DISSONANCES FREUD - Mise en scène Frédéric de Goldfiem

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Avec Dissonances Freud, le Centre culturel de la Providence à Nice (1) nous a proposé d’assister à l’enregistrement d’une émission radiophonique pour laquelle étaient réunis autour d’une table quelques éminents spécialistes. Après Mozart en 2008, voilà que Frédéric de Goldfiem a choisi de parler de Freud alors que celui-ci subit une cabale en France et à l’étranger.

Le but de la pièce tient dans le hiatus entre la forme (autour de l’improvisation) et le contenu (la théorie freudienne). Tout se passe de façon simple et intime. La barrière espace scénique-public est abolie, le spectateur est complice dans un rapport qui l’invite à participer aux énoncés théoriques du père de la psychanalyse. Les civilités d’usage sont respectées, le sourire semble installé pour l’éternité sur chacun des visages, mais les langues vont s’acérer et les arguments se combattre. L’un, rationaliste, conteste et cherche à détruire Freud, l’autre ratiocine, bondit sans délai sur Jung ou sur Lacan. La contradiction se résout en querelle.

 

spectacle

Pendant près de trois heures, ces têtes pensantes accèdent à un débat sur les ailes de la comédie. Les convictions psychanalytiques de Freud ont déjà fait l’objet de multiples analyses et il ne s’agit pas ici de les interroger dans toute leur radicalité. Virtuose de l’improvisation, Jonathan Gensburger joue le modérateur en multipliant les traits d’humour. Avec un sens permanent de la dérision, il garde le cap sans s’égarer afin que divers concepts psychanalytiques soient abordés chaque soir. Avec son ton ironique, le Professore Duprat se prend au jeu, habillé pour quelques saisons en savant désinvolte. Chacun est dans son monologue, les seuls dialogues ne sont que féroces affrontements. Alors la théorie l’emporte sur le mordant des antagonismes qui semblent se diluer. Ne surtout pas oublier que c’est du théâtre !

Voilà une belle occasion d’aller à la rencontre de l’œuvre de Freud et ses concepts psychanalytiques. En même temps rien ne garantit que cette rencontre ait lieu. Plus d’un élément complote de façon qu’à la place de l’œuvre, le spectateur entende la polémique qui l’accompagne. Avec le désir de convaincre le public de leur savoir, les uns veulent énoncer les concepts mis à mal par quelques récalcitrants et restent arc-boutés sur la théorie, d’autres sont plein de morgue (c’est le rôle qui veut ça !) à l’heure de régler son compte à Freud. Des disparités et des oppositions surgissent, certains se déchirent. Le tout est parfois un peu noyé par une combustion de la parole jusqu’à l’épuisement, pour mettre à nu, comme on ronge un os, le désir, l’hystérie, la fessée... Pas le rêve, pourtant reconnu comme la voie royale d’accès à l’inconscient.

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Alors finalement quel diagnostic donner à l’état de Freud aujourd’hui ? A un moment charnière de remise en question de son œuvre et, tandis qu’on ne cesse de trompeter le chant du cygne de la psychanalyse et l’éternelle guerre d’écoles et de successions, ce n’est pas la psychanalyse qu’il faut craindre, mais les attentes irréalistes à son égard, ainsi que l’usage manipulateur qui peut en être fait. Freud avait prévenu des résistances possibles à ses théories.

Énergie, drôlerie, intelligence, insolence, se dégagent de ce spectacle qui ne manque pas de souffle et offre de multiples pistes de réflexion. Quel sera le prochain cobaye grand homme auquel Frédéric de Goldfiem s’attaquera pour faire polémique. Léonard de Vinci ? Godard ? Sartre ? Duras ? Coluche ? On ne risque pas de s’ennuyer !


Caroline Boudet-Lefort


(1) Après Nice en janvier, en juillet à Saint Paul de Vence.