NOUVEAU ROMAN De Christophe Honoré

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Depuis ses débuts, Christophe Honoré se déplace sans cesse parmi les espaces du cinéma, du théâtre et de la littérature. Il s’est distingué, en 2009 à Avignon, avec la mise en scène d’Angelo, tyran de Padoue et cette année avec Nouveau Roman, pièce reprise à l’automne au Théâtre de la Colline à Paris, avant une tournée (1).

 

 

Spectacle

Tout autant fasciné par le Nouveau Roman en littérature que par la Nouvelle Vague au cinéma, Christophe Honoré a voulu redonner vie à une photo de 1959, réunissant autour de Jérôme Lindon, patron des Editions de Minuit, les figures de la vie littéraire d’alors : Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Claude Simon, Claude Mauriac, Robert Pinget, Samuel Beckett, Claude Ollier. Tous attendent Michel Butor, qui, en retard telle une star, ne sera pas sur la fameuse photo. Mais il est bien là dans la pièce où chacun est présenté à tour de rôle par Claude Mauriac (alias Julien Honoré, frère de l’auteur et metteur en scène), ainsi que Marguerite Duras qui s’est toujours défendu d’appartenir au Nouveau Roman. Et même Françoise Sagan, pourtant étrangère au mouvement. Le seul absent sera Beckett, d’emblée présenté comme irreprésentable, mais tout de même là comme absent-présent.

Des fantômes ? Non pas ! Des petits fous avec un charme potache. Les silhouettes sont jeunes, leurs corps ont vingt ans, trente ans tout au plus, et semblent improviser, à partir de la réalité, dans une sorte de comédie insolente au rythme pop. Au jeu de l’improvisation, Christophe Honoré est très doué. Il regarde ce mouvement littéraire dans ce qu’il a de bizarre, d’un brin fantasque et présente des instants où le réel devient fantaisiste comme la légende du Nouveau Roman, collectivement entretenue. Il n’est besoin que d’affabuler un peu, très peu, pour basculer dans l’impression qu’on assiste à une thérapie de groupe sous le signe de l’insouciance. Avec leurs égos d’hommes de lettres, les dissensions sont grandes et les débats - vifs et teigneux sur l’art du roman - dépassent tous liens amicaux. Au moins, le temps de la pièce, accèdent-ils à une éphémère éternité. Car, Honoré aborde le versant humain des écrivains angoissés à force de convoiter l’immortalité.

Dans un décor mi-miel, mi-châtaigne, avec un bureau de juge et une moquette ringarde à motifs floraux, les hommes peuvent être interprétés par des femmes et vice-versa : le masculin et le féminin sont réversibles, une confusion des genres truquée et/ou truqueuse. Tout peut être imaginé de façon intrépide et joyeuse. Chaque comédien s’est approprié un écrivain, sans chercher la vraisemblance, en l’incarnant à travers son œuvre : livres, articles, passages à la radio ou à la télévision. Quoi de plus jouissif que le parcours de ces écrivains pour un mystificateur qui, comme Christophe Honoré, brasse en permanence des histoires vraies ou fausses ? Tant pis si cela déraille ! Tous virevoltent, chantent, dansent, mais donnent aussi à connaître leurs œuvres sur le mode rigolade et engueulade par la lecture de certains de leurs vrais textes. Une certaine émotion parfois, surtout quand ils parlent de la guerre encore récente (nous sommes à la fin des années 50) et particulièrement avec un passage de La Route des Flandres de Claude Simon.

Spectacle

Le Nouveau Roman n’est pas le récit d’une aventure, mais l’aventure d’un récit, décrète l’un d’entre eux. Pourtant, Nathalie Sarraute explique très bien que le réel démarre quand on échappe au réalisme de convention : « Le nouveau réalisme sera toujours du réel qui n’a pas encore été pris dans des formes convenues. » Les écrivains du Nouveau Roman inventent donc des formes nouvelles : tout repenser, douter de tout et changer la façon de dire, sans prendre un ton sérieux. Avec des slogans par-ci par-là, cette avant-garde littéraire refuse d’exprimer ce qui existe déjà, les formes convenues du réel, s’attirant ainsi les foudres de l’idéologie dominante. Ce jeu de clins d’oeil ne doit pas faire oublier qu’Alain Robbe-Grillet a été élu à l’Académie Française, que Claude Simon a reçu le Prix Nobel et Marguerite Duras le Prix Goncourt.

Tous les comédiens sont excellents : Ludivine Sagnier en Nathalie Sarraute, Anaïs Demoustier fragile Marguerite Duras, Brigitte Catillon en Michel Butor, Sébastien Pouderoux en Claude Simon, Benjamin Wangermée en Claude Ollier et en Françoise Sagan en visite... Pour finir Marguerite Duras présente le texte du manifeste des 121 sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, que tous signent. Nous sommes le 6 septembre 1960, date arbitraire de la dissolution du groupe du Nouveau Roman.


Caroline Boudet-Lefort


(1) Tournée qui commence par Toulon du 10 au 12 janvier, Perpignan les 17 et 18 janvier...