QUAND LES ARTS FILENT LA MÉTAPHORE…

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Du fromage à la production artistique contemporaine, il n’y avait qu’un pas, franchi en 2010 par le groupe d’origine française Bel (Apéricube, La Vache qui Rit, Babybel, Kiri, Boursin, Port Salut, etc.). Sa fondation,le laboratoire artistique Lab’bel est l'exemple d’un mécénat d’entreprise original, misant sur un dialogue entre les différentes formes d’expression artistique. Laurent Fiévet directeur et Silvia Guerra directrice artistique affirment une volonté de soutenir des artistes plasticiens ainsi que d’autres acteurs du champ de l’art contemporain avec une singularité déclinée sur un mode interactif, où l’humour et le décalage le disputent à l’impertinence et mènent le regardeur hors des sentiers battus.

En témoigne, l’exposition Métaphoria1 qui se tient actuellement à Guimarães, capitale européenne de la culture 2012 et qui a trouvé son premier port d’ancrage dans cette petite cité historique de la grande banlieue de Porto, au coeur du vignoble, considérée comme le berceau du Portugal, avant de poursuivre ailleurs sa destinée itinérante, sans doute à Athènes l’an prochain. Mais déjà, la métaphore, les arts filent à merveille sur cette terre ancestrale où, avec l’histoire et la poésie, ils sont intégrés au quotidien de chacun dans une belle adéquation à notre temps, sur les fondations d’une tradition assumée et revendiquée. Au Portugal, pays de culture, de courtoisie, de lumière d’or et de ciels bleu cæruleum, les habitants vivent à un rythme encore humain, dans l’ici et maintenant, avec certes une pointe de saudade, cette nostalgie particulière qui habite les êtres comme les sonorités profondes de la langue et de la musique, mais sans tristesse. Portugal, pays de la douceur de vivre…

 

Metaphoria


En collaborant chaque année à la programmation de La Nuit Blanche de Metz, Lab’bel s’est engagé dans des actions internationales :
assurer le commissariat de divers projets pour la foire de Barcelone en 2011 ; collaborer avec la Fondation Mies van der Rohe à la mise en place d’un dialogue entre architecture et art contemporain dans le cadre de l’exposition The world trapped in the self ; mettre en confrontation le travail d’artistes engagés dans différents lieux de création contemporaine au sein de l’exposition collective Art for Live / Art for Living ; présenter, début 2012 à Angers, les oeuvres de sa collection au sein de la manifestation Touching the Moon ; monter de toutes pièces une exposition pour le moins surprenante intitulée Au lait ! Quand l’art déborde ! qui met en évidence la place faite au lait à travers des oeuvres d’Andres Serrano, Patrick Tosani et autres Sara Naïm…
Bref, en trois années d’existence, ce jeune laboratoire a inscrit à son actif un panel impressionnant de réalisations qui se démarquent
chacune par leur intérêt et leur originalité.

Metaphoria

Lab’Bel pousse plus avant l’approche interdisciplinaire, amorcée en 2011 au pavillon Mies van der Rohe de Barcelone, en confrontant les
arts plastiques à la musique et à l’expression poétique. Dans le cadre de Guimarães 2012 capitale européenne de la culture et mis en place au sein du remarquable Musée d’archéologie Sociedade Martins Sarmento, Métaphoria fait référence aux mythes fondateurs des rivages de l’Atlantique et de la Méditerranée, dans un développement appuyé sur la philosophie grecque autant que sur la réalité de la crise qui secoue Lisbonne, Athènes, Porto et leurs localités satellites. Au sein de cette remarquable institution – où un chariot votif en bronze du IVe siècle av. J.C, superbe témoignage d’une construction antique de la pensée, sert de pivot à l’exposition – Métaphoria confronte les mythes anciens à ceux du temps présent sur lesquels l’Humanité 2.0 se construit, une mutation induite par le développement exponentiel du numérique et des NTIC.

Metaphoria

L’idée de Métaphoria est née d’un échange entre la sémillante directrice artistique de Lab’Bel, Silvia Guerra – ravissante jeune femme portugaise historienne de l’art, critique d’art et commissaire de l’exposition, travaillant sur les potentialités d’exposer des idées plutôt que des oeuvres en remplaçant les références théoriques du début du siècle par de nouvelles conceptions, telles celles énoncées par Boris Groys ou Giorgio Agambem – et son compatriote, le poète et écrivain Rui Costa, dont l’écriture procède d’une clarté de langue ouverte sur le fantastique et évoque la magie possible des célébrations quotidiennes. Dialogue autour de cette question du renouvellement des mythes anciens par les nouveaux ainsi que sur les thèmes du déménagement, du déplacement, du glissement de sens et de la métaphore, concepts étroitement liés, dans la subtilité de la langue grecque, qu’il s’agisse du grec ancien ou du démotique ; déménagement, au sens le plus littéral, inscrit sur les camions qui sillonnent en ces temps de crise la ville d’Athènes, y est signifié par métaphorès, mot dont le sens étymologique est transport, déplacement.

 

Metaphoria

Malheureusement, ce dialogue entre Rui Costa et Silvia Guerra fut brutalement interrompu par la mort du poète en janvier 2012, en pleine élaboration du projet. Malgré le sentiment d’anéantissement laissé par cette disparition à effet de trou noir sur tous ceux qui y travaillaient, le projet a quand même prit corps envers et contre ce trait du destin. Rui Costa en avait déjà déposé la matière première, tracé la structure et par-dessus tout, insufflé ce qui allait décupler les énergies créatrices.
Chacun des contributeurs, artiste ou autre, puisa donc au tréfonds de ses propres ressources et le projet fut mené à bien, transcendant le vide de la séparation en une affirmation pleine, réitérée de manière flamboyante, celle que l’absence peut, par le biais de l’art, devenir une forme de présence immuable.

Metaphoria

Passé le seuil imposant de ce lieu de mémoire, le parcours commence avec une proposition d’Ellen LeBlond-Schrader dont les poèmes peuvent être lus comme une tentative de décélération du temps. Dans cette installation de poésie sonore, réalisée dans une fontaine médiévale à trois têtes, elle nous invite à tendre l’oreille au-delà des conditions habituelles d’écoute, jusqu’à l’immerger dans l’eau afin d’y capter les sons qui construisent sa poésie, en l’occurrence Ask her to smile (2011-2012), un ensemble de courts poèmes composant un journal de voyage singulier. Katie Paterson, habitée par un désir insensé de toucher l’univers, nous offre ensuite une cartographie des quelque vingt-sept mille étoiles mortes recensées et fait exploser chaque jour à heure dite des soleils multicolores
dans l’enceinte du musée. Plus loin, Jason Dodge réussit une prouesse avec une oeuvre conçue spécialement pour Métaphoria, volontairement sans titre, pas même celui d’Untitled. Elle occupe toute une galerie du musée et nous démontre que la poésie peut exister au-delà des mots, à travers notre propre déplacement dans l’espace.

Metaphoria

À l’étage, Joana Serrado rassemble, dans l’installation poétique The Waste of Saudade (2012), des extraits d’un roman de Rui Costa intitulé A Resistência dos Materiais (2008, Ed. Exodus) et de son dernier recueil de poèmes, Guarany (2012), fragments restitués par un vieux distributeur de nourriture qui permet de ressaisir des états de la matière, la cristallisation, l’évaporation, la minéralisation, les frottements des continents évoqués par le poète dont la présence se répand ainsi dans toute l’exposition.

 

Metaphoria


Enfin, à l’ouverture de la manifestation, les musiciens Hélène Breschand et Jean-François Pauvros, sur ce qui devait être une harpe et qui fut en fait un piano pour l’une et sur une guitare électrique pour l’autre, ont improvisé un concert en deux temps où leurs instruments respectifs ont vibré d’une même pulsation et se sont étrangement accordés, au coeur même de leurs dissonances, dans un moment musical intimiste qui sera renouvelé différemment pour clôturer l’événement.
Entre temps, la salle de concert, départie de musiciens, résonne néanmoins de sons et de voix, de bruits musicaux qui se propagent jusqu’à la galerie où le chariot votif du IVe siècle av. J.C. Attend, dans sa châsse de verre de reprendre ses transports et déplacements d’âmes entre le monde des vivants et l’au-delà.

Metaphoria

Un très bel ouvrage, bien plus qu’un catalogue d’exposition, réalisé par François Prodromidès permet de s’immerger plus profondément dans l’esprit de Métaphoria et de ses créateurs. Une plongée assurée dans les eaux claires d’une philosophie qui n’est pas de pacotille, en attendant de découvrir à Athènes, en 2013, l’Agora imaginée pour le prochain volet de Métaphoria.

Metaphoria

Catherine Mathis


Texte rédigé à partir d’une visite de Métaphoria à Guimarães, d’après le catalogue de l’exposition réalisé par François Prodromidès et les informations fournies par Fouchard Filippi Communications.

Metaphoria

 

Métaphoria
Musée d’archéologie de Guimarães
Sociedade Martins Sarmento
29 Septembre – 10 Novembre 2012