De la violence de la société à la puissance des corps

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Pour avoir bu une canette de bière sans l'avoir payée, un jeune homme de vingt-cinq ans décède sous les coups de quatre vigiles dans un supermarché. Le spectacle d'Angelin Prejlocaj Ce que j'appelle oubli ayant, en toile de fond, le roman éponyme de Laurent Mauvignier, nous emmène de la violence de la société à la violence des corps

 

« Parce que personne ne sourit dans ces endroits là, à part ceux qui y travaillent... ». Dans Ce que j'appelle oubli, fiction inspirée d'un fait réel, Laurent Mauvignier affirme que ce qui est valable dans une morgue peut aussi se retrouver dans la mise en scène d'Angelin Preljocaj. Le seul qui, par moment, s'autorise à rire d'un rire cynique et effrayant est le narrateur, Laurent Cazanave. Il se déplace dans l'espace, dans le temps et entre les pensées que chaque personnage –chaque danseur a pu avoir. Il hante ces fantômes et se désole du fait « que ses dernières pensées n'en n'étaient pas... ». Personne n'est laissé pour compte : ni les bourreaux, ni la victime, ni son frère, ni le public, auquel il s'adresse directement, pour l'inciter à se plonger dans cet univers noir. « Il faut le répéter encore » pour que cela ne tombe pas dans l'oubli. Avant la mort, il y a la vie : un passé, des envies, l'amour, des idéologies, des questions, des souvenirs et toujours ce « putain d'espoir ! ». Et puis, « la vie se fait la malle et c'est tout ! ».

Et tout ce dont la vie est constituée se relaye en nous, spectateurs. La lecture intégrale de l’œuvre littéraire sert de support chorégraphique. Une lecture lente, à laquelle on ne peut échapper, telle une seule et longue phrase ; un texte cru et violent pour une histoire violente ! Le mouvement des corps ne peut être autrement. Le narrateur n'est pas le seul à s'exprimer : les corps échangent dans un dialogue expressif qui leur est propre. Le casting est exclusivement masculin : victime, narrateur, bourreaux... Le décor épuré se divise durant quelques scènes en séquences bien distinctes. On ne peut déroger à cette ambiance malsaine et dérangeante. Ce qui gène, c'est la puissance expressive qui reflète une réalité. Or, on n'a justement pas envie d'y déroger.


Manon Formaggio