PUZ/ZLE De Sidi Larbi Cherkaoui

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Des craquètements tendus de cigales nous accueillent. Est-ce pour rappeler que Puz/zle a été présenté, en juillet dernier, à Avignon ? S’il manque la magie des hautes falaises rocheuses de la carrière de Boulbon qui l’encerclaient, la force créatrice opère tout autant dans le spectacle de Sidi Larbi Cherkaoui lors de sa tournée européenne commencée à Anvers, son lieu d’ancrage, et poursuivie au TNN de Nice.

 

A 36 ans, le chorégraphe belgo-marocain incarne le renouveau de la danse européenne contemporaine, loin des tendances conceptuelles. Amoureux de la spiritualité, il développe sans cesse son vocabulaire grâce à une nouvelle écriture rythmique et à une grande fluidité gestuelle. Dans Puz/zle, Sidi Larbi Cherkaoui imagine des morceaux d’un univers éclaté, un monde éparpillé telles les pièces d’un puzzle qui cherche à reprendre forme. Les circuits du souvenir, les mouvements de l’ADN clonés à l’infini ou les vestiges de civilisations l’ont inspiré pour retrouver une cohésion à partir d’un ensemble disparate.

Spectacle

Mais, c’est la pierre qui représente l’essence de cette nouvelle création afin de tenter d’animer l’élément le plus statique. L’espace scénique est recouvert d’imitations de blocs de pierre rangés, déplacés, dispersés ou empilés, parmi lesquels les danseurs se frayent leurs chemins en mouvements ondulatoires qui s’opposent à la pétrification. Des hommes et des femmes se heurtent à des murs, des limites, des frontières qui se referment sur des libertés, sur des ruines, ou sur des mausolées. Ou encore contre les murs verrouillés de nos propres limites intérieures, thème récurrent dans l’oeuvre de Sidi Larbi Cherkaoui. Après un épisode babylonien fait de ruines et de colonnades antiques, les danseurs ouvrent et ferment leurs bras, leurs jambes, ou bien seules leurs mains virevoltent.

Puz/zle est un spectacle stimulant, électrisant pour le moins, avec des cultures multiples mêlant musique, chant, danse, vidéo et graffitis. Il réunit les musiques traditionnelles de Corse, du Moyen-Orient et du Japon qui se fondent sans transition grâce au groupe polyphonique corse A Filetta, à la chanteuse libanaise Fadia Tomb El-Hage et au flûtiste, chanteur et percussionniste japonais Kazunari Abe. Qu’ils soient au balcon ou sur scène, ils s’intègrent parfaitement aux danseurs dont les mouvements passent avec aisance d’une musique à l’autre, tout autant que d’un propos à l’autre : du mur des fusillés à un site archéologique ; d’un tombeau à un musée pillé, ruiné ; de l’ouvrier du bâtiment à l’œuvre d’art d’un sculpteur ; de l’évocation des cultures saccagées à un lancement de pierres suggérant une Intifada.

Contre quoi se rebellent-ils en brandissant des pavés dans un geste qui a mis mal à l’aise certains des spectateurs ? Dans un grondement de tonnerre, un mur de parpaings s’effondre et laisse apparaître un champ de ruines, sur les volutes d’un chant mélodieux que les danseurs accompagnent en se laissant tomber doucement en ondulations sinueuses. Disposant de l’espace comme d’un labyrinthe ou d’un puzzle, Sidi Larbi Cherkaoui, provocateur, a voulu représenter toutes les déclinaisons de l’aspect minéral, des grandes dalles aux petits pavés, car la pierre sert aussi à menacer, à lapider. Plus tard, c’est un sculpteur qui crée ses œuvres : les danseurs, transformés en statues, accusent les coups de burin, pétris de douleur chaque fois que l’outil les heurte. Puis, survient le sublime solo d’un danseur coréen recouvert de chaux blanche pour simuler le marbre, avant de prendre vie dans un merveilleux duo, sous la chaleur magique de son partenaire. Véritable moment de fascination !

Après un silence attentif, le public, jusqu’alors subjugué, se lâche pour une immense ovation.


Caroline Boudet-Lefort