DANSE A MONACO

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Avec le regroupement de trois structures (les Ballets de Monte-Carlo, Monaco Dance Forum et l’Académie Princesse Grace), Jean-Christophe Maillot offre une vision de plus en plus large de la danse à un public ravi de l’éclectisme des spectacles proposés. La programmation de décembre du Monaco Dance Forum était particulièrement riche, ample, variée, passant de Pina Bausch à Maguy Marin, de Zimmermann et De Perrot au Système Castafiore, sans oublier les reprises de récentes créations de Jean-Christophe Maillot Vers un pays sage et Lac.

 

 

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Comme chacun sait, Pina Bausch a révolutionné le monde de la danse, créant un nouveau style qui en a redéfini les concepts : le théâtre dansé. Après Le Sacre du printemps en 2011, une autre de ses pièces emblématiques était présentée, Le laveur de vitres. Dans l’espace totalement nu de la scène, un immense monticule de pétales de roses. Les danseurs circulent parmi les fleurs rouges, chacun créant son propre espace avant de se rencontrer dans une atmosphère détendue. Avec un enthousiasme enfantin et candide, une danseuse accueille danseurs et public d’un « Good morning ! Thank you ! » pour annoncer un émerveillement de deux heures et demie dans une atmosphère suave et mélancolique.

La chorégraphe avait pris soin de dessiner l’espace en expérimentant la question du rythme. Cette création, fondée en grande partie sur les mouvements les plus invisibles du corps humain, s’amplifie de l’attrait des pétales de roses reliées au monde éclaté et dispersé d’Hongkong qui chercherait à se recomposer autrement. Le dôme de fleurs rouges qui couvrent le sol et pleuvent des cintres évoquent la métropole asiatique écartelée entre tradition et modernité. Les strates de l’histoire de cette ville deviennent lisibles, évidentes. Les allusions à son contexte culturel s’expriment par des musiques diverses, des douces mélodies asiatiques mêlées à des fados mélancoliques et à la saudade portugaise. Des rythmes de blues chantés y répondent. Les tonalités orientales sont mêlées au cri désespéré de l’amour et au désir qui circule.

Les mots et les chants élargissent l’expression gestuelle qui appartient à l’ordre sensible des mouvements, sans confusion entre langage et texte. Alors que le théâtre est soumis à un texte, le Tanztheater s’y soustrait, cependant, pour se charger d’énergie, le spectacle a des poussées de langage, des enfilades de mots ou des pulsions de contenu dans les paroles des chansons. Pourtant les expressions de visage parlent aussi avec un simple sourire authentique. Tandis que le regard dépasse l’apparence des choses et des êtres pour en saisir la profondeur.

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Comment oublier la vision surréaliste d’un pont suspendu avec des bagages accrochés en dessous ? Alors qu’au sol un homme dort coiffé d’un chapeau et que, à l’autre extrémité de l’espace scénique, un couple s’enlace. Et toujours la montagne de roses, sur laquelle quelques-uns font du ski. Un des moments d’humour du spectacle ! Tout autant que des moments graves, il y a de multiples situations ludiques. Un homme sèche les cheveux d’une femme, puis glisse le sèche-cheveux sous sa robe. Après s’être plaint de la mauvaise haleine de son partenaire, une danseuse-actrice est prise de l’envie de l’embrasser. Il n’y a pas à en expliquer le sens autrement que par l’ambivalence et la complexité des êtres derrière l’apparence ou par la différence entre ce qu’on dit et ce qu’on voulait dire.

Les danseurs passent d’une scène à l’autre avec aisance, mous lorsqu’ils se laissent glisser les uns sur les autres, pétrifiés quand la beauté qu’ils croyaient avoir saisie leur échappe. Ainsi va le spectacle, du mouvement des fleurs à celui de l’homme, récapitulant l’histoire du geste en la plus fine des chorégraphies. Il n’y a qu’à voir ces jeunes coréennes : leur duo part du sol pour s’élever peu à peu vers un périlleux et souple équilibre. La danse parle alors d’elle-même, et de plein fouet, au cœur du spectateur.

Désirant illustrer la phrase de Walter Benjamin « Organiser le pessimisme » Maguy Marin mitraille – de salves d’armes à feu ? - et vise juste sans blesser même si cela fait mal. Salves, une énigmatique chorégraphie, commence par un silence assourdissant et un fil invisible tiré par un seul danseur d’abord, puis deux, puis trois et sept... Fil de la vie qui passe de main en main ou fil qui distribue les rêves, les cauchemars, la solitude ? Après le noir total, des flashes de lumière aveuglante sur le bruit du vent qui affole... Tout s’effrite, tout se casse dans un monde qui s’écroule où chacun cherche sa place. Tout tombe, se décompose, mais tout recommence dans la répétition des jours qui s’enchaînent et des habitudes qui nous ligotent, se répétant à l’infini. Comment avancer dans ces vies construites en gestes mécaniques ? Vies faites d’actes quotidiens sans cesse répétés, quoique l’insignifiance et la vacuité en soient perçues. Objets cassés, vaisselle et vases brisés, même la statue de la Liberté s’écroule. Des catastrophes qui laissent pétrifiés, des déboires du quotidien où il faut recoller les morceaux jusqu’à un lugubre banquet raté. Sur le tableau d’école s’inscrit ce précepte : «Quand on est dans la merde jusqu’au cou, il ne reste plus qu’à chanter». Mais les musiques sont brouillées, trompeuses, pour la chute de l’humanité.

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Maguy Marin nous propose cette oeuvre dérangeante, désespérée et insensée sur l’absurdité menée à un rythme d’enfer, comme un vaudeville dépressif et vertigineux. Avec une abstraction très conceptuelle, elle exprime les paradoxes de nos vies quotidiennes, nos courses folles, notre rythme infernal. Les gestes d’amour sont éphémères, une caresse sur la joue, furtive... Ce spectacle perturbant, déchirant, s’est terminé sur une «salve» d’applaudissements enthousiastes. Un spectacle qui chemine longtemps dans la tête.

Dimitri de Perrot et Martin Zimmermann présentaient Hans was Heiri expression suisse qui signifie au bout du compte, c’est du pareil au même ou bonnet blanc, blanc bonnet. Emblématique de l’évolution de l’art chorégraphique actuel, le spectacle de ces jeunes Zurichois bouscule de leur énergie débridée les frontières entre danse, théâtre et cirque. Ils ont imaginé une maison en coupe qui tourne comme les aiguilles d’une horloge (suisse !) bien réglée. Cette mécanique de précision possède des cloisons modulables qui s’abattent, des meubles qui virent et des rêves qui virevoltent dans un monde en apesanteur où la musique contemporaine correspond à cet espace indéfini. La gravité changeante donne une nouvelle nature aux objets, déplace leur manipulation dans un temps exigeant : c’est à la seconde près.

Les acteurs entrent donc aussi en état d’apesanteur, se dédoublent et prêtent leur corps à des personnages sans cesse en transformation. Passant du cirque à la danse contemporaine, une bande indéfinissable de farfelus se relaient, de la contorsionniste au pitre. Avec un don d’ubiquité indéniable, chacun fait son numéro d’exploits sidérants et malicieux, l’un virevolte, l’autre sautille tous azimuts dans le décor. En Jouant sur la distorsion du réel et en faisant de la magie une pièce maîtresse dans l’architecture tordue de leur univers, cinq magiciens ou burlesques d’aujourd’hui promènent le spectateur entre réalité et hallucination d’un espace de jeu merveilleux. Ils commandent aux éléments et maîtrisent l’apesanteur en créant une illusion permanente et en imposant un cadre insolite. Leurs mouvements, tout en souplesse et en équilibre, impriment leur trace immatérielle dans l’espace et leur travail, très ludique, flirte avec la magie en développant des images inattendues de lévitation et de distorsion des mouvements. De voir le dépaysement des danseurs enfermés dans l’espace de cette maison et propulsés là où on ne les attend pas procure un réel plaisir au spectateur amateur d’espièglerie et d’humour.

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En direction du jeune public, Georges Momboye a proposé Poulet Bicyclette, une chorégraphie « de 6 à 106 ans » pour un voyage au coeur d’un village africain et de souvenirs d’enfance du chorégraphe. Au détour d’une case, le temps est rythmé par le chant du coq et les caquètements des poules en liberté.

Agitation, commérages, rites d’initiations à l’aide de masques, scènes de clownerie et jongleur aux balles lumineuses peuvent résumer ce spectacle naïf. Tandis que, à l’invitation du CIRM, Eric Oberdorff présentait Juana, le Système Castafiore reprenait une création faite à Grasse Les Chants de l’Umaï, mélodies de divinités lointaines interprétées par Marcia Barcellos et habillées d’effets magiques conçus par son complice Karl Biscuit. L’Académie Princesse Grace a donné un spectacle de grande qualité où des élèves ont montré leur talent dans des chorégraphies de choix. La magie a opéré !

Acteurs à part entière de ce festival, les Ballets de Monte-Carlo ont repris Vers un pays sage, une célèbre pièce créée en 1995 où Jean-Christophe Maillot rendait hommage à son père, artiste peintre, et, en clôture du festival, le magnifique Lac, la plus récente création du directeur-chorégraphe. Loin de la version du Bolchoï, il a réinjecté, avec l’aide de l’écrivain Jean Rouaud, de la narration au fameux Lac des cygnes, insistant sur le noir et le blanc, le bien et le mal, afin que l’émotion soit à son comble.

Ce foisonnant programme prouve, encore une fois, l’effervescence et la virtuosité de la danse à Monaco.


Caroline Boudet-Lefort