Art on the beach ironie, parodie et lumières dans l’art d’aujourd’hui

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Cindy Sherman

 

L’Art Basel Miami Beach (7-10 décembre 2006) permettait d’avoir une vue d’ensemble sur de nombreuses démarches artistiques contemporaines. Plusieurs expositions présentaient le travail d’artistes reconnus ou en devenir. La plage de Miami fut occupée par 22 containers présentant des galeries des Etats-Unis, du Canada, d’Europe, d’Amérique Latine, d’Asie et d’Afrique.

Une autre exposition intitulée Art Kabinett faisait découvrir au public des regroupements plus thématiques, comme l’art géometrique au Brésil, des expositions individuelles consacrées à Peter Doig, à William Wegmann, ou des hommages rendus à László Moholy-Nagy et à Rudolf Schwarzkogler.

L’Art Basel Miami Beach organisait également des rencontres, des performances, des concerts (Peaches) et un cinéma open-air qui programmait chaque jour des vidéos d’artistes. Cette biennale fut l’occasion de noter le nombre important d’artistes qui travaillent avec humour sur la banalité du quotidien; certains artistes, volontiers critiques, cherchent aussi à souligner l’ambiguïté de notre rapport au monde et aux médias. Palm d’Or Social Club stigmatisait ainsi l’esthétique télévisuelle de manière parodique tandis que, plus ironique, l’œuvre de Lutz Bacher intitulée JOKES, Marilyn (1987) reprennait de façon moqueuse de l’image de la star américaine véhiculée par les medias. Une œuvre incisive.

 


Caractéristiques du postmodernisme, nombreuses sont les démarches qui relèvent de la parodie et qui plaident en faveur d’un maniement ironique et ludique de l’identité personnelle. C’est le cas chez Cindy Sherman, dont une photographie réalisée en 1982 (Untitled #112) montre l’artiste en short de satin et chemise rouge sur un fond noir. Ses cheveux excessivement courts questionnent son identité féminine. La photographie est le lieu d’une expérience intime, où le déguisement a un rôle particulier dans la monstration d’une posture exhibitionniste. Le corps n’est pas photographié dans la vie quotidienne mais mis en représentation au moyen d’artifices ; la lumière renvoie aux photographies de mode ou de cinéma. Les constituants de l’image dévoilent comment toute image véhiculée par des médias peut être trompeuse ou fabriquée. C’est donc non seulement sur la notion d’identité que travaille Cindy Sherman, mais aussi sur la fabrication de l’image dans la représentation d’un sujet-type, où la part d’auto-fiction est fortement questionnée. Quant à la démarche de Louise Bourgeois, elle interroge la vision d’une féminité inquiétante où la violence et la souffrance sont prépondérantes. Dans l’œuvre qui était exposée à Miami (St. Sébastienne, 2002), la couleur rouge évoque le sang ou la chair. Le tissus mou est heurté par des clous d’acier, piqués dans la figurine. Apparemment ludique, la figure ne renvoie pas à un jeu mais effectue un clin d’œil à l’histoire de l’art, en magnifiant sous un aspect dérisoire une figure de martyre, qui répond à la figure religieuse si souvent peinte du Saint Sébastien.

L’ironie apparaît aussi comme une forme de dénonciation du monde, notamment dans le travail d’Erwin Wurm. Cet artiste qui « avait avalé le monde » (pour reprendre le titre d’une de ses œuvres) présentait en Floride une carcasse de voiture démesurément plate et allongée, donc inutilisable et improbable (UFO, 2006). Le canadien Jeff Wall, de son côté, photographie la face cachée de bâtiments publics voués à l’art et au spectacle (Rear view, open-air theatre, 2005), comme s’il voulait à tout prix nous rappeler à la réalité la plus terre-à-terre ou la plus insipide. Les images que réalise Jeff Wall sont souvent dépressives, suspendues, comme si le temps s’était arrêté. Face à toutes ces démarches, le spectateur est perplexe et s’interroge sur la valeur de l’acte artistique. Comment comprendre les œuvres lorsqu’elles sont déceptives, froides ou ironiques ? Serait-ce le triomphe de l’Anti-art ?

 

Face à ces démarches, le travail de Doug Aitken paraît plus ludique et spontané. Comme de nombreux artistes depuis les années soixante, Doug Aitken utilise l’éclairage au néon, jouant avec des sensations cinétiques. A Miami, une fascinante lueur émanait de don’t think twice I (2006), une œuvre constituée de néons bleus et blancs. L’art retrouvait un peu de son aura mystérieuse. Le plaisir rétinien était au rendez-vous et plaçait le spectateur dans un flottement pulsatif. Don’t think twice I rappelle bien sûr les séries de diagonales de Dan Flavin, l’architecte de la lumière, mais son mouvement spiralaire évoque aussi le « what you see is what you see » de l’artiste minimaliste Frank Stella. Au-delà des sensations physiques suscitées par la lumière de ce ballet kaléidoscopique, Don’t think twice I est une ode au régime de la visibilité.

 

par Isabelle Doleviczényi