Lincoln, le président abolitionniste

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Steven Spielberg s’attaque en bon élève à un monument de l’histoire politique américaine avec son film Lincoln : La pugnacité exceptionnelle du 16e président des États-Unis aboutira au vote du 13e amendement de la constitution, autrement dit à l’abolition de l’esclavage.

 

Avis aux intéressés, Lincoln n’est pas une fresque historique au sens commun du terme. Ne vous attendez pas à de grands mouvements de caméra balayant des scènes de la guerre de Sécession, même si le film débute sur un champ de bataille dévasté. Le nouveau film de Spielberg se concentre avant tout sur les joutes verbales politiques à un moment clé de l’histoire américaine, dans les hautes sphères du pouvoir à Washington. Basé sur le livre de Doris Kearns Goodwyn Team of Rivals, le scénario a retenu les quatre derniers mois décisifs du deuxième mandat du président Abraham Lincoln, durant la guerre de Sécession en 1865. Afin de faire adopter par la Chambre des représentants le 13e amendement constitutionnel qui abolira l’esclavage, Lincoln, 1er président du parti républicain des États-Unis, va déployer en fin stratège toute la ruse politique dont il est capable. En trouvant un compromis entre ses adversaires — les démocrates et les sudistes pro-esclavagistes — avec la frange la plus radicale de son parti qui veut aller plus loin, et qui exige le vote des noirs et des femmes… une hérésie totale en 1865 !

Affiche

Pendant que Lincoln se débat sur le front de la politique intérieure, sa vie familiale n’est pas non plus une sinécure. Il doit faire face aux reproches de sa femme qui se sent délaissée et de son fils aîné qui veut partir à la guerre contre l’avis de ses parents. Les scènes politiques comme les passages de la vie privée sont filmés avec un égal traitement, théâtral et réaliste. Les décors et les costumes nous plongent avec force détails sous une lumière tamisée dans un 19e siècle aristocratique, à une époque où les personnes de couleur n’ont leur place qu’au service de l’homme blanc. La caméra, caressante, laisse au spectateur le temps de s’arrêter sur les regards expressionnistes des acteurs. Enfin, quand il en a le temps ! Car Spielberg a résolument choisi de rendre hommage à Lincoln en lui ouvrant une tribune pour que puisse s’exprimer son génie d’orateur et, au delà, mettre en avant cette période cruciale pour les années à venir : celle où la démocratie américaine s’illustre au plus haut point, en enchaînant des débats contradictoires pour arriver à un accord historique, l’affranchissement d’une partie de sa population... La dialectique déployée par la classe politique et ses avocats propre au nouveau Monde risque donc de perdre en cours de route des spectateurs français obligés de s’accrocher à la traduction ! Probablement conscients de l’effort à fournir par le public, le réalisateur et son scénariste attitré Tony Kushner alternent ces scènes prolixes avec des passages introspectifs, oniriques ou des récits humoristiques contés par Lincoln lui-même. Ce qui transforme cette figure légendaire en un personnage humain et attachant, surtout sous les traits de Daniel Day-Lewis qui campe un Lincoln très juste, au regard tantôt mélancolique et distant en privé, tantôt perçant face à ses collaborateurs, mais toujours emprunt d’une empathie non feinte. Face à cette figure troublante et mystérieuse, Sally Field endosse avec intensité la douleur d’une mère qui a perdu un fils et la frustration d’une femme délaissée, sans fausse note. Pour compléter le tableau rempli d’efficaces seconds rôles (presque tous oscarisés !), le secrétaire d'État joué avec retenue par David Strathairn apporte des éclairages intéressants sur les enjeux et stratégies politiques du moment. Gloria Reuben interprète avec habileté une ancienne esclave affranchie, devenue couturière au service de Lady Lincoln et une des rares témoins à vivre les débats parlementaires en direct. Quant à Tommy Lee Jones, qui incarne un député abolitionniste convaincu, il excelle dans la controverse et confirme une fois de plus son charisme infaillible.

On sort de la projection avec l’envie d’en savoir plus sur ce président énigmatique et par là, Spielberg a réussi son pari. En revanche, on est un peu déçu quant à la forme académique et figée du projet, on attendait un cinéma qui nous emporte, qui explose les codes comme a pu le faire son héros et là, Spielberg loupe un peu la marche de l’audace et celles qui amènent aux prix convoités.


Aurèle M.


Lincoln, film de Steven Spielberg

Sortie française – 31 janvier 2012

Scénario de Tony Kushner, basé sur le livre de Doris Kearns Goodwyn, Team of Rivals.

Avec Daniel Day-Lewis, Sally Field, David Strathairn, Joseph Gordon-Levitt, James Spader, Hal Holbrook, Tommy Lee Jones, John Hawkes, Gloria Reuben.