Interview de Pierre Cornette de Saint Cyr

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Silvia Valensi : Comment se joue aujourd’hui le marché de l’art ?
Pierre Cornette de Saint Cyr : Tout se joue à présent au niveau international. Les grandes maisons de ventes sont à Paris, Londres, New York, Hong Kong... avec de grands collectionneurs dans le monde entier, que ce soit en Chine, en Indes ou dans les pays du golfe,
notamment au Qatar. Lorsqu’une oeuvre exceptionnelle est sur le marché, elle devient l’enjeu d’une bataille planétaire. Il y a un changement total du paysage du marché de l’art.

 

Corentte de St Cyr


S. V. : De qui dépend le bon fonctionnement de ce marché ? Des musées, des galeries, des collectionneurs ?
P. C : Il faut que tout ce monde fonctionne ensemble et que soit ouvert le marché de la circulation des oeuvres pour la plus grande gloire des artistes. Il doit donc y avoir une véritable collaboration entre les collectionneurs, les musées, les galeries, les artistes, les médias, les entreprises, etc.. Si une telle collaboration entre les institutions et les galeries existe dans de nombreux pays, force est de constater que ce n’est pas le cas en France. L'exemple du travail fait entre Saatchi et la Tate Modern me paraît vraiment intelligent et juste. En outre, nous devons mieux promouvoir les artistes français à l’étranger. Ils ne sont pas suffisamment ou pas du tout représentés. Nous avons enfermé notre création contemporaine dans un système communiste. Il nous faut remettre la France à sa place sur la scène internationale, reconsidérer la place de nos musées dans le monde. Beaubourg par exemple, n'a monté aucune exposition à l’étranger depuis 40 ans...


S. V. : Au sein de ce marché, quelle importance a la cote d’un artiste ?
P. C. : C'est devenu l'élément essentiel ; c’est ce qui définit sa position sur le marché international. S'il s'agit de peinture ancienne, il faudra déterminer un certain nombre de facteurs probants, comme entre autres : la rareté de son oeuvre, son école, son appartenance, etc.. S'il s’agit d’art contemporain, il faudra considérer l’importance de l’artiste, sa situation dans les grandes ventes internationales, savoir par exemple s'il est collectionné non seulement dans son pays mais aussi à l’étranger.


S. V. : Pensez-vous qu’il existe des abus concernant les prix de certains artistes qui, propulsés par une notoriété fabriquée, atteignent des prix faramineux ?
P. C. : Non, on ne peut pas parler d’excès. Il ne faut pas sous estimer les collectionneurs qui ne vont jamais acheter un artiste sur le on dit. Il y a un travail de fond qui est d’abord réalisé par les galeries qui choisissent les artistes et les font connaître par des expositions, des catalogues et auprès des musées. C'est un vrai travail de reconnaissance auprès du public. Ensuite, il y a la consécration de cet artiste par la maison de vente aux enchères qui a le rôle du haut parleur de cette reconnaissance. Quant aux prix faramineux, ils ne se produisent qu’en salle de vente, qui est toujours l’épreuve du feu pour une oeuvre.

 

Corentte de St Cyr

S. V. : Vous avez dit : « la seule chose qui m’intéresse c’est le futur, parce que l’on peut agir sur le futur, pas sur le passé .» Comment voyez-vous le futur ?
P. C. : Nous sommes entrés dans une nouvelle civilisation. Internet jouera certainement un rôle très important et le marché de l’art est
parfaitement adapté aux nouvelles technologies. Nous allons vers l’art total. N’oublions pas que nous avons changé de civilisation en deux générations, puisque 90% des découvertes scientifiques et techniques de l’histoire de l’humanité ont été faites depuis 1950.
Cette période de mutations a très bien été analysée par le grand astrophysicien André Braik dans son livre La science, une ambition pour la France. Or l’art et la science sont très proches, les politiques, les décideurs, les entrepreneurs devraient donc s’entourer d’artistes et de scientifiques. Nous sommes dans ce nouveau monde fabuleux. Ma collection de robots ? C’est mon art primitif !


S. V. : Quels sont les artistes que vous avez connus, dont vous gardez une admiration particulière ?
P. C. : Warhol était une telle star, il avait une telle notoriété qu’elle faisait de l’ombre à son oeuvre. Il en était de même pour l’artiste majeur et charismatique Joseph Beuys que j'ai aussi connu. Warhol avait une énergie hors du commun dans son regard, il disait « je veux être une machine » et nous montrait la montée en puissance des médias et des multinationales. Je me rappelle aussi qu’à sa dernière exposition avec le tableau de la scène de Léonard de Vinci, il disait à Pierre Restany : « Pierre, crois-tu que les Italiens vont comprendre à quel point j’aime le Christ ? »
Basquiat était aussi merveilleux mais une fragilité l’accompagnait. Il en est mort. J’avais acheté ses premiers dessins et vu sa dernière exposition chez Yvon Lambert. La collaboration montre justement que toutes les guerres actuelles sont la lutte contre l’uniformisation planétaire de la communication et des multinationales, la revendication de nos racines et de nos cultures.

Corentte de St Cyr

S. V. : Quelle est la vente la plus originale que vous ayez organisée ?
P. C. : J’ai fait la première vente de pomme de terre à Drouot.


S. V. : Quel est l’artiste dont vous aimez regarder l’oeuvre chaque jour ?
P. C. : Yves Klein ! il est le grand annonciateur de notre époque, il disait « Nous entrons dans la civilisation de l’espace et de l’immatériel. »


S. V. : Quelle est la plus belle enchère que vous ayez réalisée ?
P. C. : Le maître de la Passion de Karlsruhe dont le chef-d’oeuvre qui porte son nom, a été vendu à près de 5 millions d’euros. C'est une
belle histoire qui concerne un artiste extraordinaire vivant en Allemagne vers 1450. Il s'agit d'un quatryptique dont deux panneaux
étaient au musée de Karlsruhe et un autre au musée de Munich. Le quatrième panneau qui avait disparu, fut mis en vente en 1902, sous
une mauvaise attribution. Après qu’il fut retrouvé, il arriva d'une manière anonyme dans nos bureaux. Nous avons réussi à le ré-identifier et il est maintenant au Musée de Karlsruhe.


S. V. : Quel a été l’acheteur le plus surprenant ?
P. C. : Lors de la vente d’Alain Delon, un Chinois qui assistait à la vente des vins, s’est mis au premier rang et qui a déclaré « je veux tout ! » Il est revenu ensuite pour les montres d’Alain Delon et a dit encore : « je veux tout ! »

 

Silvia Valensi

Septembre 2012