère. Avec ce texte, vous suivez plutôt les traces de votre père ?

Ph. C. : Oui, car avec Marsiho, c’est le projet d’un cycle qui prend forme — une trilogie ou tétralogie — qui s’appellera Le Sud et que j’espère bien monter ici à la Maison de la Poésie en 2013. Il comporterait Urgent Crier de Benedetto, Marsiho d’André Suarès, Recouvre-le de lumière d’Alain Montcouquiol et mon tout premier spectacle La Danse du Diable. Les trois premiers spectacles composeraient la recherche d’une figure d’homme. J’ai travaillé pendant des années sur les femmes qui étaient en moi, en particulier ma mère, Mnouchkine et ma compagne Clémence ; aujourd’hui je cherche le père. C’est plus mystérieux, plus compliqué. J’aimerais bien voir se dessiner une figure d’homme du Sud qui n’est pas celle qu’on nous vend, ce supporter de foot débraillé. Il y a une figure de l’homme de Provence qui me paraît plus originale, plus séduisante, qui a à voir avec Don Quichotte, avec les amateurs de taureaux, avec quelque chose de classieux, d’aristocrate, voire avec un dandysme, un tropisme provençal que je cherche et qui me rapprocherait de mon père, au point de pouvoir enfin écrire sur cet aspect là de ma vie.


A. M. : Parlant de classe, vous arrivez tout de blanc vêtu sur scène, c’est en référence à quel symbole ?

Ph. C. : Oh ! Tout simplement parce que c’est la couleur de la ville et que les marseillais s’habillent en blanc en toute occasion : pour jouer aux boules, aller à la messe ou au meeting du parti communiste. Alors, j’ai choisi un costume élégant car Suarès est un homme distingué, un aristocrate. Par ailleurs, comme je suis seul sur scène, je souhaitais un éclairage de cinéma, et que mon corps fasse écran !

Entretien

A. M. : A ce propos, vous êtes sur les planches deux heures durant. Peu d’artistes peuvent relever le défi de cette concentration. J’ai lu que « votre secret », c’est la décontraction ! La détente serait un tremplin pour la mémoire ?

Ph. C. : Oui, on se croit souvent incapable de se souvenir des textes parce qu’on a été terrorisé à l’école et on a conservé ce complexe — encore plus manifeste chez les acteurs qui ont peur du fameux « trou » — mais quand on parvient à traverser cette peur et à la ranger au placard (car on ne peut la supprimer), la mémoire devient une chose infinie. Nous avons un disque dur dans la tête plus performant que celui d’un ordinateur. Je n’aurais jamais pensé mémoriser 33 heures de spectacles à jouer durant trois semaines. Je me trouvais mégalo mais les directeurs des festivals d’Avignon et de Toulouse m’ont donné confiance en m’invitant à jouer les spectacles selon mes possibilités. Ils ont été extrêmement amicaux — ce qui est rare dans le milieu du théâtre avec les acteurs, sauf pour les stars que l’on subit masochistement — et leur acceptation du risque m’a permis de gagner mon pari, j’ai réussi le coup !


A. M. : Vous avez créé ce spectacle Marsiho en Avignon ; comment vous est venue l’idée de le monter ici, à la Maison de la Poésie ?

Ph. C. : C’était prévu de longue date. Quand j’ai créé Urgent Crier de Benedetto dans son théâtre des Carmes à Avignon, j’ai appris que l’un de ses anciens acteurs, Claude Guerre, dirigeait la Maison de la Poésie à Paris. Le lieu correspondait en tout point à ce que je voulais. Après 6 mois de ferme négociation, nous nous sommes mis d’accord et je lui ai proposé la trilogie du Sud qu’il a acceptée. Entre temps, la ville de Paris a décidé de le renvoyer dans des conditions discutables...


A. M. : Le public n’est pas le même ici qu’en Avignon, j’imagine ? Cela a-t-il un impact sur votre façon de parler, de vous déplacer ?

Ph. C. : Franchement, je ne veux pas savoir qui est dans la salle, de la presse ou des amis, pour ne pas être perturbé. Et puis, je ne mène pas d’enquête sociologique sur le public, à part vous dire que celui du festival d’Avignon a des a priori, qu’il est plus difficile tandis que le public de Paris est idéal. Le public parisien proprement dit n’existe pas d’ailleurs car il est cosmopolite, c’est celui qui nous sauve !


A. M. : Venez-vous parfois à la Maison de la Poésie en tant que spectateur-auditeur ?

Ph. C. : Bien sur, je suis venu écouter les grands poètes. Mais je ne vais pas souvent au théâtre, à part pour voir jouer les copains, car je n’aime pas beaucoup le théâtre qui m’est contemporain. Je m’y sens souvent étranger. C’est pour cette raison que j’aime la Maison de la Poésie car la mise en scène n’a pas l’importance qu’elle a prise ailleurs. Echapper aux lois des metteurs en scène en France est devenu compliqué ! L’art de l’écriture, de l’acteur, la musique et la danse me passionnent ; L’art de la mise en scène, lui, a dégénéré et est devenu un art de décoration et de trouvailles. Ce que je cherche au théâtre c’est ce que je peux ressentir par exemple à un concert des Rolling Stones, c’est-à-dire des émotions que seul un interprète peut donner…

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A. M. : Alors, vous nous donnez rendez-vous pour votre saga du Sud ?

Ph. C. : Oui, l’été prochain, au théâtre des Carmes pour le Festival d’Avignon, dans une recréation de Recouvre-le de Lumière d’Alain Montcouquiol4, pour le 3e volet de cette trilogie.


Aurèle M.



 

Marsiho d’André Suarès, de et avec Philippe Caubère.

Maison de la Poésie

Passage Molière – 157 rue Saint-Martin, Paris 3e

Tél. : 01 44 54 53 00

http://www.maisondelapoesieparis.com

Il reprend LA DANSE DU DIABLE au Printemps des Marseillais le 8 juin, puis sera au festival d’Avignon avec les 3 spectacles suivants : Urgent Crier ! Marsiho et La Danse du Diable.

Puis MARSIHO au Toursky à Marseille les 11 et 12 octobre

1André Suarès, (1868 -1948) Auteur dramatique, essayiste, poète, écrivain français, il fut l’un des piliers de La nouvelle revue française avec André Gide, Paul Claudel et Paul Valéry jusqu’en 1940. Contemporain de Pagnol, il laisse une œuvre gigantesque dont Marsiho, la cité phocéenne.

2L’insurgé par Robert Parienté - à qui l’on doit la majeure partie de la réédition des œuvres de Suarès chez Bouquins -, réédité en 1999 chez Robert Laffont.

3Edmonde Charles-Roux, résistante, femme de lettres, présidente de l’Académie Goncourt et épouse du politicien Gaston Defferre.

4En 1974, Alain Montcouquiol (Nimeño met fin à sa carrière pour s’occuper de celle de son jeune frère Nimeño II qui deviendra le premier grand torero français jusqu’à l’accident tragique.