Rencontres Internationales de la Photographie : RIP Arles 2007

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Drool

 

Arles tient son nom du voisinage de miroirs naturels, Arelate signifiant "lieu situé près de l'étang". Voilà qui contribue peut-être à expliquer l’origine et la continuité des succès de ce festival majeur de photographie, monde-des-reflets-immobiles. L’équipe des RIP offre, après une année marquée par la personnalité de Raymond Depardon, une 38ème édition qui emprunte pour thèmes l’intime et les mutations. Année impaire, année sans père pourrait devenir le nouveau tempo des RIP.

Hauts lieux du festival, les ateliers offrent sur 6.000 m2 un panorama de la photographie contemporaine. On compte parmi eux la Chine et les travaux des découvertes du RIP. Invités réguliers, les photographes chinois proviennent d’un lieu unique en son genre, le Dashanzi Art District, aussi appelé 798. Friche militaro-industrielle gisant au cœur de Pékin c’est -pour un temps compté- le théâtre sismique d’une avant-garde. Le leitmotiv de cette exposition pourrait se résumer à cette formule : une ville en construction est une ville en destruction. Grâce à une permutation d’idéogrammes homophones Chi-na s’écrit "démolition-ici". On assiste à la chronique d’une disparition commanditée par la globalisation architecturale et urbanistique et aux interrogations d’une génération d’artistes.

Si le mythe de la fourmi ouvrière est attaché à l’extrême-orient, il s’opère une verticalisation du métal, migrant des carapaces irisées vers les structures des buildings, les corps, fragiles, eux se dénudant. Love in the age of big contruction II (2006) du photographe Hang Bing est en emblème baroque de l’apocalypse historico-architecturale à l’œuvre dans les décombres de laquelle fleurissent les amours romantiques de Ronfrong et Inri. Le chinois et la japonaise traversent dans une chute ouatée comme un grenier à secret les derniers moments de Liu Li Tun, quartier-village dans Pékin. Métaphores de la pulpe de fruit et du sperme, moments d’amitié, ou encore images de chats sur les toits de bric et de broc rappelant les premiers vagabondages de la photographie humaniste. Les anges blessés mis en scène par Liu Jin sont, eux, comme des ponts suspendus entre les représentations culturelles du divin dans les mondes en chute. Hug Hug (2002), en écho des activités du mouvement international the free hug campaign, est un immense panneau destructuré où hommes et femmes, nus ou habillés, s’étreignent simultanément en couples. Par leurs images "les (frères) Gao veulent exprimer la profonde résistance de la spiritualité face à la violence de tous les jours". L’image de ces étreintes -pour lesquelles les protagonistes ont parfois été payés (sic!)- semble une ultime manière d’accrocher la mémoire d’une forme d’humanité. Les deux frères poussent loin leurs investigations, interrogeant des modèles où l’architecture et la relation ne renoncent jamais à la chair. Plus glamour mais aussi grunge, on flash sur Soiled de Marilyn Minter, parmi les quinze découvertes exposées aux ateliers de maintenance. Encouragée lors d’une rencontre pédagogique par Diane Arbus pour un premier travail jugé tabou par ses camarades (Coral Ridge Towers), c’est avec 34 ans de recul que la new-yorkaise réinvestit la photographie d’auteur, détournant le glamour de l’imagerie publicitaire féminine. Le corps y cesse d’être cette promesse vierge et lisse pour devenir surface de tous les contacts, au risque de se corrompre. Images rutilantes, ruisselantes sur le fil du flou ; pieds sales aux ongles verts, vernis, ou collier de perles sur peau vieillissante aux taches de rousseurs. Les fracas du temps, du désir et des illusions y surgissent avec une violence vivifiante.

 

Entrée-sortie : on retrouve le magnifique travail du parisien JR. Arme universelle contre le drame, le jeune photographe, convoque la grimace sur le théâtre des lieux de tensions sociales et interethniques. Arrivé de dernière minute au RIP 2007, il a trouvé "par hasard" dans le métro, l’appareil avec lequel il fait vibrer les visages depuis bientôt sept ans. Portraitiste avant tout, il provoque et saisit les grimaces à bout portant au grand-angle, déformant les traits pour mieux faire fondre les repères. 28 millimètres, portrait d’une génération est le premier d’une série de projets devenus officiels après une période d’illégalité grâce aux mairies et à la MEP qui s’en est habillée. Le travail de JR investit l’espace un peu à la manière d’un Cristo. 7x12 mètres, c’est la taille de l’affiche Ladj Ly vu par JR (Montfermeil 2004), une image impressionnante sur l’ambivalence du regard. Visant l’étonnement avec une belle économie, JR réussit à ouvrir une porte pour la libération des préjugés et des stéréotypes. Ses portraits sondent l’humain, traversant l’animal. Effigies naturelles et impensables, ses immenses posters placardés des deux côtés de la barrière de sécurité israélienne court-circuitent les peurs et les idéologies. Ce projet intitulé Face2face à mis en scène les portraits individuels d’israéliens et de palestiniens sur le lieu de leur différent. Revendiquée comme la plus vaste exposition illégale de l’histoire de la photographie avec ses 1500 m2, cette aventure frappe par son extrême justesse de ton. Après avoir parcouru le monde d’en bas et la vie interdite des sous-sols, puis le monde d’en haut sur les toits de Paris, JR dresse les lais de ses affiches comme des colonnes reliant les pôles contraires de l’univers.

Autre lieu phare du RIP, le musée Réattu, présente Ramifications. Artiste multidisciplinaire déjà bien connu, Dieter Appelt est aussi le photographe de l’obscur et du tumulte intérieur. La série Vortex montre des objets irradiant de traces et de lumière, témoins d’archéologies imaginaires et tourmentés où semble parler la boule de cristal. La matière se chevauche elle-même comme dans une tauromachie blanche. Sphères, tétons, oranges ou jeu d’optique, cette série met en scène la gravitation. Das Feld (le champ, 2007) 21+6 grands formats N&B, transcrivent les variations d’une surface d’eau vive. Le gel de la vitesse d’obturation la fait apparaître comme glaise ou cire sombre. D’impossibles draperies zèbrent la surface où les eaux cellulaires du corps semblent reconnaître leur langage. On découvre aussi au musée Réattu l’une des rares pièces tridimensionnelles du RIP 2007, située dans la chapelle du rez-de-chaussée. L’image vidéoprojetée d’un mouvement bouillonnant traverse et ressort d’un prisme, éclaboussant la surface des murs. Chez Dieter Appelt, les forces vives sortent de la matière comme le chant fumant d’un volcan.

par Gabriel Fabre

Eté 2007

www.rencontres-arles.com